L'ARGENT ET SES EMPLOIS
armi les substances métalliques, c'est l'argent, qui, après le fer et le cuivre, tient dans l'habitation la plus large place. Cette place, l'argent la mérite à plus d'un titre. Non seulement il est, après l'or, le plus inaltérable des métaux, mais il en est encore le plus maléable et le plus ductile. On peut le réduire en feuilles si minces, que huit mille d'entre elles ne surpassent pas en épaisseur deux centimètres et demi, et le tirer en fil si tenu, qu'un seul gramme en peut fournir deux mille cinq cents mètres. Mais si, à l'état de nature, il est plus dur que l'or, il est, par contre, moins résistant que le cuivre; c'est pourquoi on le mélange, pour augmenter sa résistance, avec une certaine quantité de ce dernier métal ; ce qui permet aux vases, aux monnaies, aux bijoux, aux ustensiles divers qu'on fabrique de la sorte, de moins s'user et de mieux conserver leurs contours et leurs formes. Les proportions de cet alliage varient suivant les emplois auquel on le destine. En France, il est de 835 mil-
lièmes de /?/7, c'est-à-dire d'argent pur, et de i65 millièmes de cuivre pour nos monnaies divisionnaires. Pour l'orfèvrerie et la bijouterie, la proportion du cuivre varie entre 5o et 200 millièmes.
Ces quantités, nous le répétons, sont celles usitées en France, et l'observation a son prix, parcequ'à l'étranger, en Allemagne notamment, l'argenterie subit un bien plus bas titre. Or, cet avilissement de l'argent, par une adjonction trop considérable de cuivre, est essentiellement condamnable, non seulement, parce qu'elle enlève au métal une partie de sa valeur vénale, mais encore parce qu'elle altère ses plus intéressantes qualités.
Le grand mérite de l'argent, en effet, son principal avantage, et aussi son agrément, c'est qu'il est un métal sain, ne s'oxydant point à l'air ou au contact de l'eau, et n'offrant jamais de danger pour la santé, lorsqu'il s'oxyde au contact d'un gaz. En outre, il ne répand aucune mauvaise odeur. Voilà pourquoi il est avec l'or et rétain, l'un des trois métaux dont les conciles autorisent uniquement l'emploi pour la fabrication des calices et patènes1. Voilà aussi pourquoi, dès la plus haute antiquité, il a été recherché, avec une sorte de passion, par tous les peuples de la terre.
Chez les Romains surtout, la passion de l'argenterie fut générale. Il n'était pas de citoyen si pauvre, qu'il ne possédât au moins une cuiller et une salière de ce métal. 270 ans avant J.-C, on vit un sénateur dégradé à cause du poids excessif de son argenterie. Après la prise de Carthage les plats et les lits d'argent devinrent, au dire de Salluste, la parure de tout logis aristocratique, et Pline rapporte, qu'avant la guerre civile de Sylla, on voyait des plats d'argent pesant plus de cent livres.
En passant dans le nord, cette affection prit encore un caractère plus accentué, s'il est possible. Le nom de l'argent devint le synonyme de richesse et de fortune. Les latins avaient fait dériver le mot pecunia de pecus (troupeau), parce que chez ces peuples primitifs la grande source de richesse était la possession
1. Voir Dom Quarti, Rubrica (Missalïs, in 40, Rome. 1674, pao;e 172.
et l'élève du bétail. En Gaule, et dans toute la France du Moyen Age et de la Renaissance, c'est à l'argent qu'appartient exclusivement cette signification.
Qui argent a la guerre il entretient, Qui argent a gentilhomme devient, Qui argent a chacun luy faict honneur.
C'est Monseigneur.
Qui argent a les Dames il maintient, Qui argent a tout bon bien luy advient, Qui argent a c'est du monde le cueur, C'est la fleur.
Aventure assez rare, l'histoire, sur ce point, est d'accord avec la poésie. Depuis les barbares Mérovingiens, jusqu'aux raffinés Valois, même jusqu'aux Bourbons, tous les efforts des souverains et des seigneurs français tendent vers la possession de ce métal précieux'. Aux jours heureux, il se transforme en dieux, en tables, cuvettes, candélabres, lustres, plats énormes, cadenas, coffrets, salières monumentales, aiguières, gobelets, vaisseaux de toutes sortes, et boîtes gigantesques pour serrer les épices et les confitures. 11 devient l'ornement des tables et des dressoirs, la parure des chapelles et des logis princiers2. Son gardien « l'argentier » est le grand homme de finance de la maison? Aux jours sombres, il quitte toutes ces formes élégantes, gracieuses, aimables ou opulentes, pour redevenir, sous l'apparence de monnaie, le nerf de la résistance, le prix de la corruption, ou la rançon du seigneur. Rien n'est plus instructif que de consulter un inventaire de l'argenterie royale, avant ou après une guerre désastreuse.
Ainsi, ce qui fait le prix de l'argent, sa valeur en tant que métal, est aussi, en tant qu'objet d'art, la cause de son infériorité et de sa perte. Jusque dans les temps les plus modernes, en effet, on a vu, au moment des crises politiques, les princes et les