ETOFFES ET TISSUS
armi tous les matériaux non résistants employés dans la décoration et l'ameublement de l'habitation humaine, il n'en est pas qui nous rendent plus de services, ni qui se prêtent à des emplois plus nombreux et plus variés, que les étoffes et les tissus. Si le bois donne la forme des meubles et en détermine la structure, c'est à l'étoffe qu'on demande le vêtement de cette forme, et c'est elle qui, le plus souvent, lui fournit la couleur. On peut donc dire hautement, que les applications, auxquelles l'étoffe se prête, sont aussi nombreuses et pour le moins aussi complexes, que les applications du bois.
Ce dernier, en effet, se manifeste-t-il, à nos pieds, sous
forme de parquet, l'étoffe y apparaît, elle aussi, sous forme de tapis et de carpettes ; meuble-t-il le plafond de ses poutres et de ses caissons , elle peut le dissimuler sous une tenture agréable. Comme lui, elle couvre nos murailles, bouche nos portes, encadre nos glaces, enveloppe nos cheminées. Elle s'associe à lui dans la confection de nos sièges, et s'il lui arrive d'être tenue à l'écart de certains meubles importants, pour d'autres, elle les habille si complètement, qu'elle dissimule le bois au point de le rendre méconnaissable. Enfin, poussant jusqu'au bout son rôle de coloriste, elle se réserve le soin de tempérer la lumière et de régler l'entrée du jour.
Son rôle, on le voit, est si considérable, les applications auxquelles elle se prête sont tellement variées, que si, par aventure, on supprimait tous les tissus, il deviendrait impossible de concevoir, en notre temps et sous nos climats, une habitation qui put être à la fois élégante et confortable.
Ajouterons-nous qu'il est fort peu d'étoffes, qui ne trouvent leur emploi dans le mobilier contemporain ? Depuis les plus belles jusqu'aux plus vulgaires, presque toutes y ont leur place marquée, et ne demandent , pour satisfaire à nos besoins ou pour égayer nos yeux, que d'être employées avec discernement, avec esprit, en un mot, avec art. Depuis les merveilleuses tapisseries lamées d'or et d'argent, qui sont la gloire de nos Gobelins; depuis ces velours épinglés ou bouclés, qu'on désigne sous le nom de «velours de Gênes », depuis les lampas et les brocatelles, qui sont l'honneur de notre fabrication lyonnaise, jusqu'au plus humble treillis1, tous les tissus peuvent être utilement employés à la décoration de notre demeure.
Par ce simple aperçu, on conçoit quelle place énorme les étoffes doivent tenir dans nos préoccupations, et cependant l'espace, que nous leur consacrerons dans cette première partie, sera relativement de peu d'étendue. Cela s'explique.
En premier lieu, les étoffes sont ce que le public choisi, auquel
i. Ce treillis teint uniment, dans une couleur généreuse, le bleu, par exemple, peut fournir sur la muraille un précieux repoussoir à des oeuvres d'art du plus haut mérite. Brodé de laines voyantes et de soies tapageuses, il compose des tentures charmantes et très artistiques.
ce livre est destiné, connaît le mieux, la matière sur laquelle les dames surtout sont particulièrement compétentes. En second lieu, nous estimons qu'il serait oiseux d'entrer dans les détails souvent fort compliqués et parfois très obscurs relativement à une fabrication, qu'il ne sera jamais donné à aucun de nous de diriger, ni même de contrôler d'une façon efficace.
Ici, en effet, il ne s'agit plus de formes ni de contours, ayant un lien direct avec notre personne, ou qui blessent et contrarient notre corps, dès qu'ils sont mal conçus.
Toute étoffe, assez rugueuse pour froisser nos muscles ou pour égratigner notre épiderme, devant, dès le principe, être écartée et bannie, il ne saurait plus être question que de la qualité des tissus employés, de leurs couleurs ou des dispositions décoratives qu'ils présentent. Le point unique qui doit nous préoccuper, est, par conséquent, l'emploi judicieux de chaque étoffe, son appropriation à l'usage que le goût lui assigne, et l'heureux choix des couleurs et des dessins qui doivent parer notre logis. Or, ce choix heureux, cette appropriation judicieuse, s'imposeront à nous lorsque nous nous occuperons en détail de chacune de nos pièces. Pour le moment, nous nous bornerons donc simplement à passer la revue des étoffes les plus spécialement employées dans l'ameublement, et à présenter quelques observations concernant leur fabrication et leur mise en œuvre.
Les étoffes transparentes. — On doit logiquement, au point de vue de l'emploi, diviser les étoffes d'ameublement en deux grandes classes : Les étoffes transparentes, comprenant les tissus légers, qui sont utilisés dans le mobilier, comme le voile dans la parure, et tempèrent l'ardeur du jour ou l'éclat des couleurs, et les étoffes de fond qui arrêtent la lumière, la reflètent ou la rayonnent, et prennent l'apparence résistante et solide des surfaces qu'elles sont chargées de recouvrir.
Les étoffes transparentes sont naturellement les moins nombreuses. Leur rôle, quoique très important, nous le verrons bientôt, semble au premier abord quelque peu accessoire. Elles
sont surtout utilisées dans les garnitures de fenêtres, soit comme rideaux de vitrage, soit comme stores, soit même comme grands rideaux, et dans la parure intérieure du lit, pour ménager une sorte d'agréable transition entre le blanc, un peu froid, du linge et les chaudes colorations des draperies.
Les principales étoffes transparentes usitées dans l'ameublement sont, d'une part, la mousseline, le tulle, la guipure et le filet; d'autre part, le foulard et le taffetas.
La Mousseline est rarement employée unie. On la choisit généralement brochée, c'est-à-dire ornée de rayures, de quadrillages ou d'ornements plus ou moins compliqués obtenus par le métier à la Jacquard. Plus souvent encore, on la préfère brodée à la main, ou à applications, c'est-à-dire découpée à jour avec les découpures remplies par des morceaux de tulle. Grâce à ces moyens bien primitifs, bien simples, bien anciens, bien restreints, — la broderie et l'application, — on arrive à composer des stores et des rideaux qui sont de véritables œuvres d'art.
On donne le nom de Grenadine à une mousseline plus claire, et cependant plus forte et plus soyeuse que la mousseline ordinaire, et qu'on emploie et décore de la même façon.
Le Tulle est fait de fils de coton, et parfois aussi de fils de soie, dont les mailles, moins serrées que celles de la mousseline, forment un tissu plus léger, plus transparent, plus vaporeux. On fait des rideaux de tulle uni, garnis de volants de pareille étoffe ou même de dentelles ; on fait également des rideaux de tulle brodé. Le tulle est souvent, dans un même rideau, associé à la mousseline. 11 forme les parties claires du dessin, la mousseline les parties foncées.
On compte deux sortes de Guipures : La guipure à la main et celle au métier. La première est de beaucoup la plus chère, elle est aussi de beaucoup la plus belle et la plus artistique. La main, n'ayant pas à obéir aux mêmes exigences d'équilibre et de pondération que la machine, peut mieux interpréter un dessin conçu et exécuté en vue d'une destination spéciale. Même lorsqu'elle pèche un peu par la perfection de la facture, la guipure à la main reste encore infiniment plus élégante et plus
Planche X.
Store en mousseline brodée (exécuté par M. Legriel)
spirituelle, qu'on me permette ce mot, que la guipure fabriquée à la pièce, dont l'aspect est toujours un peu banal. Ses défauts de fabrication, l'irrégularité de ses mailles, les incorrections de certains points, tournent même à son avantage, et lui communiquent un charme, une saveur spéciale, que n'offrent point, à un égal degré, les bandes et les rideaux exécutés par des procédés mécaniques.
Mais la rareté relative de ces guipures, le long temps quelles
Fig. 120. Coin de store en guipure a la main, exécutée par M. Lefebure.
exigent comme fabrication, leur prix élevé, ont rendu presque général l'emploi des guipures faites à la machine. Fabriquées à l'aide de métiers, d'une dimension proportionnée à la taille des rideaux qu'on veut avoir, ces guipures présentent, quand on les prend dans les bonnes qualités, une solidité et une finesse suffisantes. Grâce à l'heureuse entente de certains de leurs dessins, elles peuvent encore, étant bien choisies et employées avec goût, concourir agréablement à la décoration générale de l'appartement où elles trouvent place.
Quelques privilégiés peuvent se procurer parfois des bandes de guipures anciennes , dites « guipures de Venise » ou de «Naples ». Généralement, les heureux possesseurs de ces raretés
serrent ces admirables tissus dans des vitrines, et ce faisant, ils ont grandement raison. Quand nous arriverons à l'étude des fenêtres et de leurs garnitures, nous découvrirons, en effet, que l'institution des rideaux de vitrage et des stores transparents est une création essentiellement moderne. Les guipures anciennes n'ont donc pu être fabriquées en vue d'un emploi spécial, qui n'existait pas au temps où elles virent le jour, et qui, pour produire un bon effet, réclame des conditions de facture toutes particulières. Combinées pour être posées à plat et considérées sur un fond de satin ou de taffetas, les guipures de Venise n'ont généralement aucune des qualités requises pour être regardées par transparence, et perdent, ainsi employées, le plus essentiel de leur beauté.
La guipure à la main n'est guère employée seule pour former toute la largeur du rideau. La richesse de ses luxuriants dessins, s'étendant sur toute la superficie d'une fenêtre, pourrait paraître excessive. En outre, son rôle serait en partie dénaturé, car le rideau de vitrage, le store et le grand rideau transparent n'ont pas seulement pour but de tamiser la lumière du dehors et de la rendre moins crue; leur devoir est encore de protéger les grands rideaux opaques, les tentures et les tapis, contre les rayons du soleil et contre les ardeurs du jour, qui dévorent tout ce qu'ils frappent avec persistance.
La distribution des parties claires et des parties pleines, dans un rideau de vitrage, comme dans un store, n'est donc pas une affaire de fantaisie et d'arbitraire. Suivant l'exposition de la pièce, suivant la quantité de jour qu'on veut admettre chez soi, suivant la largeur des baies et les parties de mobilier qu'on veut garantir, on doit faire varier l'emplacement des pleins et des déliés, si je puis dire ainsi. Toutefois, pour la bonne harmonie de l'ensemble, il est nécessaire de prendre immédiatemant un grand et irrévocable parti : ou bien de reléguer aux bords du rideau la guipure, en conservant le milieu pour la partie pleine, ou, au contraire, de former le cadre avec le tissu le plus épais, et de conserver pour le centre la guipure ajourée.
Le choix entre ces deux partis est le plus souvent déterminé,
cela se comprend, par une foule de raisons spéciales, dans le détail desquelles il ne nous est pas permis d entrer à cette place, mais dont le lecteur saura certainement comprendre l'importance.
Le Fjlet, qui se rapproche beaucoup, comme aspect, de la guipure ancienne, est également fabriqué à la main. Toutes nos lectrices en ont fait ou vu faire. Généralement c'est par bandes ou petits carrés que le filet se fabrique. On fait alterner ces
bandes ou ces carrés avec d'autres carrés ou d'autres bandes de taffetas ou de foulard.
Si le foulard ou le taffetas (parfois même le satin) sont le plus souvent employés pour relier les bandes ou les carrés de filet, c'est à I'Etamine qu'on a généralement recours pour former les pleins dans les rideaux de guipure. On donne le nom d'étamineàune étoffe très claire, analogue à celle dont sont fabriqués les drapeaux. Seulement, l'étamine qu'on associe à la guipure n'est pas en laine, elle est en fil, et comme ce fil est câblé ou retors, il en résulte un tissu très solide.
Le Taffetas de soie et le Foulard, généralement teints en
rouge, s'emploient aussi pour faire des stores. La lumière qu'ils tamisent s'échauffe en les traversant, et vient communiquer, à l'appartement qu'ils abritent, une joyeuse rutilance. Sous la Restauration, on a fabriqué des taffetas blancs si fins, si délicats, qu'on les pourrait comparer à une mousseline de soie. Ajourés avec goût, ces taffetas formaient des stores très riches, très souples, fort élégants et d'une remarquable légèreté. De nos jours on emploie encore, pour le même usage, des damas de soie couleur crème, mais dont l'aspect, toujours un peu brouillé, est moins satisfaisant.
Une remarque à faire avant de terminer, c'est que l'industrie de ces étoffes transparentes est celle où les traditions d'art et de bon goût se sont le moins perdues, et ont été le moins compromises par la substitution, toujours dangereuse, du métier au travail à la main.
Étoffes de fond. — De tous les tissus de fond employés dans l'ameublement, le plus noble, s'il m'est permis d'employer ce mot, et, en tous cas, le plus ancien, le plus princier et le plu- 'ique, c'est la Tapisserie. Dès la plus haute antiquité, la tc.jji. été considérée comme la parure somptuaire par
excellence des appartements et des palais. « Chez les Anciens, écrit M. E. Mûntz1, voulait-on donner à une fête, solennité religieuse, mariage royal, funérailles, entrée triomphale, le plus grand éclat qu'elle comportât, c'était à la tapisserie que l'on recourait ». Le Moyen Age, lui aussi, s'adressait à elle et requérait son concours avec non moins d'ardeur. Non seulement nos ancêtres faisaient largement participer la tapisserie à la décoration intérieure de leurs maisons, mais encore, aux époques des grandes fêtes religieuses ou souveraines, elle jouait un rôle décisif dans la décoration extérieure des rues et des places. Il faut voir avec quelle admiration les vieux chroniqueurs , Olivier de la Marche, Chastellain, Robertet, parlent de ces « rues tendues et encortinées, de haut en bas » où Ton ne voyait « maison
i. La Tapisserie^ pur E. Mùntz. Paris, A. Quantin, éditeur.
nulle part ne à peine le ciel par en hault ». Ce débordement de tapisseries persista chez nous jusqu'à la fin du siècle dernier, et Louis XV, dont le garde-meuble royal ne possédait pas moins de vingt-quatre mille aunes de tapisseries1, put encore voir, à son retour de Fontenoy, toutes les rues tendues depuis la porte Saint-Martin, par où il fit son entrée, jusqu'à la place du Carrousel2.
Dans 1 intérieur des maisons, la place qui était assignée à ces riches tissus était une place d'honneur. On avait pour eux le respect, qu'inspirent toujours, aux gens de goût, les choses belles et précieuses, et il ne serait venu à l'idée de personne de leur faire subir de ces mutilations devenues si communes de nos jours3. Les tapisseries comptaient, en effet, dans la fortune de leurs possesseurs. Les rois les faisaient rechercher à l'étranger par des agents spéciaux, et, si nous consultions les Comptes de la Couronne, nous verrions François Ier acquérir, en 1 528, d'un marchand d'Anvers, une tenture « de Loth et Constantin, faicte sur soye et or», au prix de 4,460 livres tournois; une autre tenture, représentant « l'histoire de Jéroboam 1 », payée par ce même