Saint-Simon, tome VII, page
dut, à Trianon, manger dans de la faïence, parce qu'on n'avait point eu le temps de faire venir de Choisy, le service dont il se servait d'habitude, et qu'il n'avait pas de rechange à Versailles'.
Cette pénurie de vaisselle de prix, cette infériorité de la table royale, tourmentaient si fort les esprits d'alors, qu'en 1758, lorsque la place de garde des sceaux fut supprimée, on supposa que cette suppression n'avait eu lieu, que parce que le roi voulait s'en réserver les émoluments pour se payer de la vaisselle d'or2.
Vraiment il s'agissait bien de cela. Une année s'était à peine écoulée, que Louis XV, prenant exemple sur son illustre prédécesseur, envoyait, lui aussi, son argenterie à la monnaie, invitait ses chers sujets à imiter son exemple, et, chaque soir, se faisait présenter la liste de ceux qui s'étaient conformés à son royal désir. Mme de Pompadour, le maréchal de Belle-Isle, le duc de Choiseul et les ministres donnèrent le branle, et après eux, les princes du sang et tous les seigneurs de la Cour3.
1. En 1754, le roi n'avait pu reconstituer que quarante-deux assiettes d'or «faites par demidouzaines tous les ans, dit un contemporain, avec des bourses de cent jetons d'or que l'on donne au roi pour ses étrennes» (Journal Je -Barbier, tome V, page 374; tome VI, page 64). En cette même année, le marquis de la Ensenada, ministre et grand d'Espagne, servait ses invités dans un service complet en or massif, lequel avait été fabriqué à Paris.
2. Barbier, IbiJ., tome VI, page 115. — Barbier, Ibid., tome VII, page 200 et 237.
Fi£
Guéridon en argent massil, dessiné par Berain.
cessèrent jamais de pratiquer l'orfèvrerie, et Pollajuolo, quoique peintre et sculpteur, tint, jusqu'à la fin de ses jours, une boutique d'orfèvre sur la place du Marché-Neuf, à Florence. La peinture, en effet, se confondait elle aussi, parfois, avec la pratique des métaux précieux. Francia et Ghirlandajo avaient débuté par être orfèvres '.
La seule différence sérieuse, qu'on découvre aujourd'hui entre les artistes qui traitent l'argent et ceux qui traitent le bronze, c'est que les premiers sont obligés de ménager davantage la matière, non seulement à cause de son prix très élevé, mais encore, parce qu'en diminuant la valeur réalisable de la pièce travaillée, on augmente, dans une forte mesure, ses chances de conservation. C'est pourquoi, toutes les fois que la chose est possible, l'orfèvre a recours au repoussé. Tous les bas-reliefs qu'il exécute sont obtenus de cette manière. Seule, la ronde bosse est obtenue par la fonte.
Nous avons, en parlant du bronze, suffisamment décrit les divers procédés de la fonte, nous n'y reviendrons pas. Fn parlant du fer, nous avons pareillement décrit les procédés du repoussé. On repousse l'argent absolument comme le fer, — emboutissage, travail au marteau, emploi de la recingle pour l'ornementation des pièces à goulot, reprise ensuite au ciselet, — l'ouvrage suit la même marche. Les trois seules différences, qui soient à constater, c'est: i° que, l'orfèvrerie étant un travail plus délicat, l'artiste a moins à accuser la saillie de ses basreliefs, et, par conséquent, n'a pas autant besoin de conduire son métal ; 2° que le travail du repoussé, par la multiplicité des chocs, arrive à corroyer l'argent et à le durcir, au point, que l'ouvrage devient plus pénible, ce qui oblige le repousseur à passer de temps en temps son bas-relief au feu, afin que, la chaleur faisant dilater ses molécules, le métal puisse reprendre sa ductilité et sa malléabilité premières ; 3° que les soudures
1. Au xvii0 et au xviti0 siècle, les grands orfèvres continuèrent d'être placés sur le même rang que les plus illustres statuaires: « De simples orfèvres, tels que Ballin et Germain, écrit Voltaire, ont mérité d'être mis au rang des plus célèbres artistes, par la beauté de leur dessin et par l'élégance de leur exécution » [Siècle de Louis XIV, Genève, 1769, tome XI, page 151).
MQ
étant relativement faciles pour l'argent, les pièces compliquées telles que vases, brocs, aiguières, buires, etc., sont presque toujours fabriquées en deux ou trois morceaux, qui sont ensuite soudés ensemble '.
Le besoin d'employer le moins de métal possible pousse également l'orfèvre à avoir recours aux procédés d etampage et d'estampage, que nous avons déjà décrits, et à un autre procédé non moins intéressant qu'on appelle le coquille. Lorsqu'on veut exécuter une pièce par ce dernier moyen, le moule ou bon creux, au lieu d'être formé en sable, doit être coulé en métal, et sur ce bon creux résistant, on applique des plaques ou feuilles d'argent qu'on frappe à petits coups, jusqu'à ce qu'on leur en ait fait épouser exactement toutes les formes2. Quand on a obtenu ainsi successivement l'estampage des diverses parties du moule, on les rapproche soigneusement, on les soude, et on peut constituer, de la sorte, un vase, un buste, une statuette, d'une extrême légèreté, et qui, remplis ensuite avec du mastic, reçoivent du ciseleur leur dernier fini.
La nature même de l'argent, ses qualités, son haut prix et la
1 . Il ne faudrait pas conclure toutefois de ce qui précède que les ouvriers qui repoussent les métaux précieux, sont moins habiles que ceux qui travaillent le fer. Il est parmi les orfèvres des artistes, qui prenant une pièce de cinq francs arrivent à. la repousser de façon à lui donner la forme d'un cornet ou d'un verre à Champagne, et cela en ne conservant de la pièce que le ruban avec la devise qu'il porte « Dieu protège la France », lequel devient le bord supérieur du vase ainsi formé
2. Le travail du Coquille est fort bien expliqué dans l'intéressante monographie de M. Germain Bapst, le Musée rétrospectif du métal, Paris, A. Quentin. 1881, page 8-4.
Fig. 99. Soupière en argent repoussé, exécutée par Germain, pour Catherine II.
chance qu'il a de tenter la cupidité, nous font connaître à quels usages particuliers il convient de spécialiser son emploi. On doit le réserver, tout d'abord, pour le service de la table, où tout autre métal moins pur, moins sain, est éminemment déplacé.
Ensuite, on peut l'employer pour tous les objets qui sont en contact direct avec notre personne, ou appelés à être journellement maniés. Il convient pour les garnitures de toilette, pour les chandeliers et flambeaux que nous prenons constammentàlamain, pour les vases, les plateaux qui nous sont présentés. En partant de ce principe, on peut excuser les belles Romaines qui, au dire de Pline, confiaient leurs robustes carnations à des baignoires d'argent ; il faut blâmer Louis XIV faisant
exécuté par MM. Bapst et Falize, pour le prince Demidoff. confectionner, par Bal-
lin, des canapés en argent massif et des guéridons du même métal.
Malheureusement, le grand écueil auquel se heurte l'orfèvre contemporain, c'est que, sauf pour le service de la table, l'emploi des métaux précieux n'est plus aujourd'hui assez généralement répandu chez nous, pour que les objets usuels puissent affecter une forme dérivant naturellement delà matière employée, et en harmonie avec ses qualités de plasticité et de résistance.
Fig. ioo. Candélabre en argent massif,
Il est clair, par exemple, qu'un potier pétrissant son argile, et forcé de chercher, pour cette masse molle et sans soutien, un large point d'appui, serait assez mal venu à vouloir adapter à ses œuvres, les formes sveltes et légères qui conviennent au métal. De même, c'est maladresse à l'orfèvre de prendre modèle, pour la confection d'une garniture de toilette en argent, sur une garniture de toilette en porcelaine ou en faïence, et cependant, les usages sont si tyranniques, l'habitude, que Pascal appelle avec tant de raison « une seconde nature qui détruit la première», a de telles exigences, que nous sommes naturellement portés à imposer à l'orfèvre, des formes et des proportions, auxquelles notre œil est accoutumé, mais qui n'ont rien à démêler avec la matière mise en œuvre par lui.
Ajoutez que, dans le
Cas Spécial dont nOUS Fig. loi. Diagramme du pot à eau.
nous occupons, il n'aura
même pas, pour se guider et résister à nos exigences, des précédents à invoquer et des exemples anciens à produire, car les ablutions, auxquelles se livraient nos ancêtres, étaient si modestes et si réduites, que leurs cuvettes et leurs brocs ne sauraient, à cause de leur insuffisante capacité, être pris pour exemples.
Pour la composition d'une garniture de toilette, nous aurons donc grand soin de laisser le champ libre à l'artiste chargé de nous fournir un modèle, de façon à n'être point tentés de lui imposer une forme incompatible avec le métal qu'il manie. Nous exigerons seulement que la cuvette soit vaste, et que le pot à eau soit de taille à pouvoir largement la remplir. Nous exigerons également, que ce pot ne soit point d'une forme trop trapue,
parce que son maniement serait moins aisé, et parce que l'écoulement de l'eau serait plus difficile à régler. Mais, comme toute chose a une limite, si, dans le dessin qui nous sera soumis, il se trouve que le sommet du broc affleure à Tare de cercle ayant la largeur de la cuvette comme diamètre (voir fig. 101), il faudra nous déclarer satisfaits.
Comme le premier devoir d'un vase de cette nature est d'être essentiellement maniable, nous prierons, en outre, notre orfèvre d'accuser cette qualité, en laissant, sur l'anse et sur la panse du broc, quelques places lisses pour qu'il puisse être facilement saisi. Les reliefs et les aspérités, en effet, quelqu'adoucis qu'ils puissent être, font hésiter la main qui redoute, en les pressant, de se blesser à leur contact. On devra pareillement se garder de faire intervenir, en ces endroits, la représentation de figures en ronde bosse. Rien n'est plus contrariant, que de saisir et de presser un contour rappelant le corps humain. En tout état, du reste, n'oubliez jamais que la forme doit toujours commander l'ornementation, et que la décoration ne doit jamais engendrer la forme.
Lorsque l'orfèvre se trouvera en présence de grandes surfaces que les nécessités de l'usage commanderont de laisser unies, comme l'argent bruni ou poli est généralement d'un aspect froid et monotone, nous lui demanderons, qu'à l'aide d'un sablé, d'un pointillé, d'un guillochage, d'un léger martelage, ou d'un mat produit par une légère morsure à l'eau forte, il atténue la froideur de la pièce, et en réchauffe l'aspect général. Pour les objets qui ne sont pas d'un usage constant, une légère oxydation pourra produire le même effet et remplir le même but. Dans tous les cas, les travaux du ciseleur, obtenus à l'aide d'outils non tranchants, tels que le ciselet et la bouterolle, devront être préférés à ceux du graveur, qui entame la matière à l'aide de ciseaux, de gouges ou de burins.
Ces observations s'appliquent non seulement aux garnitures de toilette, mais à tous les vases, plateaux, aiguières, bassins, etc., qui sont susceptibles d'être traduits en argent , aux cadres , aux appliques, aux torchères et aussi aux candélabres et chan-
del iers ou flambeaux. Pour ces derniers qui n'ont jamais cessé d'être fabriqués en métal, il semble, toutefois, que les recommandations de cette sorte devraient être moins nécessaires, et cependant elles sont tout aussi indispensables. Par suite d'une erreur malheureusement trop explicable, aussi bien pour les chandeliers ou flambeaux de bronze, que pour ceux d'argent, les fabricants de nos jours ont renoncé aux proportions heureuses, à l'assiette solide, à la puissante carrure des chandeliers
Fig. 102. Fig. 105.
Flambeau en argent du xvn° siècle, Flambeau en argent du xviu0 siècle
(Cabinet de M. Germain Bapst.) 1
du siècle dernier. Cette renonciation provient de cette manie fâcheuse qu'ont eue, pendant près de cinquante ans, la plupart des artistes industriels, de concevoir et de dessiner les objets qu'on leur demandait, sans tenir compte de l'emploi auquel ils étaient destinés. Il en est résulté, pour le cas spécial qui nous occupe, que presque tous les chandeliers fabriqués depuis un demi-siècle sont de proportions assez agréables, de forme relativement élégante, lorsqu'on les considère à la vitrine du marchand ; mais deviennent absolument insuffisants, comme assiette et comme aplomb, dès qu'on les surmonte d'une bougie. Or, se demandera-t-on, s'ils n'ont point été construits pour porter une bougie, à quoi peuvent-ils bien servir ?
Nous aurons donc soin, dans nos commandes, de revenir aux bonnes proportions des flambeaux anciens. Nos ancêtres en connaissaient deux sortes : Le chandelier à douille ou à gaine, et le chandelier à godet ou binet. Ces deux modèles avaient leur raison d'être. Le premier, serviteur de nos besoins intimes, proportionnant la hauteur de la lumière à notre commodité, a été fort malheureusement mis de côté par nos fabricants, et n'est plus exécuté maintenant, qu'à titre de pure excep-
tion et d'archaïque fantaisie. Le second, avec sa tige légèrement étranglée indiquant que la bougie doit brûler jusqu'au bout, et invitant, en quelque sorte, nos commensaux à ne pas nous quitter avant sa combustion entière, est le seul usité. Mais on lui a enlevé son pied large, et ses proportions robustes.
Rien n'est plus alarmant, cependant, qu'une lumière dont la base n'offre pas à l'œil une stabilité rassurante ; rien n'est plus ridicule qu'une énorme bougie perchée au-dessus d'une tige effilée, sans épaisseur et sans consistance; rien n'est plus désagréable enfin et plus difficile à saisir qu'un chandelier, dont le corps, amaigri à l'excès, vacille et se dérobe dans la main.
Fig. 104.
Flambeau simple dessiné par Germain.
Fig. 105.
Flambeau riche dessiné par Germain.
Pour la grosseur de nos flambeaux, réclamons donc un diamètre d'au moins 3o à 40 millimètres à la partie haute de la tige, plutôt plus que moins. Quant à la hauteur, si notre chandelier doit servir à des usages journaliers, exigeons qu'il soit trapu et qu'il ait, comme élévation, le diamètre de sa base (voir fig. 106). Si, au contraire, il doit rester à demeure, mais sur un meuble facile à ébranler, table, console, guéridon, tolérons un diamètre et demi (fig. 107). Pour les cheminées et les gros meubles, allons
Fig. 106. Fig. 107. Fig. 108.
jusqu'à deux diamètres (fig. 108), mais évitons de dépasser cette limite, qui ne doit jamais être franchie. Ces dernières proportions, au reste, ne sont, en aucun cas, atteintes par Germain, qui demeure le maître en ces matières, et qu'on peut hardiment prendre toujours pour exemples (voir fig. 104 et io5). Pour les candélabres, nous aurions également quelques proportions à donner; mais, comme on les exécute plus souvent en bronze qu'en argent, nous nous réservons d'en parler au chapitre suivant, où il est plus spécialement question des diverses applications du métal au mobilier.