Mémoires du duc de Luynes, tome XIV, page
esprit. Or, il faut bien se convaincre, qu'il n'est pas plus ridicule de placer un petit meuble Renaissance, à côté d'un fauteuil Louis XIV, que de passer d'un salon Louis XVI dans une salle à manger Henri II. Mais du reste, quand bien même nous parviendrions à résoudre ce difficile problème, irons-nous, pour rester purs, nous soumettre à toutes les misères auxquelles nos ancêtres étaient soumis? — Assurément non, car ce serait une duperie. En admettant même que nous consentissions d'être dupes, ne serait-ce pas assez de nos vêtements modernes, pour détonner dans cet ensemble d'un archaïsme parfait? Et si nous étions assez épris de purisme, pour endosser un costume du temps, pourrions-nous obliger nos amis à une mascarade pareille, et exiger de nos visiteurs une perpétuelle tenue de carnaval ? — Le supposer serait folie.
XXII. L'harmonie générale d'une pièce résultant, tout d'abord, de ses bonnes proportions, il importe, avant tout, dans la construction et la distribution d'une habitation, de régler les dimensions exactes, largeur, longueur, hauteur, que doit normalement affecter chaque pièce ; car, une pièce trouve l'expression de son caractère dans le rapport qui règle ses dimensions. — Etant admis que l'habitation doit être édifiée et distribuée pour la plus grande commodité de l'habitant, et non pas suivant un ensemble d'usages en cours à une époque, où nous n'avions pas (et pour cause) voix au chapitre, le premier point, qui doit nous préoccuper dans l'aménagement de cette habitation, c'est que les diverses pièces, dont elle se compose, soient, comme dimensions et comme proportions, en harmonie avec l'emploi auquel elles sont destinées. Il est clair, en effet, qu'un salon où nous devons recevoir beaucoup de monde, doit être plus vaste qu'une chambre destinée à nous abriter seul, et qu'au contraire, un cabinet, où nous ne passons que quelques instants, doit être d'une moindre étendue que les pièces où s'écoule une partie de notre vie.
La forme, en outre, doit varier avec la destination. On comprend aisément, que certaines proportions s'imposent d'elles-
mêmes, ou sont dictées par le meuble principal, qui donne à la pièce sa signification précise. Ainsi Ton conçoit qu'un cabinet de toilette doit être moins allongé qu'une chambre à coucher, et qu'une antichambre, pour être belle, doit être presque carrée.
Ces précautions sont la conséquence directe de ce principe, que le rapport réglant entre elles les dimensions d'une pièce, imprime à celle-ci son véritable caractère.
XXIII. Les trois dimensions, hauteur, largeur, profondeur, RÉPONDENT RESPECTIVEMENT A DES IDEES D'ÉLÉVATION, DE
stabilité, de mystère. — Les dimensions, s'exprimant par des lignes généralement simples, ont tout naturellement, et comme les lignes dont elles se composent, un langage et une signification. Aussi, suivant que l'une de ces dimensions prime les autres, le caractère de la pièce change et se modifie. Faut-il un exemple ? A mesure que le plafond s'élève, les lignes verticales augmentent d'importance; leur signification s'accroît et prédomine; dès lors l'ensemble de la pièce prend un caractère de majesté, d'élévation, qu'elle n'avait pas auparavant. Si, au contraire, c'est en largeur que le développement se manifeste, les lignes horizontales deviennent plus expressives, et alors ce sont les idées de calme, de tranquillité, de stabilité qui se font jour. La profondeur s'accentue-t-elle d'une façon particulière, à mesure que la muraille s'éloigne, la partie qui l'avoisine devient moins visible, plus incertaine, et par conséquent, plus mystérieuse. La première loi à observer, est donc de bien régler les dimensions de nos diverses pièces, puisque ces dimensions ont une influence si décisive sur leur caractère.
XXIV. Sacrifier une des trois dimensions, c'est accroître proportionnellement les deux autres. — Dans l'édification d'une maison, on se heurte souvent à des exigences de construction, qui ne permettent pas d'accorder aux pièces les dimensions théoriques que comporte leur caractère. On conçoit, en effet, que si l'on est forcé de placer côte à côte deux chambres dont l'une doit paraître beaucoup plus élevée que l'autre, pour
obtenir matériellement et brutalement ce résultat, on se verrait naturellement entraîné à créer des différences parfois considérables de niveau dans le plancher des étages supérieurs, différences qui, non seulement nuiraient à la solidité générale de la maison, mais encore, dans les grandes villes, rendraient les immeubles absolument impraticables. Pour parer à cette impossibilité, sans renoncer pour cela à imprimer à la pièce le caractère qu'on lui veut donner, on a remarqué que sacrifier une des trois dimensions, c'est accroître proportionnellement les deux autres.
C'est ainsi que plus une pièce est étroite, et plus elle paraît profonde; et que, moins une pièce est haute, et plus elle paraît large. De même, pour la faire paraître plus haute, il suffit d'en diminuer l'étendue. On pourra donc, en sacrifiant habilement une des trois dimensions, arriver, le plus souvent, à donner approximativement, à la pièce que l'on décore, l'aspect général que sa destination réclame.
XXV. Quand les dimensions sont concordantes, il arrive qu'elles se rachètent l'une l'autre, et dès lors se neutralisent. L'égalité des lignes et des surfaces engendrant forcément LA MONOTONIE, TOUTE SURFACE PRÉSENTANT UN CARRÉ PARFAIT DOIT ÊTRE BANNIE DE LA DÉCORATION, COMME CAPABLE D'ATTÉNUER LE CARACTÈRE ET LA GAÎTÉ DE LA PIÈCE. — SuppO-
sons une pièce représentant un cube parfait ; toutes ses dimensions sont égales. Quel sera le caractère de cette pièce ? Elle n'en aura aucun. Elle ne provoquera en nous ni un sentiment d'élévation, puisqu'elle ne sera pas élevée, ni des idées de stabilité, puisqu'elle ne sera pas large, ni une sensation mystérieuse, puisqu'elle ne sera pas profonde. Ses dimensions, étant devenues concordantes, se neutralisent; dès lors, elle abdique tout caractère et devient d'une monotonie fâcheuse. Voilà pourquoi le carré parfait, qui exprime seulement l'unité, c'està-dire un seul des caractères de la beauté dans la décoration, doit être, autant que possible, remplacé par le rectangle, qui exprime la variété dans l'unité.
XXVI. Lorsqu'on se trouve en présence de surfaces limitées, ET DONT LES PROPORTIONS NE PEUVENT ÊTRE CHANGÉES, ON PEUT ARRIVER, PAR D'iNGÉNIEUX ARTIFICES, A EN MODIFIER LA
Fig. 173. Fig. 174.
FORME APPARENTE ET A EN TRANSFORMER L ASPECT. Les principes que nous venons d'exposer, sont relativement faciles
à observer, et les précautions, que leur application nécessite, sont aisées à prendre lorsqu'on fait édifier un hôtel ou une maison. Mais si au lieu de construire nous-mêmes, nous devenons possesseurs d'un immeuble tout construit ; si dans cet immeuble il se rencontre de ces surfaces fautives, ou des pièces dont le caractère est en contradiction avec la destination que
nous prétendons leur attribuer, en résultera-t-il que nous soyons obligés de changer cette destination ou de subir des proportions que nous avons déclarées condamnables? — En aucune manière. Il est, dans ce cas, certains subterfuges ingénieux, auxquels on peut avoir recours, et qui modifient, d'une façon sensible, la dimension apparente des surfaces que nous avons sous les yeux. Il est clair, par exemple, que les deux figures 173 et 174, représentant Tune et l'autre un carré parfait, perdent leur caractère de monotonie, dès qu'elles sont coupées de lignes les divisant soit en hauteur ou en largeur. Dans l'un des deux cas, le carré paraît s'être élargi, dans l'autre il paraît s'être élevé. Dans tous les deux il a cessé d'être monotone. Passons à l'application de cette remarque. Nous voici en face d'une paroi (fig. 175) qui présente un carré parfait, il suffira de diviser notre surface en trois parties bien distinctes, pour que ces parties, dominant la décoration, nous fassent oublier les dimensions primitives de la paroi et sa régularité déplaisante.