LE JURY
S, 357 ! voilà, m’assure-t-on, le nombre exact des tableaux présentés !
Et dire que cette légion multicolore et ornniforme défile, depuis tantôt un mois, sous le nez des quatorze de la section de peinture ! N’y a-t-il pas de quoi tuer cent fois pour une ces pauvres immortels ou tout au moins leur donner d’impossibles berlues, des hallucinations épouvantables ; leur faire prendre quelque belle
dame de M. Ed. Dubufe pour un vaisseau du désert, ou métamorphoser à leurs yeux quelque cigogne de M. Ph. Rousseau en professeur de Sorbonne? Et quand même ces martyrs de l’habit à palmes vertes caseraient dans leurs cervelles les mille facettes de cette fulgurante mosaïque , quand leur puissance d’absorption suffirait à digérer, sans boire, 215 pièces de toiles par jour (ce que ne pourrait pas faire l’individu le plus robuste de la famille des palmipèdes) , quand ils conserveraient une sérénité olympienne au milieu de ces révoltes perpétuelles du crayon et du pinceau, messieurs du jury ne portent-ils pas dans leur propre sein un germe dissolvant de tout jugement raisonnable ? M. Delacroix entrera-t-il jamais par la même porte que M. Ingres? Ce qui séduira M. Flandrin chatouillera-t-il agréablement M. Robert- Fleury? Les peintres goûtés par M. Alaux trouveront-ils grâce devant M. Brascassat? Eh bien ! oui : je me hâte de le dire; ces messieurs, si dissemblables dans l’atelier, seront d’excellents juges à l’Exposition.
î:àrt au salon.
C’est que le jury n’est pas une tribune ; là, chacun s’observe et se contrôle ; là, pas à espérer le moindre coup de trompette au profit d’une opinion sauvage, le moindre tour de gobelets au profit d’une doctrine hétérodoxe : les compères manquent. J’ajouterai^ à l’honneur du sens artistique, que, par le fait seul de sa mission, le juré le plus systématique dépouille l'oripeau de sa personnalité et retourne, comme poussé par une vertu secrète, vers la loi éternelle de l’art, f amour du beau , la haine du laid .
Un peintre qui dépose au vestiair<?son amourpropre de novateur, de chef d’école, c’est incroyable ! Soit; c’est même absurde, si vous voulez, mais c’est vrai : credo quod absurdum. Je sais à ce propos une petite anecdote dont j’ai bien envie de vous faire part, puisque l’heure de l’ouverture n’a pas encore sonné.
C’était, si j’ai bonne mémoire, en octobre 1857, à la pointe du jour et dans un wagon du chemin de fer du Nord. Le hasard, qui n’est pas si bête, m’avait donné pour vis-à-vis un pei n-
L’ART AU SALON
tre sérieux ; que dis-je? le seul peintre sérieux de l'époque ! Il venait de s’éveiller. Près de lui se détirait un couple bourgeois sentant la finance à pleine gorge. On mit le nez à la portière; il ventait frais ; rien n’inspire comme le chatouillement de Pair extérieur dans les narines. Après les premiers bonjours (on s’était connu en villégiature), le peintre sentit le besoin de poser ses théories; il refit l’art de fond en comble, entassa Pélion sur Ossa, éreinta les peintres d’histoire avec la carcasse de David , assomma les paysagistes avec la mâchoire du père Bidault et mit en un tour de main le licou sur le nez de ses auditeurs. Les financiers admiraient sincèrement mais avec suffisance, en gens capables sinon de comprendre, du moins de payer toute cette éloquence. 11 parlait d’or, ils écoutaient d’argent. On passa bientôt des préceptes à l’application pratique ; on cita le Fauconnier, V Amour de for , les Romains de la décadence puis l'Amour , les Romains , le Fauconnier , puis les Romains , le Fauconnier et V Amour; on n’oublia pas non plus ce chœur de
Saint-Eustache tout fraîchement peinturluré :
Ce chœur dont rien ne reste Couture ôté !
(in. de Banville).
Et comme on se lançait à grandes guides sur le terrain des écoles, quelques éclaboussures atteignirent les chers camarades. Le patriarche du dessin, ce fabricant de cartes à jouer , ce Chinois égare dans À thènesy reçut, comme de juste, son contingent de ruades.
— Vous connaissez-vous ? fit un des boursiers.
— Nous nous recherchons peu, dit l’artiste ; il est ma nuit et je ne dois pas être son soleil. Cependant nous nous sommes vus de très près lors de l’Exposition universelle. Nous faisions partie du jury ; le sort nous accoupla, et nous dûmes examiner de conserve un demi -kilomètre de peintures. Eallait-il casser les vitres, fallait-il tendre la joue? J’étais le plus jeune ; après mure réflexion, je crus de mon devoir de faire les avances, et je résolus d’apprivoiser
L’ART AU SALON
Cerbère. Mon gâteau de miel fut un saint Pierre bien raide, bien gauche, bien nul, peint à la cendre et ciré à l’œuf que j’avisai dans un coin.
— Monsieur, m’écriai-je, voilà une belle chose !
— Je ne trouve pas, monsieur, répondit mon austère acolyte.
— Un peu plus loin, nouveau bonhomme de carton, nouvel essai de corruption.
— Monsieur, que dites-vous de ce faune ? n’est-il pas d’un grand style ?
— Je ne trouve pas, monsieur.
— Vous avouerez au moins, monsieur, qu’il y a beaucoup de charme dans cette madone aux yeux bridés !
— Je ne trouve pas, monsieur.
— Mais cette nymphe, monsieur, cette nymphe visiblement inspirée par le souvenir de votre odalisque, ne se recommanda-t-elle pas par une grande pureté d’exécution?
Je ne trouve pas, monsieur.
Au diable ! pensai-je, je ne souffle plus mot.
L’ART AU SALON
Ce n’était pas le compte du malin vieillard. 11 me conduit en face d’une atroce galimafrée de grimaces, de jambes torses, de tons sales et criards, et me demande avec un imperturbable sang-froid si ce nest pas là une œuvre forte. Ce fut à mon tour de répondre :
— Je ne trouve pas, môsieur !
— - Eh bien! môsieur, reprend l’immortel, maintenant que nous nous sommes tâtés, procédons à notre expertise ; les exposants nous attendent.
Pas n’est besoin de dire que nous fîmes la chose en conscience et que nous fûmes presque constamment du même avis... »
L’arrivée du convoi coupa court à la conversation ; je n’en sus pas plus long, mais j’en savais assez. Voilà ce qu’on apprend en revenant de Pontoise (car je revenais de Pontoise), et depuis ce jour, si je me suis pris quelquefois à plaindre le sort des jurés, j’ai moins gémi sur celui des exposants, en songeant qu’en fait d’appréciation des œuvres d’autrui, il était possible
L’ART AU SALON
à M. Th. Couture de partager le sentiment de M. Ingres.
^ 7 avril 1859.