II. LE FUMOIR
Ranger le fumoir parmi les pièces accessoires du logis, c'est, nous ne l'ignorons pas, commettre une faute grave aux yeux de beaucoup de personnes. Partout où l'on fume, un fumoir est indispensable. Or, quels sont les pays, les villes, les maisons, les appartements où l'on ne fume pas ? On voit que l'argument ne laisse pas que d'être pressant, d'autant plus que rien n'est plus vrai, plus exact que le premier membre de ce pseudodilemne : « Partout où l'on fume, un fumoir est indispensable».
Il n'est pas, en effet, d'odeur plus pénétrante que celle du tabac, et, à la longue, plus déplaisante et plus insupportable. Entrez le matin dans une chambre où l'on a beaucoup fumé la veille ; une atmosphère âcre, écœurante, vous saisit à la gorge, et vous éprouvez instantanément le besoin de faire renouveler l'air... ou d'en modifier la fâcheuse senteur par un redoublement de fumée, et une nouvelle adjonction de nicotine.
Recommencez cet empoisonnement pendant plusieurs jours, pendant des semaines, des mois, des années ; ce n'est plus seulement la pièce où vous fumez qui se trouve infectée, c'est tout l'appartement, c'est la maison entière; car le parfum malencontreux gagne de proche en proche , pénètre les tapis et les rideaux, imbibe les gros meubles, s'incruste jusque dans les recoins les plus cachés, et finit par transformer l'intérieur du logis en une horrible tabagie.
Toutes ces raisons fort éloquentes feraient donc de notre fumoir, une pièce utile, nécessaire, indispensable, au plus haut point, si l'action de fumer était également indispensable, utile et nécessaire. Mais, n'en déplaise à la Régie, il n'en est pas ainsi. Pendant des milliers d'années, l'humanité s'est passée de pipes et de cigares, et, sans vouloir se poser en fauteur de paradoxes, on peut prévoir une époque médiocrement éloignée, où le cigare et la pipe auront perdu une grande partie de leur prestige et de ses inconvénients.
Déjà le cigare n'est plus considéré comme un insigne de bon ton, comme le complément indispensable de la haute vie; il est devenu, pour le plus grand nombre, un simple besoin. Or, on triomphe bien plus facilement d'un besoin que d'une mode.
« Tout homme qui ne fume pas, écrivait, il y a quarante ans, un littérateur alors fort en vogue, tout homme qui ne fume pas est un homme incomplet. Le cigare a remplacé aujourd'hui les petits romans du xvme siècle; le café, les vers alexandrins... Ne me demandez pas le charme des rêveries, les extases contemplatives dans lesquelles nous plonge la fumée du cigare; ces rêveries, ces extases échappent à la parole qui ne saurait les fixer... Le cigare endort la douleur, distrait de l'inaction, nous fait l'oisiveté douce et légère, et peuple la solitude de mille gracieuses images ».
Aujourd'hui on n'oserait plus se livrer à de pareils dithyrambes. C'est qu'alors, en ces temps où fleurissait la romance, un fumeur était considéré comme une sorte d'halluciné, comme un être curieux, original, intéressant à observer, comme un de ces esprits fantasques et rêveurs, auxquels ne suffit pas notre terrestre domaine, comme une de ces intelligences dévoyées, qui ont besoin de chercher leur idéal dans 1' « au-delà ». Tandis qu'aujourd'hui les femmes regardent avec un intérêt marqué le monsieur qui ne fume pas, et les mères manquent rarement de le donner en exemple à leur progéniture. La fumée du cigare a cessé de constituer un nuage olympien, au milieu duquel plane l'image d'un être supérieur, et le tabac n'est plus, aux yeux du beau sexe, qu'une sorte d'infirmité masculine, avec laquelle on est tenu de composer lorsque Ton se marie.
Ce qui doit nous persuader de la fragilité certaine de cette habitude aujourd'hui tyrannique, c'est la rapidité avec laquelle le tabac, sous une autre forme, a disparu de nos mœurs. — J'entends le tabac à priser, dont nos aïeux du siècle dernier se barbouillaient si galamment le visage. Jamais aucune substance n'a été autant louée que ce malpropre sternutatoire.
Et aujourd'hui, cependant, nous avons renoncé pour toujours
à cet odieux empiffrement. « Halte-là, va me crier une aimable lectrice qui déteste la fumée, le tabac à priser, au moins, ne sentait pas mauvais». Erreur, chère madame! à la longue, il répandait des émanations encore plus répugnantes peut-être que celles de la fumée ; en outre, le cigare ne sévit que sur un sexe, et c'est, de plus, une affection intermittente, contre laquelle on peut, à la rigueur, se protéger. C'est même cette intermittence qui va nous permettre de concentrer tout l'arôme dans une pièce unique de notre habitation, alors que si l'habitude, comme dans l'acte de priser, se traduisait d'une façon persistante, il serait impossible d'isoler complètement ce foyer de bonne ou de mauvaise odeur.
Donc, nous aurons un fumoir et ce fumoir nous tâcherons de l'installer point trop loin de la salle à manger, afin qu'on ne puisse pas prendre prétexte de son éloignement pour fumer à table, mais cependant dans une partie suffisamment retirée de notre habitation. Celui dont nous donnons une vue, et qui a été exécuté par M. Claude David, prend jour et air sur une serre ; c'est là une excellente idée. La draperie, qui le sépare du jardin d'hiver, pouvant se relever, offre une communication vaste et facile avec un air extérieur suffisamment tiède, pour qu'on n'ait point à souffrir du froid, et assez abondant pour que jamais la fumée ne devienne gênante.
En second lieu, pour pouvoir, même par les plus grands froids, nous débarrasser facilement des nuages opaques produits par les cigares, notre architecte a pratiqué, dans la corniche qui encadre le plafond, quelques ventouses communiquant avec un tuyau d'appel, et s'ouvrant ou se fermant à volonté. Dès que l'air devient moins respirable, dès que le nuage odorant s'épaissit, un cordon prestement tiré ouvre ces ventouses, qu'une main prudente fermera dès que l'air se trouvera suffisamment renouvelé. De cette façon, nous obtiendrons une aération toujours satisfaisante, nous éviterons également que notre fumée ne se répande en trop grande abondance dans notre serre , et celle-ci pourra, de la sorte, former une manière de terrain neutre où les dames, que
l'odeur du tabac n'effarouche point trop, pourront se rapprocher du sexe fumeur.
Car c'est encore là un des reproches, et non le moindre, que l'on fait au cigare, de séparer les sexes, et d'entraîner les hommes à faire bande à part, aussitôt le dîner achevé.
Cette accusation est-elle aussi légitime qu'on le prétend ? Pour peu qu'on
l'examine de
près,
on
s'aperçoit bien vite qu'elle est, pour le moins, un tant soit peu exagérée. A une époque, en effet, où cette brûlante habitude nesévissait point encore dans le grand monde, ni même dans le moyen, l'abandon fâcheux, dont les dames se plaignent à si juste titre, était déjà un fait presque accompli.
« Lorsqu'on voit dans les salons, écrivait Mme de Genlis, les hommes, laissant les femmes en cercle, s'éloigner d'elles pour se promener dans la chambre afin d'y parler tout
bas des affaires de l'État..., que l'on soit à Londres ou à Paris, on peut être assuré qu'il n'y a point de galanterie dans ces villes-là ».
Si cette vénérable dame revenait en ce monde, assister aux dîners qu'on donne de nos jours, elle pousserait assurément
Fig. 256. Coffret à cigares, en marqueterie.
des cris plus indignés encore. A la vue des convives supportant impatiemment un repas qui se prolonge, laissant vingt fois, au dessert, tomber la conversation, se montrant distraits, paraissant inquiets et préoccupés, prenant des allures de corps sans âme, et, dès que la maîtresse de maison a fait remuer sa chaise, se dérobant adroitement, abandonnant les femmes pour aller se réfugier au fumoir, elle ferait certainement comme nous : elle maudirait le cigare, comme jadis elle maudissait la politique. Eh bien ! peut-être aurait-elle tort d'élever ainsi la voix.
Ses reproches, fondés dans le premier cas, le seraient infiniment moins dans le second, car si le cigare a trouvé une cordiale hospitalité chez nous, les femmes n'y sont point aussi étrangères qu'elles affectent de le paraître.
Qui donc, sous le règne pompeux et guindé du Louis XIV, songeait à donner à la pipe, droit de cité dans nos appartements ? Quel grand seigneur fumait au xvme siècle ? Aucun. — On laissait cette déplorable habitude aux suppôts de corps-degarde, aux matelots et aux bons Hollandais. Fumer, fi donc ! Et cependant, un beau jour, les appartements royaux furent obscurcis par un odorant nuage, le palais de Versailles fut empesté par l'odeur de la pipe. Qui s'était rendu coupable de cette intrusion ? Saint-Simon va vous le révéler.
Un soir, nous dit-il, Monseigneur le Dauphin joua tard dans le salon. « En se retirant chez lui, il monta chez les princesses, et les trouva qui fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps-de-garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, leur fit quitter cet exercice; mais la fumée les avait trahies. Le roi leur fit, le lendemain, une rude correction...»
Quelques dames aimables, charmantes, renouvellent aujourd'hui, par dévouement, ce que les princesses de France firent, en 1695, par désœuvrement, par curiosité, par ennui. Au moment où le café fait son apparition, on les voit, non sans clignement d'yeux, ni sans tousser un peu, tirer quelques bouffées d'une cigarette; ce qui signifie: «Sexe implacable, vous pouvez fumer devant moi, car je suis des vôtres ! » Heureusement, ce dévouement est encore exceptionnel, et, le plus
souvent, la femme se souvient, avec raison, qu'un des plus beaux privilèges de son sexe, est de ne pas fumer.
Mais cette petite digression nous fait oublier la décoration de notre fumoir. Dans quel esprit la concevrons-nous ? — Assurément dans un esprit aussi fantaisiste que possible. Agréables sont les pièces qui n'ont pas d'histoire, on peut leur donner la physionomie que Ton veut.
Gardons-nous seulement de tout ce qui rappelle un style précis.
Rien de la Renaissance et à plus forte raison du gothique; rien de Louis XIII ni même de Louis XIV ; car il serait ridicule d'infliger à un fumoir la livrée d'une époque où l'on ne fumait pas. Demandons plutôt à l'Orient, pays des narghilés et des longues pipes, des fumeurs d'opium, de hatchich, et de tabac, une inspiration brillante.
S'il est vrai que le cigare nous grise, que ce qui nous enveloppe sente la griserie et la rêverie, que le spectacle qui nous entoure tienne du pays des bayadères et des
hoiiris, qu'il prenne Un faUX air Narghilé persan, monté sur un tabouret
dii • | | j j. j en marqueterie de nacre,
e 1 antichambre du paradis de
Mahomet.
Au point de vue de l'hygiène aucune conception, du reste, ne répond mieux à nos desiderata, que l'architecture orientale et le mobilier qui l'accompagne. Les murs recouverts de faïences ou de peintures vernies ne peuvent s'imprégner des senteurs pénétrantes du tabac. Le plafond, divisé en caissons, se prête admirablement à l'établissement de ces ventouses dont nous avons parlé. Les vastes fenêtres inscrites dans les ogives surpassées, permettent une aération facile, pendant que leurs carreaux
Fis.
coloriés produisent, en tamisant le jour, mille reflets brillants, au milieu desquels la fumée se joue en spirales multicolores. Les meubles enfin, bas et confortables, invitent au repos, à ce demi-sommeil, où l'esprit, fatigué de penser, se laisse entraîner à flotter dans le monde indécis des rêves.
Donc notre fumoir rappellera l'Orient, mais si par hasard le pays des narghilés vous est antipathique, si vous méprisez ces surfaces brillantes, ces profils ondulés, ces carrelages tapageurs, choisissez tel cadre qui vous plaira, tel style qui vous convien-. dra, telles couleurs qui vous séduiront le mieux. Car, ne l'oublions pas, vous êtes ici en plein dans le domaine delà fantaisie.
Mais répudiez les tentures lourdes et pesantes ; proscrivez les tapisseries aux murs, les rideaux de laine et les portières; évitez comme la peste toutes ces éponges qui se pénètrent des parfums nicotinés; et n'oubliez pas que le cigare, la pipe, la cigarette même sont bien moins des invités auxquels il s'agit de faire bon accueil, que des hôtes nécessaires aujourd'hui, mais toujours incommodes, que nous devons caserner dans un coin de notre logis, pour qu'ils n'envahissent pas promptement toute notre demeure.
Planche LU.
Salle de billard de l'empereur (au Château de Saint-Cloud)