‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 25 sur 155 · APRÈS AVOIR SIGNALÉ LE MAL, ON CHERCHE LE REMÈDE · texte numérisé non relu

APRÈS AVOIR SIGNALÉ LE MAL, ON CHERCHE LE REMÈDE

orsqu'un mal est connu, lorsqu'on en sait la cause, et dans une certaine mesure, le remède, il semble qu'il soit presque facile de le guérir. Dans notre cas spécial, il n'en est pas tout à fait ainsi, par cette raison péremptoire que nos mœurs, nos besoins et nos fonctions sociales se sont étonnamment modifiées depuis cent ans.

Les conditions de la production, nous l'avons vu dans notre premier chapitre, ont subi une transformation radicale. A l'artisan travaillant à façon, s'est substitué l'entrepreneur qui se charge de livrer l'ouvrage complet, et affranchit so/i client de l'embarras de le faire exécuter lui-même. A l'ouvrier exécutant, à son compte et avec l'aide de quelques compagnons, l'œuvre qu'on lui commande et dont on lui fournit « le dessin », s'est substitué l'industriel alimentant, avec son atelier abondamment peuplé, le magasin du marchand, ou qui, marchand lui-même, mais travaillant d'avance, est obligé de produire, régulièrement et par

quantité, des ouvrages d'un goût moyen, seul procédé qui soit à sa portée, pour ne pas s'exposer à de graves mécomptes.

Ajoutons que cette transformation fort curieuse, typique même, ne s'est pas opérée seulement dans le mobilier. De même qu'on ne voit plus, comme jadis, un honnête homme se rendre chez le marchand de drap pour lever un coupon et le livrer ensuite au culottier, au giletier et au tailleur d'habits ; de même on ne voit plus un jeune couple, entrant en ménage, ou une famille renouvelant son mobilier, s'adresser à des corps d'état séparés, demander à l'ébéniste ses bois, au tisseur ses étoffes, les guider l'un et l'autre par son choix, et forcer le tapissier à façon à compléter l'œuvre par de bonnes garnitures.

En huit jours, un tailleur vous habille, non suivant votre tempérament, votre âge et votre position, mais à la mode. Pareillement, en quelques semaines, le tapissier vous débarrassant de toute préoccupation et de tout souci, meuble et drape la maison de la cave au grenier.

Et nos idées sont telles, qu'on croit se trouver bien de cette innovation. Par nonchalance, par paresse d'esprit, on s'applaudit de cette économie de démarches et de temps. Mais qu'en résulte-t-il ? C'est qu'en outre de la solidité qui désormais fait défaut, tailleur et tapissier vous ont vêtu et meublé d'après des formules générales, d'après des modèles d'une vulgarité obligatoire. — Meubles et vêtements portent l'empreinte de ce goût moyen dont nous parlions à l'instant, qui convient à tout le monde et ne satisfait personne.

Cette paresse, qui nous pousse à admettre ainsi la participation prédominante d'un [tiers — car tailleur et tapissier abusent de leur compétence relative pour nous faire choisir ce qui leur convient — cette paresse est-elle excusable ? Elle l'est assurément. L'effort que réclamerait une résistance raisonnée de notre part est, en effet, hors de proportion avec le résultat que nous pourrions obtenir. Car, non seulement, il est difficile d'imposer sa volonté à des gens spéciaux, mais encore, il faut bien le reconnaître, nous manquons de confiance dans nos propres lumières. — Et comment, du reste, pourrait-il en être autrement ?

Jadis, les jeunes gens de la haute société, arrivant à la maturité de leur discernement, avaient en matière artistique, subi une sorte d'initiation latente, qui commençait pour ainsi dire au berceau. Filles et garçons passaient presque toujours leurs jeunes années au logis paternel. En hiver, habitant une grande ville, et l'été, un château domanial, ils se trouvaient préparés dès leur plus tendre enfance aux fonctions qu'ils devaient exercer un jour, et surtout au rang qu'ils devaient tenir. Ils entendaient leur père discuter avec les artistes, leur mère disputer avec les domestiques et les fournisseurs ; car la vie d'une châtelaine n'était, aux siècles derniers, rien moins qu'une sinécure.

« Ce n'est pas une chose indifférente pour la dépense, que le bel air et le bon air dans une maison », écrit Mmo de Sévigné '. « Une dame de château a mille occupations, écrit Mme de Simiane, il faut distribuer mon lard, ma chandelle, mon huile,

prendre bien garde à tout »'-. En ces temps, plus encore que

maintenant la parole de Sénèque à Polybe était d'une vérité pressante : « Une grande fortune était une servitude de tous les instants ».

Lorsque de l'administration domestique, les dames de château , comme les appelle Mme de Simiane, passaient à la décoration et à l'embellissement de leurs demeures, elles n'étaient ni moins compétentes ni moins absorbées par les menus détails, et n'hésitaient pas â s'occuper, elles-mêmes, d'une foule de questions, qui de nos jours sembleraient, à certaines bourgeoises, singulièrement mesquines. Écoutez plutôt Mme de Sévigné raisonner ameublement avec le président du Moulceau : « Voilà le sentiment d'un bon tapissier sur les questions de Madame votre femme ; mais quoi qu'il vous dise d'une crépine d'or à deux taffetas, et qu'il y en ait ici, rien n'est si joli, si bien et si frais pour l'été, que de faire, de ces beaux taffetas, des meubles tout unis et la tapisserie aussi » 3. Sentezvous combien les avis du tapissier (et encore d'un bon tapissier)

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