Voir Lettres, tome X, page
L ART DANS LA M \!SO.\
de professeurs fort érudits assurément, mais dont le goût en matière artistique peut être justement suspecté ; sous les yeux de maîtres d'études, certainement dévoués, mais auxquels ce qu'on est convenu d'appeler le luxe est inconnu, et pour cause. Que veut-on qu'ils apprennent, ces pauvres enfants, dans un semblable milieu ? Aussi, quand ils sortent de là, non seulement leur goût n'est pas formé, mais leurs idées ne sont même pas éveillées, leurs yeux ne sont pas même ouverts.
Pour les filles, la vie de famille est plus respectée, mais pour combien d'entre elles encore, la lumière demeure-t-elle sous le boisseau ? Comment, au reste, une mère apprendrait-elle à sa fille, ce qu'elle-même bien souvent ignore ? L'exemple est là qui fait son œuvre. Père et mère s'en remettent au marchand, pourquoi les enfants s'ingénieraient-ils à faire autre chose que ce qu'ils voient faire ? Est-ce donc à dire que nous soyons condamnés à tourner éternellement dans un cercle vicieux ? En aucune façon.
Placez auprès d'un jeune enfant une personne parlant une langue étrangère ; en peu d'années, cet enfant, sans études sérieuses, sans efforts, en se jouant, arrivera à parler, lui aussi, cette langue. Mais de ce que vous aurez négligé ce soin, en rcsulte-t-il que votre enfant sera condamné à ne jamais connaître la langue qu'il n'a point apprise en se jouant ? Il pourra, avec un peu d'attention, d'efforts et d'études, réparer la lacune laissée dans son éducation. Eh bien, il en est de même pour les arts. — Et c'est là l'explication de notre livre, son but et aussi sa raison d'être.
Le moment nous a paru d'autant mieux choisi pour le publier, que, par un retour très frappant, nos goûts présentent en ce moment une singulière analogie avec ceux du siècle dernier. Les choses de l'art recommencent à nous passionner. Le mobilier a repris à nos yeux l'importance à laquelle il a droit, et l'on commence à se préoccuper très sérieusement du luxe intérieur et de l'élégance intime.
Mille traits de mœurs, que nous regardons comme de dangereuses nouveautés, ne sont à bien prendre que des réminiscences. L'empressement que marquent, au grand scandale de la presse bien pensante, les dames du meilleur monde à assister aux ventes
d'actrices et à visiter leurs hôtels somptueux, n'approche certes pas de celui que marquaient leurs élégantes bisaïeules. En faut-il une preuve ? Choisissons comme exemple la vente de Mlle Deschamps. Cette demoiselle avait été la maîtresse du duc d'Orléans et de M. Brissart, fermier général. Son mobilier était justement réputé pour un des plus beaux de ce temps, si prodigue pourtant en meubles somptueux. La vente eut lieu le i5 avril 1760, et, «dans l'intervalle du 1 1 au i5, nous dit Barbier ', il y a eu un concours considérable de gens de considération en femmes et en hommes, par curiosité, pour voir d'avance l'appartement, les meubles et les raretés en porcelaine ».
Ajouterons-nous qu'il n'était même pas besoin du prétexte d'une vente, pour que la foule élégante fit preuve d'un extrême empressement à voir de beaux appartements. En 1770, le sieur d'Auberval, danseur à l'Opéra, s'étant fait construire, dans son hôtel, un salon dont la décoration lui coûtait 45,000 livres, le Tout Paris d'alors y courut2. En 1781, lorsque l'architecte Ledoux eut achevé, pour Mme Telusson, cet hôtel en forme de temple, que beaucoup de nos contemporains ont connu à l'extrémité de la rue d'Artois, l'empressement fut tel à le visiter, qu'on dut délivrer des billets pour contenir la foule3.
Un autre symptôme de ces traditions qui renaissent après un long assoupissement, c'est l'importance qu'on nous voit attacher de nouveau aitx beaux meubles. Jadis, ils constituaient les plus nobles présents qu'on pût offrir. Louis XIV, pour marquer son estime aux ambassadeurs de Siam, leur donne des miroirs d'argent, des candélabres, des lustres de cristal, des bureaux, des tables en marqueterie, etc. 4 ; au doge de Gènes, il offre de fort belles tapisseries des Gobelins 5. Lorsque M. de Puisieux quitte le ministère, Louis XV, pour lui témoigner son regret de le voir partir et sa reconnaissance pour les services rendus, lui fait cadeau d'une superbe pendule représentant les trois Parques6. Aujourd'hui, on s'en tire à meilleur compte avec les décorations;
1. Chronique de la Régence et du règne de Louis XV, tome VII, pages 245 et suivantes.
2. Bachaumont, Mémoires secrets, tome V,page 64. — 5. Ibid., tome XVI, page 146. 4. Voir Le Mercure, février 1685, page 295. — 5. Dangeau, tome I, page 179.