Mémoires secrets, tome XX, page 14g
Ajoutons que cette femme supérieure au point de vue de l'art, avait conscience des études et de l'indispensable apprentissage que réclame la saine appréciation des belles œuvres. Pour préparer son frère, le marquis de Marigny, à occuper dignement la place délicate d'ordonnateur des bâtiments du roi, elle l'envoya en Italie faire un séjour préalable sous la direction de l'architecte Soufflot,et Cochin, qui fut aussi du voyage, constate
les bons effets de cette heureuse initiation. « L'expérience, écrit-il ', a fait voir combien il est important pour le service du roi et l'avantage des arts, qui font une partie considérable de la gloire de la Nation, que les personnes destinées à remplir les places importantes veuillent bien prendre les soins nécessaires pour se former le goût et pour se mettre en état de juger, par elles-mêmes, du mérite des artistes qui sont sous leurs ordres ».
Combien il est à regretter qu'aujourd'hui les hasards de la politique permettent trop rarement de prendre ces sages précautions !
Nous passerons rapidement sur Mme Dubarry, personnage moins intéressant à tous égards, et à qui nous devons cependant de voir au Louvre cet admirable portrait de Charles Ier par Van Dyck, tableau qui sans elle s'en serait allé à l'étranger, avec le reste du cabinet de Thiers2. Ce que nous voulons montrer maintenant c'est que, alors même que ces ministres, si grands et si bien doués, auraient fait défaut à notre pays, l'art français, j'entends notre art somptuaire, n'en aurait pas moins été poussé dans cette voie féconde, originale, personnelle, où il s'est si fort dis-
1. Voyage d'Italie, oit recueil de Violes sur les ouvrages de peinture et de sculpture, etc. Paris, 1758, tome i, page 2.
2. Ce chef-d'œuvre fut payé à la vente du comte de Thiers 24,000 livres. Voir Bachaumont, Mémoires secrets, tome V, page 277.
Fig. 11. Fac-similé d'une gravure, exécutée d'après Gay par Mmc de Pompadour.
tingué; car à défaut des encouragements officiels, il aurait encore subi l'heureuse influence d'un nombre incalculable de gens d'une éducation remarquable et d'un goût supérieur.
Richelieu et Mazarin n'étaient point, en effet, les seuls amateurs de leur temps. On en rencontrait alors à foison, et des plus savants, des plus intelligents, des plus distingués, des plus capables, non pas dissimulant une armée de spéculateurs, comme on en voit hélas ! beaucoup trop aujourd'hui, mais aimant l'art pour lui-même et les belles choses uniquement pour le plaisir qu'elles leur causaient. Tels étaient, au xvne siècle, le maréchal de Créquy, le duc d'Epernon, Charles de Gonzague, duc de Nevers, Charles de l'Orme, médecin ordinaire de Henri IV et de Louis XIII, Mathieu Molé, Paul Peteau, conseiller au parlement, MM. de Gondi, d'Ornano, de Villeroy, dont la galerie établie à Conflans était justement célèbre. Ajoutez encore De Thou, Michel de Marolles, auquel nous devons les bases de notre cabinet des Estampes, Evrard Jabach, le marquis d'Aumont, M. de Charmois, M. de Bagarris, M. d'Effiat dont le château de Chilly passa longtemps pour une merveille, MM. de Bullion, la duchesse d'Aiguillon, héritière des biens et des goûts du cardinal de Richelieu, Lambert de Thorigny dont l'hôtel est encore un des ornements de Paris', Moreau, premier valet de chambre de Louis XIV2, le président le Cogneux, le maréchal de Tallard ;i, le chancelier Seguier et cent autres.