‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 28 sur 155 · Mémoires de Madame de Genlis (Ed. Barrière), page · texte numérisé non relu

Mémoires de Madame de Genlis (Ed. Barrière), page

mais aussi, en ces temps primitifs, un pays n'était point exposé à compter, parmi ses plus ardents ennemis, les plus hauts dignitaires de ses ordres.

Malgré cela, en dehors des sphères officielles, on reprend goût aux beaux meubles, les enchères les font monter à des prix que nous jugeons excessifs ; et sans pousser l'enthousiasme aussi loin que cette comtesse de Fiesque, qui cédait un domaine en échange d'une glace et s'écriait gaiement : « J'avais une méchante terre qui ne me rapportoit que du blé, je l'ai vendue et j'en ai eu ce beau miroir, est-ce pas faire merveille? du blé ou ce beau miroir ! »' ; encore un joli meuble est-il redevenu un de ces présents acceptables, qu'on peut se permettre d'offrir, en témoignage d'amitié ou de reconnaissance, à une dame ou à un ami.

Le moment nous semble donc bien choisi, pour réapprendre ce langage du bon goût qui nous était sorti de la tête, pour acquérir de nouveau cette « écorce de tous les arts, de toutes les fabriques, de tous les métiers » , qui faisait la supériorité de nos ancêtres. Mais l'entreprise est moins facile qu'elle ne paraît tout d'abord; caries enseignements, nous permettant de reconstituer l'ensemble de connaissances indispensables, sont singulièrement dispersés.

Rien que pour parcourir ce qui a été écrit sur la matière, c'est quelques centaines de volumes à lire et à résumer. Pour beaucoup de sujets, les documents précis font même défaut. Pour la plupart, les ouvrages écrits ne sont plus au courant des progrès du bien-être ou de la science. Il va donc nous falloir revoir tout par nous-mêmes. Cet énorme travail doit-il nous arrêter ? — Certes non pas. Sans trop en avoir l'air, nous avons bien déjà fouillé ensemble plus de trois cents volumes de Lettres et de Mémoires, pour saisir le secret de nos ancêtres. Le présent et l'avenir nous importent pour le moins autant que le passé.

Donc, mettons-nous vite à la besogne; et pour procéder avec méthode, nous commencerons par étudier les matériaux nombreux qui trouvent leur emploi dans la confection du mobilier et dans la décoration intérieure de nos habitations. Nous rechercherons en même temps quelles sont leurs qualités et à quelle

t. Saint-Simon, Mémoires, tome II, page 355.

destination ils sont propres. Puis, passant à la mise en œuvre de ces matériaux, nous déterminerons les conditions de résistance, d'équilibre, de proportions, de convenances, qui doivent présider à leur emploi. Cela composera la première partie de nos études.

Dans la seconde, appelant à notre secours le bon sens, la raison, et, quand il sera nécessaire, les sciences exactes, nous nous efforcerons d'établir le rôle que doivent jouer les formes, les proportions, les couleurs; et, nous basant sur les impressions plus ou moins exactes qu'elles produisent sur nos sens, nous déterminerons la façon dont il faut les unir et les grouper pour composer des ensembles harmonieux et corrects.

Ces deux points acquis, nous ferons en sorte d'appliquer nos connaissances techniques fraîchement conquises et les règles générales par nous constatées, à l'ornementation et à l'ameublement de chaque pièce du logis. Refaisant leur histoire, pour en bien établir le caractère, nous les passerons toutes en revue, soit qu'elles dépendent des pièces de réception, comme le salon et la salle à manger, etc., des appartements intimes comme la chambre à coucher et le cabinet de toilette, ou encore des accès comme le vestibule, l'escalier, l'antichambre.

Grâce à ces divisions logiques, nous ne risquons pas de nous égarer, et nous nous trouverons, à la fin de notre travail, en possession d'une grammaire d'un nouveau genre, bien fournie en règles certaines s'appuyant sur une suite d'expériences concluantes, et qui nous permettra d'imprimer à notre intérieur, luxueux ou modeste, le cachet du bon goût.

Fie: • '6. La mise en œuvre du bois.

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