LA CÉRAMIQUE
près le bois, les métaux et les tissus, c'est la céramique assurément qui, dans l'habitation contemporaine, tient la place la plus importante, moins toutefois par la fréquence de ses emplois, que par le nombre et la variété des adaptations auxquelles elle se prête.
Comme le bois, en effet, elle peut garnir le sol, et de ses dallages variés égayer nos vestibules et les allées de nos maisons; comme l'étoffe, elle habille galamment la muraille, qu'elle dissimule sous ses carrelages polychromes ; comme le métal enfin, elle se prête à la confection de mille objets d'art, vases, coupes, statuettes, etc., qui sont, pour le logis, une parure toujours aimable et pittoresque, et jettent dans l'ameublement une note vive et brillante, que les métaux eux-mêmes ne sauraient fournir.
La place que nous ferons à la céramique dans notre intérieur, luxueux ou modeste, sera donc aussi large que possible, et en agissant ainsi, nous nous conformerons à de pieuses et très
anciennes traditions ; car la Céramique a toujours été traitée en enfant gâté par tous les peuples soucieux d'art, et par tous les princes jaloux de transmettre leur nom à la postérité.
En Grèce, au plus beau temps de cette production merveilleuse, que nous considérons comme classique, les céramistes comptaient au premier rang des ouvriers d'art. De simples coroplastes signaient leurs œuvres, alors que beaucoup de peintres et de sculpteurs n'osaient le faire. A Rome, il en était de même, et, tandis que les signatures des artistes antiques sont demeurées excessivement rares, nous possédons par milliers les sigles tracés par des potiers romains.
Quant à ces vases murrhins, dont la renommée s'est transmise jusqu'à nous, sans que leur nature et leur composition nous soient exactement connues, mais dans lesquels l'érudition moderne croit découvrir des porcelaines de Chine, dérobées à grands frais au Céleste Empire, l'engouement dont ils furent l'objet dépasse tout ce que nous pouvons imaginer. Les amateurs delà vieille Rome donnèrent, pour eux, des prix cent fois, mille fois plus élevés, que ceux payés de nos jours pour les plus belles pièces de Sèvres.
« On voit sous l'Empire, écrit M. Baudrillart ', payer 427,000 de nos francs (soixante-dix talents) un de ces vases myrrhins que Rome estimait si précieux ! Il y avait chez Néron une coupe de cette matière payée, dit-on trois cents talents (i,83o,ooo fr.). Il paye cent talents une seule tasse à deux anses. Des vases payés assez souvent cent, deux cent, trois cent mille francs de notre monnaie, cela se voit assez fréquemment. On ne peut guère que croire ici encore Pline et, avant lui, Senèque. Ils écrivent pour les contemporains, qui n'auraient pas supporté qu'on leur présentât des chiffres de fantaisie ».
Sans tomber dans de pareils excès, la Renaissance ne pouvait, elle non plus, manquer de se passionner pour la céramique. On sait quelles merveilles elle a enfantées. En Italie, les chefsd'œuvre des Délia Robbia, les admirables productions de Faenza,
1. H. Baudrillart, Histoire du luxe public et privé, Paris, 1878, tome 11, page 257.
LART DANS LA MAISON
cTUrbino, de Guhbio, de Pezzaro, de Castel Durante, etc. ; en France, les rustiques figulines de Bernard Palissy et les mystérieuses faïences d'Oiron, — ces vases murrhins de notre temps, qui atteignent, eux aussi, dans les ventes, des prix fabuleux — marquent une ère de prospérité nouvelle pour la céramique. Prospérité d'autant plus glorieuse, que les productions les plus rares et les plus précieuses de cette époque, voient le jour grâce à la collaboration directe de généreux seigneurs, de princes et de rois. C'est dans son palais du Casino, que François de Médicis installe la fabrique des porcelaines qui doit porter son nom '. C'est dans le jardin même des Tuileries, que Catherine de Médicis permet à Bernard Palissy de modeler ses rustiques figulines, et c'est dans son château d'Oiron, que la gracieuse Hélène de Hangest fait fabriquer ces pièces si particulières, que s'arrachent nos plus ardents collectionneurs 2.
Au siècle dernier, l'électeur de Saxe enfermant ses ouvriers dans une citadelle, de peur que le secret de la fabrique de Meissen ne fut violé, la duchesse du Maine présidant elle-même à l'installation de la fabrique de Sceaux, les sommes énormes que la porcelainerie deVincennes coûta aux Fermiers généraux, et celles que Sèvres coûta à Madame de Pompadour, c'est-à-dire à la France, démontrent suffisamment que le bel art de la céramique n'avait rien perdu de son prestige.
La passion de la porcelaine, comme objet d'ameublement, atteignait son apogée vers cette même époque. « Il prit un jour fantaisie à Mme de Parabère d'avoir des porcelaines blanches dans son appartement, écrit le duc Luynes3, M. le Duc d'Orléans en fit chercher de tous les côtés à quelque prix que ce fut. Ce goût des porcelaines ayant duré quelque temps, on prétendit que M. le Duc d'Orléans lui en avoit donné pour 1,800,000 livres ». Louis XV aimait, lui aussi, à faire et à recevoir des cadeaux de cette sorte. « Il y a quelques années, écrit un contem-
1. Voir sur La porcelaine des Médicis la savante monographie du baron Davillier.
2. Voir Les Origines de la porcelaine en Europe, par le baron Davillier, Paris, 1882; — Les Œuvres de Bernard Palissy; — L'Art de terre chez les 'Poitevins, par Benjamin Fillon, Niort, 1864, pages 70 et suivantes.