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I. LA GALERIE DE TABLEAUX ET LE CABINET DE CURIOSITES

En pénétrant dans le cabinet de curiosités, nous entrons dans un nouvel ordre d'idées. Nous abordons la partie de notre habitation qu'on peut appeler en quelque sorte facultative. Les diverses pièces, que nous avons étudiées jusqu'ici, étaient obligatoires, au sens le plus strict du mot. On ne conçoit guère, de nos jours, une maison ou un appartement sans une antichambre, une salle à manger, un ou plusieurs salons sans un cabinet de travail et, à plus forte raison, sans des chambres à coucher plus ou moins ^ nombreuses. On peut, au

Fig. 251. Galerie de tableaux de M, V. D. B , à New-York.

contraire, parfaitement concevoir une habitation sans galerie de tableaux, sans cabinet de curiosités, sans fumoir, sans salle de billard. Toutes ces pièces achèvent agréablement un logis, le complètent heureusement, mais ne sont, nous le répétons, en aucune façon indispensables.

Si, étant donné l'état de nos mœurs, le fumoir peut être considéré comme éminemment utile, et le billard comme particulièrement hygiénique, il faut bien avouer cependant que le cabinet de curiosité et la galerie de tableaux appartiennent, dans la hiérarchie morale, à un ordre singulièrement plus élevé, et qu'ils sont, en outre, d'une essence plus distinguée. Ajouterons-nous que, de nos jours, ils sont pour le moins autant à la mode ?

C'est présentement, en effet, un besoin presque général, que celui de collectionner les œuvres d'art. On pourrait presque dire que cela tourne à la manie. Non pas que nous voulions blâmer l'amour des belles choses ; mais leur réunion réclame un goût naturel, des études antérieures, des recherches préliminaires, un soin, une prudence, une érudition qui trop souvent font défaut à nos collectionneurs mondains. Nous sommes un peu trop, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, enclins à suivre certains exemples, à copier certains modèles, à nous abandonner au courant du bon ton.

La meilleure preuve, au reste, du peu de conviction qui détermine les vocations de certains amateurs, c'est qu'aussi bien dans les ouvrages d'art, que dans ce qu'on appelle communément la curiosité et le bibelot, on voit tour à tour les écoles et les styles se succéder dans la faveur générale. Ce qui est beau un jour, le semble infiniment moins le lendemain, et, hors de certaines spécialités, qui paraissent momentanément sublimes, nos prétendus connaisseurs ne trouvent rien de charmant, de curieux, de précieux, ni d'enviable.

L'inconvénient de cette mode est de créer la confusion où devraient régner la clarté et la méthode, surtout de faire monter à des prix excessifs les moindres objets d'art ; et, par conséquent, d'enlever, par l'excès même de ces prix, ces objets

à des amateurs, à des savants capables de les apprécier, et d'en faire jaillir un enseignement, pour les entasser dans les châteaux de gens d'affaires, de financiers préoccupés, distraits, ou ignorants et inaptes à en bien sentir le mérite.

Les intelligences mondaines, emportées par le tourbillon du plaisir, ne soupçonnent guère, en effet, les intimes jouissances que donne une collection poursuivie avec science et composée avec amour. Il faut écouter les vrais amateurs pour bien comprendre quelles joies sont concentrées dans ces mille objets dont le moindre est précieux, et qui prennent, par leur réunion, une valeur cent fois plus grande.

« La vieillesse, aimait à répéter M. de Blois, amateur octogénaire du siècle dernier, la vieillesse a souvent des compagnons incommodes à soi et aux autres. Bien des fois il m'est ainsi arrivé de demeurer abandonné et de rester

Fig. 252. Pelit meuble à deux corps, du xvic siècle.

seul vis-à-vis de moi-même.

La vue de mes curiosités me rappelait alors les jouissances de' ma jeunesse. Puis, c'est tantôt un amateur novice, qui vient me consulter sur l'originalité d'un objet qui lui olfre quelque doute; tantôt un autre croit pouvoir jouter avantageusement avec moi, en me faisant voir une épreuve qu'il vient

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d'acquérir ; ou bien c'est un marchand qui m'apporte une pièce que je désire depuis vingt ans, et après une attente si longue, je réussis à satisfaire un désir d'autant plus vif qu'il est plus ancien. Si enfin je me vois seul, j'appelle à mon secours un de mes portefeuilles, et la variété des sujets qu'il renferme vient dissiper mes ennuis ».

Les amateurs qui pensent et parlent de la sorte sont les vrais, les sincères amateurs. Leur nom est digne de passer à la postérité, aussi l'histoire ne manque-t-elle pas de consigner leur souvenir. Ils se nomment, en France, Michel de Marolles, Jabach, Crozat, de Lorangère, de Julienne, Randon de Boisset, Lambert de Thorigny, de Gaignat, Tolozan, Lapeyrière, Saint- Victor, Lacaze, Du Sommerard, Sauvageot, His de Lasalle, etc. A l'étranger, Van Biesum, Van Leyden, Gérard Hoet, le comte Fraula, Guillaume Lormier, Van der Hoop, le comte Bruhl, Fodor ; et pour citer quelques dames, la duchesse d'Aiguillon, la duchesse d'Orléans, la comtesse de Vérue et Mme de Pompadour.

Pour les autres, la renommée se montre ingrate, et elle a raison. Enfin, il est encore une troisième sorte d'amateurs, ceux dont Mme de Genlis a dit : « Aujourd'hui presque tous les curieux sont transformés en brocanteurs, ce qui étoit jadis un goût est devenu, comme tant d'autres choses, une spéculation ». Ceux-là, hélas ! toujours trop nombreux, sont, de tous, les plus dangereux et les moins excusables.

Les moins excusables en ce que, c'est surtout par leur fait que les objets d'art s'élèvent à des prix insensés, extravagants, ridicules ; les plus dangereux parce que l'appât du gain n'est pas toujours contrebalancé chez eux par des scrupules héroïques, et qu'à l'abri de leur nom, s'autorisant de leur science reconnue, ils se font les parrains d'œuvres parfois douteuses, dont la provenance n'est souvent avérée que pour eux, et pour l'habile artiste dont ils ont utilisé la main.

De ces collectionneurs-là, aussi bien que des précédents, nous ne parlerons pas, s'il vous plait. Par un de ces efforts d'esprit dont les littérateurs seuls sont capables, nous supposerons que

tous les amateurs qui liront ces lignes sont des connaisseurs parfaits, ennemis de toute spéculation, experts à souhait, aimant l'art pour lui-même. C'est pour ceux-là, et pour eux seulement, que nous allons étudier la construction d'une galerie.

La principale considération dont nous ayons à tenir compte dans cette opération, c'est l'éclairage. On comprend, en effet, que sans une lumière franche, abondante, qui mette les objets bien en valeur, et qui les fasse ressortir, il n'est pas de galerie possible. Quanta la décoration, elle ne vient qu'en second lieu. Pour le véritable amateur, le cabinet, la galerie ne constituent qu'une enveloppe. L'objet d'art, statue, émail, ivoire, meuble, orfèvrerie, tableau, domine tellement le reste, que celui-ci doit lui être subordonné.

Si donc un collectionneur, à l'instar de quelques-uns de nos grands amateurs, estime que l'art italien du xve siècle prime tous les autres, il ne donnera pas à son cadre la même forme ni le même décor, que s'il place son idéal dans une période antérieure, ou dans le xvme siècle, ou encore que s'il se réfugie dans l'extrême Orient.

Etant admis, comme conséquence naturelle de ces prémisses, que les questions d'agencement général et l'éclairage sont à peu près les seuls points sur lesquels il nous soit permis de tracer des règles absolues, nous commencerons par faire remarquer qu'il est deux modes d'éclairer les œuvres d'art, et que ces deux modes présentent chacun des avantages spéciaux.

Le premier est l'éclairage latéral, qui convient surtout aux objets s'exprimant par un relief. Ceux-ci, en effet, sous l'impression d'un jour de côté, unique et fortement accentué, se modèlent avec plus de franchise, que lorsqu'ils sont éclairés de diverses parts, avec des ombres qui se contrarient. C'est pourquoi l'éclairage bi-latéral doit être sévèrement proscrit. Par contre, l'éclairage uni-latéral exige des ouvertures larges, des baies spacieuses, montant jusqu'à la corniche de façon à ce que la lumière vienne de haut, et garnies de grandes glaces, de manière à ce que le jour ne soit ni arrêté ni dénaturé au passage. Il faut, en effet, éviter avec soin les rideaux et il convient

suriout de ne pas abuser des vitraux de couleur, qui diminuent la puissance du jour; quant aux stores, il n'en est pas besoin, notre galerie devant être exposée au nord.

Une bonne disposition pour une galerie de grandeur moyenne, (cinq mètres de large suffisent le plus souvent) nous paraît être indiquée par notre figure 253. La prise de jour y est aussi vaste

que possible. Contre l'appui de la fenêtre est placée une première vitrine qui peut recevoir des plaquettes, des ivoires sculptés, des émaux, des bijoux et autres petits objets réclamant une lumière intense, alors que, dans le coffre de cette vitrine, on peut placer les casiers d'un médailler ou les portefeuilles d'une collection d'estampes. Au

Fig. 253. Galerie de curiosités (éclairage latéral). milieu de la pièce, Une

seconde vitrine plus grande, plus haute surtout, toute en glace, abritera les statuettes, les pièces d'orfèvrerie, les terres cuites,, les émaux de grande taille, toutes les pièces, en un mot, qui demandent à être vues sous leurs diverses faces, et dont on pourra ainsi faire le tour. Enfin sur la paroi pleine, les toiles et les panneaux de taille différente, les panoplies, les cadres de toutes sortes recevant une lumière encore intense, mais déjà mitigée et plus discrète, seront bien à leur place, et formeront un fond de décor riche et coloré.

Ce mode d'éclairage latéral est le plus usité dans nos habitations à étages multiples. C'est celui, en outre, qui nécessite le moins de dépense; et, l'exposition étant bien choisie, il peut, en

une foule de cas, donner des résultats très satisfaisants. Le second mode, celui de l'éclairage par en haut, convient mieux toutefois, dans les galeries spécialement affectées aux tableaux. Il offre, en effet, ce double avantage, en laissant les deux parois libres, d'augmenter singulièrement l'étendue des surfaces disponibles; en outre, il évite la suspension, à contre jour, de certains tableaux ; enfin le parti-pris de lumière qui, dans les peintures, va tantôt de gauche à droite, et tantôt de droite à gauche, ne risque plus d'être contrarié par la position de la toile relativement aux fenêtres, ce qui permet plus de liberté dans l'ordonnance générale et dans la disposition des ouvrages.

De tous ces avantages réunis, il est résulté qu'on a pris soin d'éclairer par en haut presque toutes les galeries publiques et les salles d'exposition de construction récente. Néanmoins, cet éclairage, qui ordinairement a lieu au moyen d'un plafond central lumineux, admissible à la rigueur pour un palais ou pour des hôtels isolés, nous paraît défectueux pour une galerie d'étendue limitée, établie au centre d'une grande ville et dominée par des maisons un peu hautes. De toutes parts, en effet, viennent se concentrer sur lui la poussière et les détritus engendrés par le voisinage. Le plafond central lumineux présente également cet inconvénient de laisser tomber le jour d'aplomb, sur le visiteur d'abord, et ensuite sur le sol qui le rayonne sur les tableaux. — Cela fatigue les yeux à la longue, et soumet la peinture à des reflets fâcheux. — Il a enfin ce grand défaut d'être d'une construction toujours coûteuse. Ce plafond plat doit être en effet garanti contre la grêle, la neige et la pluie par une seconde toiture également vitrée, et, entre ces deux toitures, il faut avoir soin de disposer un grillage, pour empêcher la chute des corps ou des projectiles qui, après avoir crevé le premier vitrage, pourraient menacer de crever le second. Or, cette double toiture préservatrice, additionnée de ce grillage, enlève beaucoup de jour, d'où l'obligation d'augmenter l'étendue des baies lumineuses. Enfin, par un temps de neige, le plafond plat, protégé par une seconde toiture faiblement inclinée, devient le plus obscur des moyens d'éclairage.

Le procédé que nous nous permettrons de recommander à nos lecteurs est infiniment plus simple. Il consiste à construire une toiture à pans coupés (voir notre fig. 254) et à vitrer les deux parties inclinées, désignées par la lettre A. De cette façon, le jour, entrant de biais, frappe, à droite et à gauche, directement sur la paroi du mur opposé, et inonde les tableaux

Fig. 254. Galerie éclairée par en haut (lumière bilatérale).

de clartés, qui ne leur sont plus renvoyées par le tapis ou reflétées par les mille objets occupant le centre de notre galerie. Les tableaux, dès lors, rayonnent la lumière, au lieu d'être éclairés par un rayonnement. On remarquera, de plus, qu'à la base de la toiture une console porte un petit chemin, B C, qui protège le mur et les peintures qui y sont accrochées. Qu'un carreau du vitrage vienne à être brisé, l'eau ne risquera plus de tomber directement au milieu de la pièce; elle sera arrêtée par cette saillie, et conduite dans un chéneau exté-

rieur, En outre, ce petit passage permettra de nettoyer facilement le vitrage, et, si besoin est, de le tendre avec un vélum '.

Ainsi, plus de neige, plus de grêle à craindre, plus de chocs à redouter ; le seul inconvénient qu'on puisse signaler c'est que, pour une habitation constante, cette toiture vitrée offre une grande surface de refroidissement et, par conséquent, nécessite des dépenses assez considérables de chauffage. Ajoutez que la condensation de l'humidité, qui règne dans la pièce, amène parfois la formation d'une sorte de buée, qui retire un peu du jour.

Pour remédier à ces inconvénients, on peut avoir recours à la double toiture présentée par notre figure 255. Ce dernier mode, qui régularise la température et évite la condensation de l'humidité, nous paraît prévenir toutes les difficultés, sauf celle tout exceptionnelle de la neige, et reste moins coûteux à établir que la toiture vitrée centrale.

Pour la décoration des murailles, nous l'avons dit, nous nous en rapporterons à la science et au goût des collectionneurs, persuadé qu'ils sauront n'employer dans cette décoration que des teintes chaudes et des couleurs puissantes, capables de mettre en valeur, les objets pour lesquels la galerie a été édifiée, et enfin qu'ils sauront constituer, pour leurs curiosités et leurs œuvres d'art, un encadrement en harmonie avec elles.

i. Ce genre de toiture a été expérimenté avec le plus grand succès par un architecte hollandais, M. Leliman, pour le cercle artistique, <Arti et (Atnicitet.

Fig. 255. Galerie éclairée par en haut, avec double toiture.

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