‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 62 sur 155 · Mémoires, page · texte numérisé non relu

Mémoires, page

3. Voir notamment le Dictionnaire du tapissier, par J. Deville, page 144.

l8o L ART DANS LA MAISON.

propre dans ces délicats travaux, devaient trouver dans les artistes les plus éminents de l'époque et chez les industriels les mieux outillés, des collaborateurs se faisant un devoir de leur prêter un concours intelligent et efficace. De là, non seulement

la perfection des dessins , la pureté des ornements, mais aussi le choix et la variété des laines et des soies, la profusion des fils d'or et d'argent, qu'on trouve dans ces beaux tissus.

La tapisserie au point n'est guère susceptible, toutefois, que d'ouvrages d'une étendue limitée, de garnitures de meubles, par exemple, de coussins, de tapis. Déjà, pour les rideaux, elle ne peut et ne doit être employée que par bandes. Pour la décoration murale, elle ne convient que dans les encadrements.

La Tapisserie au métier est fabriquée, elle aussi, à la main mais sur une chaîne. Elle est dite de haute lisse, lorsque la chaîne est dressée verticalement, de basse lisse, lorsque la chaîne est disposée d'une façon horizontale. Les produits de ces deux modes de fabrication se ressemblent tellement, qu'à la vue de l'ouvrage achevé, les plus experts ne peuvent pas toujours décider s'il a été fait à haute ou basse lisse. La haute lisse est considérée cependant comme plus artistique, parce que l'ouvrier, ayant son carton derrière lui, est obligé de conduire son travail de mémoire, et par conséquent d'être, comme dessinateur et comme coloriste, d'une habileté consommée. Quand, au con-

traire, la chaîne est tendue horizontalement, le carton placé sous elle sert de guide naturel au tapissier, et le dispense d'une mémoire et d'une éducation artistique, dont son confrère de la haute lisse ne saurait se passer. En outre, toutes les tapisseries s'exécutant toujours à l'envers, il résulte, de la disposition même de la chaîne, que le travail à la basse lisse, faisant face au dessin, en renverse toute la disposition, ce qui parfois enlève à l'œuvre achevée une partie de sa beauté décorative. Malgré cela, les métiers de basse lisse sont exclusivement employés à Beauvais et à Aubusson, parce qu'ils ont l'avantage de permettre une maind'œuvre plus rapide. Et, en effet,' dans le travail de haute lisse, l'ouvrier ayant la main gauche employée à la recherche, à la séparation et à la croisure des fils, ne peut travailler que de la main droite. Dans le travail de basse lisse, l'ouvrier, faisant usage de pédales qui servent à croiser les fils, a ses deux mains libres et ses dix doigts à lui, pour passer dans la chaîne les flûtes chargées de fils de couleur. L'économie de temps qui résulte de cette liberté est d'environ un tiers. Les métiers de haute lisse sont seuls employés aux Gobelins.

Les tapisseries fabriquées à la haute ou à la basse lisse forment un tissu uni, serré, admirable de résistance et de grain, qui convient supérieurement pour les tentures d'appartement, les rideaux, les portières et les sièges. Pour couvrir le sol, on fabrique des tapis dits « genre Savonnerie » du nom de la manufacture où on les faisait plus spécialement jadis ; ou encore « tapis de haute laine », ou tapis « genre Perse », « genre Smyrne, etc. », quand les dessins et les couleurs sont inspirés par des modèles orientaux. Cette fabrication, quoique effectuée sur une chaîne verticale, diffère de la haute lisse en ce que le carton est fixé non plus cette fois derrière le tapissier, ou au-dessous de lui, mais au-dessus de sa tête, et que celui-ci en reproduit le dessin au moyen d'une série de nœuds, fixés chacun sur deux fils de chaîne. Ces nœuds forment, en avant de la chaîne , des boucles dont le diamètre répond à la hauteur de laine qu'on désire donner au tapis. A l'aide d'un tranche fil, on coupe ensuite ces boucles, et on les égalise au moyen de ciseaux.

Ce genre de tapis, par son moelleux, — d'autant plus grand que la laine est plus haute, — est excessivement agréable au marcher. Il est, en outre, d'un plus long usage que les tapis ras et bouclés. Ne se prêtant bien qu'à exprimer des teintes plates, il convient mieux, pour couvrir le sol. qu'une tapisserie unie à laquelle on est toujours tenté de faire signifier des reliefs. Ses teintes plus enveloppées, les contours qu'elles expriment moins nets et moins tranchés, forment enfin un ensemble plus assoupi et qui met mieux en valeur les meubles, dont est garnie la pièce. Par contre, il ne faut jamais appliquer ces sortes de tapis contre la muraille, où ils présenteraient une foule d'inconvénients,— celui, entre autres, de devenir des nids à poussière, — sans offrir aucun avantage spécial.

Les tapisseries de haute et basse lisse étaient autrefois divisées en Histoires, Bocages, Verdures et Sujets, suivant qu'elles représentaient des scènes empruntées aux saintes écritures, à l'histoire ancienne ou à la mythologie, des bosquets ornés de personnages, des paysages verdoyants ou des attributs. Ces diverses représentations, auxquelles les artistes savaient con-

server un caractère « interprétationnel » suffisant, formaient destentures d'une richesse peu commune, et qui furent, pendant une suite de siècles, la décoration, par excellence, des palais et des châteaux. Nous savons à quelle date elles cessèrent d'être l'ornement habituel de nos logis, c'est au milieu du siècle dernier, quand les appartements réduisirent leurs proportions, et se modelèrent sur les besoins d'une société tout à fait moderne.

« On a banni des appartements ces tapisseries à grands personnages que les meubles coupoient désagréablement, et elles sont reléguées dans les antichambres, écrit Mercier dans son Tableau de Paris '. Le damas de trois couleurs et à compartiments égaux a pris la place de ces figures, qui, massives, dures et incorrectes, ne parlaient pas gracieusement à l'imagination des femmes ».

De nos jours, chaque fois que les dimensions et les disposipositions générales de nos appartements le permettent, on peut revenir aux anciens errements, et employer les tapisseries comme tenture. Il n'en est pas de plus magnifique, et j'ajouterai que, pourvu qu'elles soient vieilles, il n'en est pas non plus, auxquelles on attache plus d'importance et plus de valeur. Mais encore faut-il, si on les prend anciennes, qu'elles soient choisies avec goût, car rien n'est plus ridicule que d'encadrer prétentieusement, dans les lambris dorés d'un salon, des ouvrages vulgaires, qui n'avaient été conçus et exécutés jadis que pour des antichambres.

De même, si l'on commande une tapisserie, on doit bien prendre garde non seulement à la finesse de l'exécution, mais au choix du sujet, et à la façon dont le comprendra l'artiste, chargé de l'exécution du carton ou modèle. Tout d'abord, il faut bien se pénétrer de cette vérité, que les idées relevant de la haute philosophie n'ont rien à voir dans un genre de décoration essentiellement somptuaire, destiné à charmer les regards, à distraire et à éblouir, bien plus qu'à instruire ou à émouvoir.

i . Tome VI, page 57.

La soie et la laine transformées par les mille ressources de la teinture, les fils d'argent et d'or, sont mal à leur place pour exprimer des idées austères ou pénibles. Donc, on devra se garder des sujets tristes. Dans les paysages, on répudiera les scènes d'hiver et les effets de neige, qui sont toujours absurdes et malséants dans un appartement, dont la température est constamment moyenne. On exigera que la nature ainsi traduite soit partout en fête. On évitera avec soin de donner aux personnages un modelé trop accentué, et on fera en sorte, que l'intérêt ne se concentre pas sur un petit nombre de figures.

Sans que la pondération soit pour cela détruite, car elle est toujours nécessaire dans la décoration, exigez que l'éparpillement des acteurs et l'abondance des détails soient suffisants pour disperser l'attention ; de cette façon votre tapisserie conservera sa véritable qualité de tenture. Enfin, le plus souvent qu'il vous sera possible, faites prédominer la partie purement ornementale. Accordez aux bordures toute l'importance dont elles sont susceptibles, et, chaque fois que cela vous sera permis, préférez une composition fantaisiste, dans le genre de Bérain, à une réunion de personnages figés dans une immobilité, qui finit toujours par devenir agaçante. — Surtout, gardez-vous des tapisseries qui singent les tableaux.

Si maintenant, de la muraille, nous passons aux sièges, nous dirons, évitez avec soin tout ce qui sent de près ou de loin le sujet ou le paysage. Rien n'est plus ridicule que de s'asseoir sur un moulin, ou de poser gravement les basques de son habit au milieu d'un torrent. Si vous faites intervenir la figure humaine, qu'elle soit toujours de très petite dimension, et que son caractère décoratif soit bien accentué par un encadrement de fleurs, de feuillages ou de rinceaux. Mais préférez, en tout cas, les attributs conventionnels, les guirlandes, les trophées, les cartouches, qui se prêtent si bien à la décoration des petits espaces, qui accompagnent la forme et savent, en le parant, faire valoir le contour.

Avant d'en terminer avec les tapis et tapisseries, il nous faut encore parler d'une étoffe de laine tissée, croisée et coupée

Planche XI.

Velours de Gênes

(fac-similé photographique)

comme le velours, fort employée de nos jours pour tapis, quelquefois même pour meubles et pour tentures, et qui, comme apparence, présente de grandes analogies avec les tapis et la tapisserie. La Moquette, c'est ainsi qu'on la nomme, doit l'importance qu'elle a prise dans l'habitation moderne à deux raisons : D'abord sa fabrication est mécanique, ce qui permet de l'établir à bon marché ; ensuite, étant divisée par bandes qui se raccordent, elle est plus facile à employer. En raison de la largeur des lés, dont on peut à volonté augmenter ou diminuer le nombre, elle offre, en effet, une élasticité de dimensions qu'on chercherait vainement dans les tapis ou tapisseries, qui, fabriqués d'un seul morceau et proportionnés à la grandeur de la pièce à laquelle ils sont destinés, conviennent assez mal aux habitudes vagabondes de notre temps.

On fait des moquettes de deux sortes, l'une épinglée, l'autre veloutée; cette dernière est la plus répandue. On l'emploie, par bandes unies dans les escaliers, avec des dispositions plus ou moins riches dans les appartements. Décorée de dessins persans ou orientaux, la moquette, lorsqu'elle a une hauteur de laine suffisante et un nombre convenable de couleurs variées1, convient parfaitement pour garnir une chambre et au besoin un salon. Elle présente même cet avantage sur le tapis de haute ou basse lisse que, composant, par sa nature même, un dessin courant, elle fait valoir les meubles à quelque place qu'ils se trouvent, tandis que la disposition rayonnante, qu'affectent la plupart des tapis à dimensions fixes, oblige presque toujours à une certaine symétrie, dans la disposition des gros meubles et des sièges. Depuis quelques années, on a pris l'habitude d'encadrer les belles moquettes veloutées avec des bandes s'ajustant aux angles de la pièce, et qui en relèvent encore l'éclat.

Il y a deux siècles, bien que les procédés de Jacquard fussent alors ignorés, et que les métiers qui la fabriquent actuellement ne fussent pas encore inventés, la moquette servait également de tenture. Mmcs de Rohan, au commencement du règne de

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