‹ L'art dans la rue et l'art au salonChapitre 4 sur 15 · ESTHÉTIQUE. — PREMIÈRE IMPRESSION · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE. — PREMIÈRE IMPRESSION

Le jury devrait connaître de l’art tout entier; cependant il ne s’occupe guère que de f exécution. Il glisse prudemment sur l'esthétique, et pourvu que la pudeur des sergents de ville ne soit pas alarmée, il va jusqu'à permettre aux audacieux de tremper leur pinceau dans le lampion du réalisme.

Ne nous en étonnons pas. Les veaux à six

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pattes de la pantagruélique exhibition de 1848 ne sont pas à regretter; grâce au jury, ces monstres sont rentrés dans leurs étables, et celte tâche, heureusement accomplie, suffit à la gloire annuelle de quatorze examinateurs; Thésée ne tua qu’une fois le Minautaure ! C’est bien le moins, d’ailleurs, que la critique, c’cstà-dirc le public, apprécie ce qui l’intéresse véritablement, l’idée stérile ou féconde, le goût juste ou faux, le sentiment délicat ou brutal, la tendance morale ou impure. Ici, plus de buis clos ; la police de l'art réclame un jugement solennel, et comme, d’après le code de l’esthétique, tout tableau est une bonne ou une mauvaise action, il faut que le panthéon des, uns soit le pilori des autres.

Qu’est-ce donc que l’esthétique ? c’est ce que, vous et moi, nous faisons depuis trente ans sans le savoir. C’est avoir des yeux, un esprit et un cœur ; c’est décider si le peintre nous fait admirer ou détester en copie ce que nous admirons ou détestons en réalité; c’esl, au dire des tètes carrées, la formule qui sert à déduire

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du goût la théorie générale elles lois fondamentales de l’art, au dire des âmes tendres, la science du sentiment, au dire des métaphysiciens, la philosophie des beaux-arts.

Jê pourrais, tout comme un autre, tailler sur le pouce un petit préambule esthétique encore inédit; citer les Allemands Bonafont, Bouterweck, Ilerder, Solgers, Schiller ; l’Anglais Gilpin ; les italiens Milizia etCigognara; l’Espagnol Bermudez ; alléguer Vasari, Poussin, Felibien, Lepicié, Descamps, Grimm, Emeric- David, Siret, Baczynski, le docteur Gaye, Ch. Blanc, Th. Gautier, Arsène Doussaye, Sutter, etc., etc.; vous amuser fort peu et m’ennuyer beaucoup.

Laissons ces boniments à nos confrères des grands journaux. U art est l'art , et je suis son prophète; voilà, au vrai, ce que le plus modeste des critiques crie chaque matin du haut de son feuilleton. C’est aussi ma profession de foi ; mais j’y ajoute, comme règle de conduite, quelques aphorismes puisés dans le formulaire des litanies ; « gloire aux forts, paix aux trépassés,

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secours aux défaillants, avertissements aux dévoyés, haine aux faux dieux. » Et maintenant : sonnez, clairons ; la lice est ouverte !

C'est un terrible assaut qu'une première visite à l’Exposition ! On y laisse ses jambes et sa cervelle ; on en sort ivre et la tête meublée de coquecigrues. De même que le cardinal Mezzofanti, devenu vieux, fourrait dans une seule phrase un mot de chacune des langues du globe, de même le malheureux visiteur, rentré* à demi-mort au foyer domestique, ne peut tirer de sa mémoire idiote qu’un discordant assemblage de nez, d’arbres, de jambes, de chevaux, de torses, d’épaulettes, de prairies, de marquises, de soleils, de zouaves et de bonnes d’enfant, diaprés de toutes les nuances de# l'arc-en-ciel, depuis le brun profond jusqu’au blanc suraigu. 11 faut, au minimum, dix heures d’un sommeil réparateur pour que le classement s'opère et que le jugement fonctionne. J’ai passé hier par cette épreuve, et je suis maintenant en état d’affirmer que l’Exposition de 1859 est remarquable.

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Est-ce possible, lorsque les illustres s'abstiennent? lorsque Ingres, H. Vernet, Robert Fleury, Decamps, Meissonnier, Rosa Bonheur, Couture, Courbet lui-même font défaut? Voilà bien une réflexion bourgeoise! Par le temps qui court, les morts vont vite ; tant pis pour les absents, tant mieux pour leurs cadets. Et puis l’Ecole française s’incarne-t-elle dans cinq ou six individualités? « Non, 3894 fois non, d répondront les œuvres exposées ; si nous sommes les fils « charnels de nos maîtres, notre humeur est « indépendante; si nous leur devons les procède dés matériels, nos conceptions nous appartiennent en propre. » En effet, jamais l'originalité de pensée n’a été plus cherchée que maintenant. Tout ce qui se voit, tout ce qui se sent, tout ce qui s’imagine depuis l’ode jusqu’à la chanson, depuis le chêne jusqu’au roseau, depuis le sublime jusqu’à l’odieux, depuis Dieu jusqu’au Diable, tou test accaparé, fouillé, mis en valeur. Seulement cette pointe d’originalité que chacun ambitionne et que plusieurs trouvent, n’est bien souvent que la monnaie du génie.

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La faute en est au siècle et aux articles 1 et 5 de l’ ex-charte constitutionnelle. Ce que l’on appelait jadis Y histoire, en peinture, est une aristocratie à talons rouges que nous ne comprenons plus ; mais le genre , qui vit de tout, qui se glisse partout, qui se plie à tout ; le genre , qui exploite indifféremment la chaumière et le château, qui monte au ciel en ballon et qui danse comme un sylphe sur la terre ; le genre , qui boit le petit-blanc de Gros-Claude et le champagne de Giraud, qui s’est fait magistral avec Delaroche et llobert Fleury ; fin, spirituel et sentimental avec Comte, Ed. Frère, Trayer et vingt autres ; le genre , qui dandine le pioupiou de Pezous et qui allume le troupier d’Yvon ; le genre plaît et plaira toujours parce qu’il s’adresse à tous les appétits et à toutes les intelligences, parce qu’il est accessible à tous les. Français, parce qu’il est, par excellence, le liers-état de la peinture.

Eh bien! l’Exposition de 1859 est ce qu’elle doit être dans l’état de notre société moderne : plus terrestre qu’éthérée, plus sentimentale que

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mystique, pins fantaisiste qu’ordonnée, et pour finir par deux grands mots, plus analytique que synthétique. Donc, ni dieux, ni déesses, ni allégories, ni paysages historiques ; peu de Romains; quelques commandes d’églises : mais une immense quantité d’épisodes de la vie réelle, de batailles à soldats, de scènes de mœurs, de paysages empruntés au village voisin ; moins de théâtre peut-être, mais plus de vérité, plus d’étude et plus de conscience.

D’ailleurs, il ne faut pas croire que les peintres connus et aimés manquent à ce rendezvous de l’art. J’en citerais cent des plus autorisés et mille dont la réputation est en chemin. En attendant, chers lecteurs, que je vous soumette mon rapport sur les nouveaux titres de ces rudesjoûteursdela palette, vous ne ferez pas mal de prendre une connaissance sommaire des pièces du procès, sub judice lis est. Votre heure d’examen sera une heure de plaisir, si vous l’employez à étudier la Gorge de Malakof \ de M. Yvon, la Jeanne d' Are , de Benouville, Y Ave César , de M. Gérome, les CervaroIIes , de M. Hébert, la

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Toilette de Vénus, de M. Bau dry, la Psyché, de M. de Curzon, la famille , de M. Trayer, et les Tords de l'Oise, de M. Daubigny.

22 avril î 850.

peinture religieuse. — MM. Cazes , Laemlm , MorL'ourl, Lazerges, Landelle, Pina, Viger-Duvignau , Genty, Timbal, Gastine, Feyen-Perrin, Bonnot, Benouville, Baudry, Merle, Yan’Dargent , Job, Signol , Jeannot, Marquis, Meynier, Crauck. î ichon , Fossey, B. Masson, Crespelle, Baumes, Boichard.

De meme que la grave faculté de théologie précède toutes les autres à la Sorbonne, de même la peinture religieuse doit avoir le pas

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sur k peinture profane dans les promenades artistiques de notre feuilleton. Mais, hélas! si les auditeurs sont clairsemés à la faculté de théologie, les tableaux vraiment religieux sont plus que rares à l’Exposition de 1859. C’est un fait qui n’a rien de particulier à notre époque ; voilà plus de trois siècles que le sens religieux n’existe chez les peintres qu’à l’état d’accident. La foi qui rayonnait dans l’architecture, dans la statuaire, dans la peinture sur verre et sur parchemin du moyen-âge, a été tuée par la Réforme et le paganisme de la Renaissance. Non que je regrette les statues gainées et les portraitures naïvement gauches du douzième siècle; j’admets qu’une forme meilleure n’eût pas nui au sentiment ; je constate seulement que jadis la religion était l’art, et que maintenant l’art est devenu la religion ; que le vase d’argile des temps barbares contenait un parfum, et qu’aujourd’hui notre vase d'or (quand il est*d’or) ne contient rien du tout. De peintres français imbus de l’esprit chrétien depuis le dix-septième siècle, je ne compte que Philippe de Champagne

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et Lesueur ; je saute par-dessus Louis XV, et je trouve Delaroche dans ses admirables Scènes de la Passion ; Ary Scheffer, dans son Christ libérateur ; Bouchot, dans sa Sainte Famille ; Benouville, dans sa Mort de saint François d' Assises, et M. Flandrin, dans ses peintures murales. Il y a une cinquantaine de toiles d’église à l’Exposition de 1859 ; celle de 1857 en avait produit à peu près autant. Là où deux cent cinquante ans fournissent à peine six ou sept peintres religieux, il ne faut pas demander à quelques mois de travail cinquante toiles illuminées par la flamme céleste. Le souffle d’en haut en a caressé le plus petit nombre; beaucoup reflètent l’amour de l’art, d’autres semblent faites comme pour l'amour de Dieu , selon l’expression caractéristique de notre tiédeur. Prenons les choses comme elles sont et jugeons les œuvres dites religieuses de 1859, non d’après les qualités mystiques qu’elles devraient avoir, mais d’après les qualités artistiques qu’elles ont.

Voici une Fuite en Egypte , de M. Cazes. La Vierge et son fils, montés sur un zèbre que

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sainl Pierre dirige, traversent le désert sous la conduite d’un ange émergeant du ciel , J'emprunte à dessein celte expression au vocabulaire archéologique, parce que, dans sa conception rudimentaire, ce tableau ne serait pas déplacé au milieu du tympan d’un portail roman. M. Gazes est un vétéran de la peinture néo-byzantine ; ses cartons de l’église de Bagnères-de-Luchon exposés en 1855 témoignaient déjà de ses tendances. Je ne le blâme pas de persévérer, mais je souhaiterais que la simplicité de forme et la négation de toute couleur, dont il fait profession, donnassent à l’âme ce qu’elles retirent aux sens. Ce n’est que par celte indispensable compensation que l’art du mont Àthos vaut quelque chose.

La résignation deJobt deM. Laemlin, n’est pas conçue dans le même système. Autant la palette de M. Gazes est sobre, autant celle de M. Laemlin est intempérante. On ne devait pas attendre une peinture bien placide de l’auteur de la Vision de Zacharie, mais on avait droit de compter sur l'ampleur de style qui caractérisait ses premiers

ouvrages. Que le pauvre Job est à plaindre ! À ses disgrâces déjà connues, M. Laemlin ajoute des bras qui s’atrophient dans un dessin par trop fantaisiste, une femme née et domiciliée place Maubert, un repoussoir ullra-ponsif sous la forme d’un diable et d’un fantôme d’une entière noirceur. Lorsque les gens de génie se trompent, ils se trompent tout à plein ; M. Laemiin a voulu prouver qu’il était de la famille. Mais, soyez sans inquiétude, il se relèvera plus fort que jamais : Zacharie lui réserve ses coursiers, et Jacob lui tend son échelle.

11 y a moins d’originalité , mais plus de calme, plus de pureté, plus de sentiment religieux dans le Christ en croix, de M. Moricourt. Celte peinture, habilement exécutée, témoigne de bonnes études anatomiques, mais elle sent un peu trop l’école.

Le premier aspect des Dernières larmes de la Vitrge est favorable à M. Lazerges ; un examen plus approfondi modifie cette bonne impression. Cet artiste se laisse beaucoup trop aller à son immense facilité de brosse, son dessin s’arnol-

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lit et ses chairs manquent de solidilé. Cependant, de tous les peintres actuels, M. Lazerges est évidemment celui qui a le mieux retenu le type de la Mater dolorosa. Je ne dis rien du Reniement de saint Pierre ; à bon entendeur, salut.

M. Landelle, le peintre des madones et des anges, a exposé un tableau intitulé : le Pressentiment de la Vierge, qui est propret et conçu dans une gamme de tons assez harmonieuse. Mais dans quel atelier de couture a-t-il été chercher sa Vierge, et qui soupçonnerait un sujet religieux, n’étaient les deux anges qui montent la garde au second plan ?

On remarque du brio et quelque chose de junévile dans la Picla de M. Pina. Ce n’est pas l’œuvre du premier venu, point immense quand, d’ailleurs, les procédés d’exécution ne rompent pas avec les sages enseignements des maîtres. Seulement M. Pina a oublié que la Vierge des douleurs avait plus de vingt ans lorsque son fils mourut en croix. Le saint Charles-Borromée et le saint Bernard qui occupent dans cette toile

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la place des donateurs, sont d^une couleur et d’une facture excellentes. M. Pina fera certainement honneur à l’académie de Mexico.

Ge n’est pas précisément par l’originalité que brille l'Education de la Vierge , de M. Viger- Duvignau ; on y sent l’adepte d’une école honnête et modérée ; mais par cela même l’exécution générale est suffisante. Quelques parties sont très bien traitées, entre autres la tête de sainte Anne.

Autant que j’en ai pu juger à distance, l'Agonie du Christ au Jardin des Oliviers , de M. Genty, est un des bons tableaux religieux de l’Exposition. La composition a du style et la couleur est puissante. L’ange qui présente le calice est très bon. J’aimerais celui qui soutient le Christ défaillant s’il n’axait par-dessus les épaules une certaine écharpe en cerceau qui fait un effet disgracieux. Jésus s’affaisse bien, et cette victoire passagère de l’humanité dans l’IIomme - Dieu n’est pas une défaite pour M. Genty.

C’est encore une bonne et intéressante pein-

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lure que les Funérailles d'un esclave martyr , de M. Timbal. La scène se passe à Rome , près de la voie latine. Tandis que des fidèles font le guet derrière les tombeaux du chemin, un prêtre bénit le cadavre en présence de la famille patricienne qui va le faire porter aux catacombes. Cette composition, d’une belle ordonnance et d’une couleur sobre et harmonieuse, est empreinte d’un véritable sentiment religieux.

Le Saint Jérôme expliquant les Ecritures à sainte Paula et à sainte Eustochia, de M. Gasti ne, affecte le style sans le trouver complètement. La tête du saint est une réminiscence de Raphaël; le bonhomme qui la porte maintenant (car depuis le peintre des Loges, il a toujours passé par les ateliers un modèle raphaelesque) s’admirait hier à l’Expositiou. Le dessin de M. Gasline est pur et correct; quant à la couleur, pas n’est besoin d’en parler, M. Gasline appartient à la caste néo-byzantine.

M. Feyen-Perrin a un mérite peu commun : il a fait une Descente de croix qui ne rappelle pas trop celle de Rubens, et cependant son tableau

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ne pêche ni par la composition, ni par l’exécution, ni par la couleur. Seulement, 1 es poses sentent plus le théâtre que le Calvaire.

11 y a des efforts de couleur et de style dans le bon Samaritain de M. Donnât. C'est un heureux début dans la bonne voie.

On ne peut regarder sans émotion la Sainte Claire recevant le corps de saint François d9 Assises, du très-regrettable Léon Benouville. Ce tableau, grand par le sujet sinon par la taille, est le digne pendant de celui du Luxembourg, Le groupe des religieuses, la sainte Claire et surtout la nonne qui arrose de ses larmes les pieds du fondateur bien aimé, peuvent être comparés à ce que l’art chrétien a produit de plus pur dans les siècles de foi. 11 y a aussi de fort belles parties dans les groupes de notables et de prêtres qui entourent le brancard funèbre. Cette double communion de Benouville en saint François, aux deux extrémités de la vie de l’artiste, a quelque chose de touchant, et à voir comment le docteur séraphique a inspiré le peintre, on se prend à penser que si Benouville

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aimait saint François, saint François le rendait bien à Benouville.

Rangerons-nous dans la peinture religieuse cette Madeleine nonchalante de M. Baudry qui étale sa morbidence sur un lit de feuilles mortes ? Ce n’est pas mon avis. O ! M. Baudry, qu’avez-vous fait de ces qualités vénitiennes qui présageaient un grand coloriste? Vous qui teniez de Palme-le-Vieux, du Titien et un peu du Corrége, comment pouvez-vous tomber dans l’aquarelle ébauchée? Pourquoi, sous prétexte de modelé et de transparence, supprimer toute fermeté de touche, négliger les contours et promener votre pinceau dans un talouillage d’ombres, de pénombres et de clartés douteuses qui ne font que salir vos chairs? Et puis, où est l’inspiration, et de quel droit donnez-vous le nom de la sublime repentie à quelque fille de marbre en deuil de son gandin?

Arrêtons nous un inslant près du Repos de la Sainte Famille en Egypte , de M. Merle, peinture sage, aimable et d’une sérénité assez religieuse. Le groupe des anges qui offrent des fleurs et

des fruits à l’enfant~dieu est très Lieu disposé. Mais quel triste pays que cette Egypte jaune, et que je plains l’estimable quadrupède qui ne réussit pas à trouver un seul brio d’herbe dans tout le côté droit du tableau !

Si le Repos de M. Merle est un calme, le saint Houardon de M. Yan’Dargent est une bourrasque. Ce bon vieux saint à barbe limoneuse qui affronte l’Océan, accroupi sur une pierre, et que deux anges aux ailes panachées poussent vers la rive armoricaine, doit avoir une légende bien curieuse. 11 y a dans cette singulière promenade sur mer une rudesse celtique que le pinceau de l’artiste a rendue avec une fougue toute bretonne. Le tableau de M. Yan'Dargent sera parfaitement placé dans l’église de Landerneau.

M. Job a été mieux inspiré encore dans son tableau légendaire intitulé Jésus-Christ en Flandre . Cette peinture est vive, chaude et d’un effet pittoresque.

Je pourrais encore citer une sainte Famille , de M. Signoî , dont la Vierge est très bien réussie.

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les Saintes Femmes , Ecce ancilla Domini et surtout les cartons de peintures murales deM. Janmot, le Denier de la veuve , de M. Marquis, une grande machine orange et lilas, consacrée par M. Debon à la patronne de Paris , l’immeuse Sermon sur la montagne , deM, Meynier,la Sainte Collette, de M. Crauk, le Saint Clément, de M. Pichon, pastiche de M. Ingres, les Vertus chrétiennes , de M. Fossey, les Derniers soupirs du Christ y de M. B. Masson, la Sainte Macre, de M. Crespeîle , le Denier de la veuve, de M. Baumes, f Ecce Si gnumet Redemptor , deM. Boichard, pastiche de Murillo, etc. Mais il faut reprendre haleine : un feuilleton n'est pas un catalogue.

30 avril 1859.

PEINTURE officielle. — MM. Court, Glaize et Larivière,

peinture historique. — MM. Lévy, Gérome , Mazerolle , Magaud, Rigo, Ulman, Benouville et Glaize fils.

Ayant tout il faut rendre cà César ce qui appartient à César. J’ai volé un chardon à l’âne de M. Merle, je me hâte de le lui restituer; mais j’attends de l’honnêteté de cet animal qu’il repasse à son confrère du tableau de M. Cazes les jérémiades que j’ai poussées à tort dans mon dernier article sur la rareté des foins de l’Egypte.

Nunc paulo major canamus.

Peinture officielle ! vilains mots dans la langue des arts ; un tableau est jugé quand on a dit : peinture officielle . Cependant ce peintre que vous condamnez si lestement est plutôt une victime

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qu’un coupable. Que voulez-vous qu’il fasse? On ne lui permet plus d’appeler les dieux de l’Olympe au secours des dieux de la terre ; c’était bon du temps de Rubens. On le couche dans son sujet comme daus le lit de Procuste, et on lui donne tout juste la permission de faire concurrence à Dusautoy pour la partie des uniformes. Notez que dans notre idiome frondeur, ces mots dédaigneux : peinture officielle, n’atteignent pas les batailles; ils signifient seulement le mot à mot sur toile d’un programme du Grand-Maître des cérémonies, la représentation de ces solennités gouvernementales qui alimentent les cabinets de figures de cire. Cependant la peinture officielle a son bon côté, c’est le côté archéologique. 11 ne sera pas indilférent, dans quelques milliers d’années, de savoir quelle dynastie portait la perruque à trois marteaux, quelle la crinoline, quelle l’habit à palmes vertes, quelle les bottes à l’écuyère ; or, c’est une consolation que de penser que les Rawlenson d’un autre âge pourront, avec la permission des rats, exercer leur sagacité sur votre toile,

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tout comme s’il s’agissait des bas-reliefs de Persépolis.

Je ne sais si cette perspective a charmé MM. Court, Glaize et Larivière, mais en attendant l’effet des siècles, ils ne me sauront pas mauvais gré, pour le présent, d’invoquer en leur faveur le bénéfice des circonstances atténuantes. — Tout peintre officiel en a besoin.

La commission du Musée-Napoléon présente à LL. MM. Impériales , au palais de Saint-Cloud , les plans du Musée fondé à Amiens par V Empereur. — - Tel est le titre pompeux de la pompeuse toile de M. Court. On sait ce tableau sans le voir : LL. MM, en grand costume sur les marches du trône, un ministre tout doré prononçant la harangue, un monsieur habillé de noir et cravaté de blanc qui déroule sur une table les plans du monument, derrière l’orateur les habits noirs et les cravates blanches des membres de la commission ; puis, à droite et à gauche, une nuée de fonctionnaires galonnés et alignés selon les lois de l’étiquette. Comment répandre un peu d’harmonie sur ce thème inharmonieux ! Je ne \*oudrais pas être désa-

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gréable àM. Court, et cependant ma conscience me force à dire que de tous les peintres actuels, il était peut-être le moins apte à sauver l’art d’un pareil guet-apens. M, Court, le peintre de la mort de César, qui, alors, mais depuis !... M. Court, dis-je, a une grande dévotion pour la sécheresse : le mettre aux prises avec cette dorure et cette argenterie , c’était lui jeter une amorce irrésistible. Aussi s’en est-il donné à cœur joie. Chaque personnage peut être mis en cadre ; pour que tout le monde soit content, il n’a sacrifié personne,

Et chaque acte en sa pièce est une pièce entière.

Après tout, MM. les notables d’Amiens en ont peut-être fait la condition sine qud non de la commande; il est si flatteur de doter ses arrières-neveux d’un ancêtre authentique dans l’auréole de la gloire municipale ! Je ne parle pas des ressemblances, elles sont sans doute garanties. Quant à la couleur, je reconnais que pour les étoffes, M. Court s’est seru-

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iül

puleusement conformé aux échantillons types annexé au décret des préséances.

Quoique exécuté avec plus d'ampleur et d’entente de la grande peinture, le tableau de M. Glaize , représentant V allocution de S . M. r Empereur à la distribution des aigles , est loin de produire un effet agréable. Cent drapeaux, cenl habits bleus, cent pantalons rouges... faites donc de l’art dans ces conditions ! M. Glaize n’en a ni plus ni moins fait que David ; on peut se tromper en moins bonne compagnie. Cependant je ne lui pardonne pas la couche de vermillon dont il a gratilié le visage de l’Empereur; S. M. ne se farde jamais,

M. Court et M. Glaize ont donc commis cha-

cun leur peinture officielle; mais j’établis entre eux cette différence que M. Court s’est complu dans son œuvre, tandis que M. Glaize s’est dé voué dans la sienne".

Reste M. Larivière. Le sujet échu à ce peintre : Rentrée à Paris de S, À . /. le Prince- Pi ésident au retour de son voyage dans le Midi de la France , en 1852, prêtait plus au développement artistique.

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Lorsqu’un ar Liste esl maître d’appeler le peuple à son aide, de disposer ses groupes comme il l’entend, de combiner ses effets de couleur pour je plus grand bien de l’harmonie, il n’a pas le droit de se plaindre de la peinture officielle ; il doit produire un bon tableau. L’œuvre de M. Larivière est de celles qui n’ajoutent rien à la réputation d’un auteur. Peinte avec une grande facilité et dans une gamme de tons très coquette, cette toile manque de chaleur et d entrain. La composition est abondante en lieux communs, et les poses enthousiastes de certains personnages ne seraient pas dédaignées par les acteurs du théâtre de Séraphin. Bah ! il y en a bien d’autres à Versailles !

Triple échec à enregistrer au catalogue déjà si volumineux des défaites et déroutes de la peinture officielle.

Quoiqu’en discrédit, la peinture historique est moins maltraitée. Cela s’explique : l’épicerie de notre époque aime mieux le détail que le gros ; dans l’impossibilité où nous sommes de payer cl de loger les grandes pages, nous avons

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perdu jusqu’à la faculté de les admirer, ^ussi tous les artistes (ils sont nombreux, et je ne les blâme pas) qui tiennent à emboîter le goût du public, se réfugient-ils dans le genre. Mais, par contre, les quelques peintres assez courageux pour se livrer encore aux exercices de la haute école, travaillent comme gens poussés par une véritable vocation, possédés de la soif de la gloire et pourvus d’un appétit discret. Ils ne font pas toujours des chefs-d’œuvres, mais ils produisent des ouvrages recommandables, et s’ils échouent quelquefois dans leur labeur ambitieux,

Ile ont du moins l’honneur de l’avoir entrepris.

Cet honneur stérile ne sera pas pour M. Lévy; il a droit à mieux, car son Souper libre est le début d’un véritable artiste. — Les chrétiens condamnés aux bêtes prennent en commun leur dernier repas. Une populace, ivre de sang et de haine, circule autour de leur table. Sature, l’un des chrétiens, se retourne et ajourne ce peuple au jugement terrible où Dieu

l’aut au salon.

punira les bourreaux et récompensera les victimes. La composition de celte scène a beaucoup de style. La couleur est puissante; la lumière qui se projette sur les chrétiens et qui se perd dans les groupes de leurs farouches visiteurs n’est pas assez violente pour produire de ces oppositions d’ombres mélodramatiques si commodes pour les paresseux. Là , tout est étudié, tout a une valeur. Les figures des chrétiens, hommes, femmes, vieillards, qui participent à ces agapes funèb^ps, respirent la résignation et la robuste foi du martyr. L’orateur a de la dignité dans le geste. L’exécution, sage quoique vigoureuse, rappelle un peu celle des bonnes pages de Subleyras.

Le César de M. Gérôme est une excellente étude, mais voilà tout. Il ne suffit pas d’habiller un cadavre d’une loge, de lui ceindre le front de quelques feuilles dorées, de renverser une chaise, de signaler par une mare de sang le passage des assassins et d’écrire sur le livret : César, pour bouleverser l’âme des spectateurs. Le défaut capital du tableau de M. Gérôme ne

L’ART Atf SALON gît pas dans la pensée, il est dans la composition. Son César en raccourci ne se devine pas; ses traits ont-ils cette grandeur insigne que la mort imprime aux têtes héroïques, cette grandeur qui faisait trembler Henri III devant le cadavre du Balafré? la figure vue à la renverse et enveloppée d’ombre ne permet pas d’en juger. En tuant César comme le premier venu (sans doute pour établir la théorie de l'égalité dans l’assassinat), M. Gérôme s’est exposé à ce qu’on prît le premier venu pour César. Ce cadavre est peut-être un César puisqu’il a les insignes impériaux, mais ce n’est pas César. Quant à l’exécution, elle est poussée à ce luxe de perfection dont M. Gérôme est si prodigue.

Il faut étudier le Néron et la Locuste essayant des poisons sur un esclavey de M. Mazerolle. Cette peinture, peu séduisante de prime-abord, renferme de grandes qualités. Locuste est superbe d’horreur; c’est bien là cette femme hâve, suant le crime et professant la mort ; placide et magistrale comme un docteur à l’amphithéâtre, elle suitles convulsions de ce malheureux esclave

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qui se tord dans ses chaînes sous l’étreinte d’un poison corrosif. Cette partie du tableau est parfaite. Mais M. Mazerolle n’a pas compris Néron; il en a fait un Vitcliius, un garçon boucher aux bras musculeux. Néron, le beau joueur de flûte, le grand sybarite des temps anciens, avait le cœur cruel mais la peau douce, et jamais il ne lui prit fantaisie d’assommer d’un coup de poing le turc des Cdiamps-Elysées. En donnant à son Néron de l’élégance et delà recherche, sans exclure du visage la féroce curiosité de l'élève de Locuste, M. Mazerolle fût resté dans le vrai et il eût ménagé à son tableau un effet d’opposition très heureux. L’exécution et la couleur ont beaucoup d’analogie avec celles de Sigalon, qui a fait aussi une Locuste ; mais là s’arrête Limitation. Malgré mes critiques, j’applaudis sincèrement à la nouvelle tentative du peintre deChilpéric et Frédégonde.

Les procédés de M. Mazerolle ne sont pas ceux de M. Magaud ; son Dante au seuil du Paradis est bien dessiné ; les trois figures ont de la noblesse; les têtes de Virgile et de Stace sont

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distinguées ; mais l’ensemble manque de force e’t la manière est vieille. Il faut chez l’artiste un sentiment d’indépendance, une sorte de puissance individuelle que ne donnent pas les bancs de l’école. M. Magaud tient le dessin; c’est dans la couleur qu’il doit chercher sa voie.

M. higo est encore une victime des traditions scolastiques ; son immense composition représentant le Baptême de Clovis donne la preuve d’une facilité d’imagination extraordinaire, et cependant il n’a pas fait un bon tableau. Je ne dis rien de la couleur, qui est froide et beurrée dans quelques parties, et assez chaude dans quelques autres ; mais celte piscine où les Sicambres aux cheveux retroussés à la sauvage, et les Sicambresses, avec ou sans chemises, plongent au grand jour leurs corps et leurs péchés, ne ressemble-t-elle pas un peu trop au lavoir public d’une tribu d’Iroquois? Où est Clovis? est-ce ce monsieur peu vêtu qui sort de l’eau, ou celui qu’un prêtre enfonce de force en lui poussant la tête? Quel rôle joue ce personnage illuminé qui semble copié sur le Daniel de Ziégler? Tou-

tes questions sans réponses satisfaisantes. Je veux bien que les Sicambres fussent étrangers aux belles manières; mais que les sœurs de Clovis et leurs tendres compagnes aient partagé sans frémir le bain des trois mille compagnons du roi!.,, choking! Grégoire de Tours en a menti 1

Il y a dans un coin mal éclairé et à une hauteur désobligeante, une autre toile de grand style qui méritait une meilleure place : c’est le Junius Brutus de M. Ulman. Le vieux romain au cœur de bronze contemple les cadavres de ses deux fils. 11 est assis ; sa main soutient sa tête et son regard fixe interroge ce néant qu’il a fait à sa propre famille. La composition est d’une austère simplicité; le dessin est correct, la lumière bien ménagée et la couleur satisfaisante. M. Ulman a lévélé dans cette toile conscience, sagesse et talent d’exécution ; il a réussi parce qu’il a été simple et vrai .

C’est que la simplicité et la vérité sont deux puissances qui conduisent souvent au succès, non pas à ce succès de cimballes et de grosse-

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caisse qui s’attache à quelques noms pendant le règne d’une coterie, mais au triomphe immortel qui suit dans les âges l’homme de génie.

Quoi de plus vrai, de plus simple et de plus puissant que la Jeanne à' Arc de Léon Benou ville! L’artiste n’a pas eu recours à des procédés excentriques pour produire son effet ; il a traduit fidèlement l’histoire, et comme l’histoire est grande, son tableau est grand. La figure de cette pauvre bergère qui entend ses voix, comme elle disait, est d’une réalité saisissante. Evidemment cela s’est passé ainsi. Sous la terreur profonde de cette fille des champs on devine ses combats intérieurs et son inspiration miraculeuse ; tout cela se lit dans ses yeux hagards. L’humble paysanne va saisir sa bannière, et malheur à l’Anglais! Cette page est le linceul de Léon Benouvilie. Comme tous les grands artistes, il avait un grand cœur; il aimait l’art, il aimait la patrie, il est mort dans les plis de son drapeau.

On a beaucoup parlé de la Daîila deM. Gîaize fils ; c’était le fait d’imprudents amis ; je veux

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être un sage ennemi. Je suppose que cet artiste est très jeune; son tableau ressemble assez à ces lettres de bonne année, non corrigées par la main du maître, qui réjouissent tant les grands parents. A ce compte, j’applaudis de toutes mes forces à l’enfant prodige; s’il tient ce qu’il promet (et il a de qui tenir), la France aura bientôt un grand peintre de plus. Mais je ne voudrais pas qu’il se persuadât que son début est le dernier mot de l’art; l’inexpérience trahit encore ses efforts. La composition est décousue ; en s’éparpillant à droite et à gauche, elle déroute le spectateur. La Dalila ne m’aurait pas séduit, moi qui ne suis pas un juge en Israël. Le Samson est un gros corps à chair molasse, de l’espèce des géants du café Mulhouse, qu’un gamin de Paris renverserait d’une chiquenaude. Les Philistins petits, chafouins, étriqués, ont l’air de singes qui vont sauter à la corde ; et puis les costumes et les attitudes des acteurs impriment à cette scène un caractère grotesque i qui n’est peut-être pas d’un goût très épuré. jje] Voilà bien des critiques, et cependant il reste

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à la décharge du jeune auteur un dessin correct, un bon sentiment de la couleur, une imagination vive, un beau nom et l'avenir! Il n’en faut pas tant pour aller aux astres.

9 Mai 1859.

peinture Érotique. — MM. Baudry, Bouguereau, Lencpveu, Faure, Diaz, Hamon, Voillemot, Gendron, Anligna, Glésinger, de Curzon.

Vénus, Bros, immortelle dualité! Comme le Dieu appelle l’âme dévote, la beauté appelle Tamour; Vénus devait être la mère d’Eros !

Mais ces types primordiaux ne suffisaient pas au génie de Pantiquilé. Les astres ont des satellites. Pour rattacher la terre à l’Olympe, Psyché, Pandore, Galathée, Antiope, les Océanides et mille autres créations humaines et célestes à la fois, convergèrent autour de Vénus et d’Eros. Dès lors il y eut des altistes; la lyre attendrit les pierres, le ciseau et le pinceau cherchèrent la beauté idéale dans la perfection de la forme. Seul et sans partage, le sentiment du vrai beau inspira Part grec; seul et sans partage, Part grec produisis des chefs-d’œuvre.

Je demande à la peinture érotique moderne un reflet de Part grec, une étincelle du feu de Prométhée, une aspiration vers la Vénus mystique. Je la veux nue, mais pure. D’où vous pouvez conclure que je préfère Y Antiope du Corrége aux Baigneuses de M. Courbet.

Cette année, la déesse de Paplios a tenté quatre artistes de talent, et si les qualités qui distinguent partiellement leurs œuvres se trouvaient sur la meme toile, Vénus n’aurait pas à se plaindre. Ce travail de fusion incombe au pu-

blic intelligent; grâce à MM. Baudry, Bouguereau, Lenepveu et Faure, chaque spectateur va pouvoir se poser en petit Pygraalion, bâtir un temple à son idole et prodiguer l’encensoir à la Cypris de ses pensées.

Si la distinction de la pose, la suprême élégance de la forme et la carnation marmoréenne sont les attributs de la beauté par excellence, la petite Vénus de M. Baudry pourra bien mériter la pomme. Cette séduisante déité fait sa toilette : elle a choisi pour boudoir un couvert de grands arbres dont le rare feuillage .n'éloigne pas impérieusement les yeux indiscrets. Elle est belle... comme Vénus! Ses doigts amenuisés caressent coquettement les flots de sa luxuriante chevelure, et son regard tombe, satisfait, sur le petit miroir d’acier que lui tend Cupidon. Quelques bijoux, quelques lambeaux de soie sont jetés sur le gazon ; elle ne les mettra pas, c’est trop peu pour une déesse, c’est trop pour Vénus.

Vue à distance, cette figure a toute la suavité et toute la ue des divinités de l’école vé-

iD*

tu

L'A HT AU SALON nilienne. C’est bien vous, Cypris la dorée ; vos chairs gourmandes sont fertiles en mignardises, et, comme dit le bon Regnier, je gage que les Grâces

Se tiennent toutes par la main,

Et d’une façon sadinette Se branlent à l’escarpolette Sur les ondes de votre sein I

Mais si l’on approche, l'illusion s’évanouit. Rien d’arrêté, rien de fini, de la chair el pas de peau ; des encrassements inexplicables, des empâtements raboteux ; par ci par là quelques touches de lumière pour relever l'extrémité des plis du corps; line jambe droite malheureusement modelée ; un amour gratté et regrallé dix fois ; des arbres morts, des feuilles jaunes, des herbes fanées dans le réduit de la déesse qui fait naître les fleurs sous ses pas! En un mot, une ébauche, adorable si l’on veut, mais enfin une ébauche, et, qui pis est, la bombe d’essai d’un système, la plantation d’un drapeau. Ab! M. Baudry, votre père Titien savait finir ; s’il en est temps encore, revenez à Venise ; nous lue-

rons en votre honneur un des veaux gras de M. Palizzi.

V Amour blessé, de M. Bouguereau, ale mérite d'être peint franchement. Sa Vénus a certainement de la distinction et du charme, mais son Amour est adorable. Le dessin, le modelé, la couleur, la fermeté de touche, la pureté d’exécution font de ce morceau une perle line. La pose de l’enfant est gracieuse et naturelle. Il montre à Vénus son pied qu’un cailloux vient d’écorcher légèrement ; sa petite mine chagrine est traduite avec une heureuse naïveté. Au moins le paysage a des feuilles vertes, et l’on comprend que les délicates divinités de l’Olympe ne répugnent pas à s’y reposer un instant.

11 faut de la bonne volonté pour découvrir l1 Amour piqué, de M. Lenepveu. On a eu l’idée de le mettre dans l’angle d’une porte, comme s’il s’agissait d’une oeuvre de pacotille, honteuse de se trouver en si bonne compagnie. Cepenpendant les antécédents de l’auteur devaient le protéger, ce semble, contre les rigueurs du tapissier de l’Exposition. 11 est, d’aiileurs, mal-

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séant de traiter Vénus et son fils avec si peu de cérémonie. Quoiqu’il en soit, j’ai pu reconnaître dans le tableau de M. Lenepveu un parent éloigné de celui de M. Bouguereau. Vénus embrasse l’Amour qu’une guêpe vient de piquer au doigt. Le pauvre enfant tend sa main blessée et cherche dans le baiser maternel un adoucissement à son mal. La composition est jolie et l’exécution élégante. La tête de l’Amour et la poitrine de Vénus sont parfaitement traitées. Mais le ton général est un peu froid et le coloris manque de celte fraîcheur que M. Bouguereau connaît et qui a fait, dans le siècle dernier, les trois quarts du succès des petits tableaux érotiques d’Angélica Kaufmann.

MM. Baudry, Bouguereau et Lenepveu ont été fidèles à la dimension demi-nature si propice aux gentillesses anacréontiques. M. Faure a préféré le grand format. Vénus donne une leçon d’arc au petit Cupidon ; ils ont choisi pour cet exercice un charmant bocage tout parfumé d’arbres en fleurs. La mère est debout; elle guide la main du jeune archer fièrement

campé sur un tertre de gazon. Le gaillard en sait déjà long, et gare au cœur de la tourterelle, que sa flèche va frapper. La Vénus est peutêtre un peu grande; ses hanches manquent d’ampleur et ses cuisses sont trop longues ; en la voyant, on dirait plutôt d’une fille que d’une femme. Mais à part cette légère critique, l’œuvre de M. Faure est remarquable. La tête de la déesse, avec sa chevelure frisottante et mordorée, est empreinte d’une grâce toute païenne ; son beau corps s’assouplit, se veine, se colore, s’harmonise et se sent vivre de l’éternelle jeunesse. Le groupe est bien disposé, et le dieu malin participe des beautés immaculées de sa mère.

Voilà un talent réel que je me plais à signaler aux chercheurs d’or, à ceux qui ne s’absorbent pas trop dans la religion des réputations faites.

Les uns montent, les autres descendent, c’est la loi. Que fait M. Diaz? Il nous apporte son tribut habituel de Vénus et de Cupidons... mais où est sa verve et son exubérance de couleur?

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où est sa fantasia tout espagnole, sa hardiesse d’effets, sa piquante incorrection? où est le Diaz de notre jeunesse ?

Mais où sont les neiges d’antan ?

Vous, le Musset de la peinture, vous tendez au Casimir Delavigne ! vous voulez endosser l’habit noir, manier le crayon comme un vieux de l’Académie, mettre une figure ensemble!... Il est trop tard ; votre démon familier, celui qui chargeait votre éblouissante palette, celui qui ensorcelait vos admirateurs, proteste et se regimbe. Il dérange votre main, il fait grimacer vos visages, il écrase de la craie et du fromage mou sur vos toiles, il promène une truelle égalitaire sur vos chairs cotonneuses, il vous inspire ( horresco referons !) ces portraits de Mmes F. et S., qui montrent à quelles extrémités peut se porter un coloriste aux abois! Il fait plus encore — il me souffle un atroce calembourg : ô M. Diaz, vous que j’aimais, vous ne me faites plus du Diaz, vous me faîtes de la Pena.

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Et M. ïïamon ! Est-il assez puni? comprendil, à la fin, qu’on ne veut plus de logogriphes athéniens, de poupées Spartiates, de guignolagc grec? est-il bien persuadé que personne n’ouvrira à son Amour en visite? Voilà pourtant où conduisent les abstractions bouffonnes, les parades sérieuses trop longtemps prolongées! Cependant M. ïïamon, avec son talent fin, correct et spirituel, n’était pas né pour faire éternellement la culbute à la porte du phalanstère Gérôme. 11 pourrait encore, s’il dépouillait le vieil homme, entrer en maître dans la grâce sans afféterie ridicule , et dans la philosophie sans enfantillage. Qu’il veuille donc! je lui réponds du public.

Ne touchons pas au Zéphyr rose et diaphane de M. Voillemot; il tomberait en poussière comme un papillon. Voilons-nous la face devant les Baigneuses de M. Antigna; j’ai horreur des vipères. Saluons, en passant, YEve colossale et magistrale de M. Clésinger, et gardons nos dernières lignes pour la Psyché de M. de Curzon.

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La légende poétique de Psyché a déjà défrayé bien des peintres. M. de Curzon, en homme d’expérience, n’a pas voulu reproduire un épisodé trop exploité. Psyché revient des enfers ; elle rapporte la cassette de beauté dont Proserpine l’a chargée pour Yénus. Les premières blancheurs de la lumière terrestre caressent son visage; elle bénit cette douce lueur qui lui rend l’espérance (repetitâ atque adoratâ istâ luce ), et tout en pressant le pas, elle sent naître dans son cœur une curiosité téméraire ( mente capilur temerariâ euriositale) . M. de Curzon a développé avec un rare bonheur cet argument d’Apulée. De prime abord son tableau plaît ; la couleur est harmonieuse et le passage des ténèbres épaisses aux clartés douteuses ne pouvait pas être mieux observé. La figure qui reçoit la lumière de face se détache sans secousse de la masse des ombres. Il ne reste de l’enfer que les silhouettes de Pluton et de Proserpine dessinées, dans l’éloignement, par le feu éternel. La jeune épouse de Cupidon n’est pas encore rassurée, elle a hâte de quitter ces lieux mau-

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dits, et pourtant elle s’avance avec une précaution craintive, comme si chaque pas cachait une embûche. Ses beaux yeux plongent avec avidité dans cette vapeur lumineuse qui lui annonce le terme de sa dangereuse mission. La téméraire curiosité qui faillit lui coûter la vie ne se lit pas encore dans son regard, mais à la manière dont ses mains cajolent la précieuse cassette on devine les avant-coureurs d’une tentation à laquelle nulle femme ne voudrait résister.

Le dessin de M. Curzon est plein d’élégance, %de correction et de style. Son exécution consciencieuse décèle l’amour du vrai, l’horreur de l’à-peu-près et l’éloignement des partis pris d'école. Cet artiste s'est placé très-haut dans l’Exposition de 1859. Je le retrouverai en tête de la peinture typique, du paysage italien et de la peinture monumentale. Qu’il accepte toujours ce petit à-compte d’éloges ; je ne suis pas assez riche pour le payer en une seule fois.

17 mai 1859.

Peinture typique : MM. Hébert, de Curson, Adolphe Lehmann, Landelle.

Peinture romanesco-historique : MM. Gérome, Gustave Boulanger, Mottez , Muller, Heilbuth , Hamman , Comte , Roux, Laugée, Leray, Housez, Ulisse, Ravel, Caraud.

îl existe dans la peinture moderne une petite église, mais si petite qu’elle ne possède pour ainsi dire que son desservant. Je l’appelle typique , M. Hébert en est le pontife. On avait toujours cru que le moyen le plus sûr d’intéresser et d’émouvoir était de retracer avec le pinceau des scènes historiques, romanesques ou familières ; jusqu’à présent le drame, le mélodrame, la tragédie, la comédie, le vaudeville, passaient du théâtre sur la toile avec réternelle mission

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de corriger les mœurs ; M. Hébert a changé tout cela, et comme le succès légitime l’audace, il a eu raison. Il n’a pas besoin diction ; il ne lui faut qu’un personnage sans nom, sans histoire, et de ce personnage inconnu il fait un tableau immense par la pensée comme par la taille, un poème dont les péripéties se déroulent actives et poignantes dans l’esprit du spectateur. — Mais, dira-t-on, c’est une étude dans le genre de Dumont-le-Romain ou de Lebarbier l’ainé. il y a des principes aussi sûrs qu’une règle de trois pour exprimer, par une simple grimace faciale, toutes les passions du cœur humain. — À d’autres; M. Hébert ne dessine pas au crayon rouge comme les habitués de la ci-devant Académie ; il ne cherche pas son effet dans une grimace; il est poète et il fait des élégies. Qu’importe que ses acteurs ne procèdent que par monologues! C’était le rôle du chœur antique, et sur le masque impassible du vieillard inspiré par Sophocle se lisaient toutes les fureurs de la multitude.

Donc M. Hébert a rencontré dans les rochers

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des Etals romains une population pauvre, au teint bistre, aux traits étranges , qui s’étiole rapidement sous l’inclémence d’un climat délétère. Au bout de quelques années, il ne reste plus aux filles de ce pays que des yeux et des cils — mais des yeux à recoudre et des cils à faucher — et une mélancolie sui generis, résolue et ne pleurant jamais, quoique douce et résignée. On croit lire dans ces tètes — peut-être vides • — tout un passé de luttes et de défaites, d’illusions en déroute, de malheurs accumulés : la misère, la maladie, la mort, l’amour, en un mot tout ce que l’on recherche lorsqu’on a soif d’émotions tristes. Tels sont les types préférés par M. Hébert. Nous connaissions déjà les Filles d’Alvilo, les Fienarolles de San-Angelo, Crescenza . à la prison de San-Germano ; nous avons celte année les Cervarolles et Rosa Nera , un grand et un petit tableau.

Une jeune cervarolle, son vase de cuivre sur la tête et sa main droite sur la hanche, descend les escaliers escarpés de la fontaine ; près d’elle est un enfant portant un petit baril ; par der-

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rière une autre cervarolle remonte avec sa charge d’eau et va franchir la porte taillée dans le roc qui donne accès au village. La facture de ce tableau est des plus distinguées; le sentiment surabonde et la couleur est excellente ; seulement les premiers plans ne sont pas peints avec assez de fermeté, et les tigures ont quelque peine à se détacher du rocher schisteux à zones colorées qui pleure dans le fond. Si simple, si peu historique, si genre qu’elle soit, celte composition remplit fièrement son énorme toile. Le personnage principal a quelque chose de si étrangement grandiose ; ces grands yeux, cette bouche de forme dédaigneuse, ces joues encore juvéniles, ce front saillant, cette tournure cambrée, ont tant de caractère et d’âpre poésie, qu’ils seraient à l’étroit dans un plus petit cadre. M. Hébert est dans le vrai : on ne peint pas une cervarolle comme une vachère de la Brie pouilleuse. Mais, que dit, que pense cette jeune fille ; quel a été son passé, quel sera' son avenir ? Libre à vous et à moi de le déduire de son visage. M. Hébert est comme

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Quin tiiien : il raconte , il ne prouve pas.

Pourquoi ce maître n’a-t-il pas accordé les honneurs d’un large châssis à sa Ilosa Nera ? Mieux que les Cervarolles, la Rose Noire à la fontaine méritait les grandes entrées de la grande peinture. Il y a sans doute quelque légende locale à propos de cette pauvre fille desséchée comme une plante dans l’herbier. Je ne la sais pas, mais je la raconterais. Seule, en haillons, assise dans un coin de la grotte en attendant son tour de fontaine, la Rosa Nera pense ; son visage décharné est plus misérable que ses vêtements en lambeaux, son cœur est plus misérable que son visage ; elle est rongée par la fièvre et par quelque amour impossible; la mort a passé par là. Si M. Hébert a cherché un succès de larmes, il l’a complètement obtenu : sa Rosa Nera est navrante.

Singulière idée cependant que d’imprégner à perpétuité sa vie du souvenir méphitique des Marais-Ponlins! Je ne connais pas M. Hébert, mais je doute qu’il ait jamais le teint frais s’il continue à vivre dans la mal' aria de son atelier.

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M. de Curzon nous donne aussi un type italien de grandeur naturelle, mais celui-là reflète autant de douce quiétude et de sérénité que l’autre concentre d’amertumes et d’orages. Une jeune mère de Picinesca dévide sa laine auprès du berceau de son nouveau-né; sa belle figure couronnée de cheveux d’or respiie dans toute leur plénitude le bonheur et l’amour maternel; l’élégance de son costume atteste que la prospérité a visité sa demeure, véritable demeure italienne où la Madone coudoie le tambour de Basque. La peinture de M. de Curzon, je crois l’avoir déjà dit, est austère et sérieuse ; elle est vraie, puissante et calme comme la nature qu’elle affectionne ; elle ne fait bon marché ni de la couleur ni du dessin, mais elle cherche avant tout le style, (.a femme de Picinesca est sans contredit une des meilleures pages de l’Exposition.

Ma foi! vive la joie et les pommes du jardin des Hespérides ! M. Rodolphe Lehmann fait aussi des Italiennes sur le grand patron, mais en plein carnaval romain, à un balcon du Corso.

Ses filles de Procida, d'Albano et, de Netluno sont basquinées, soutachées, lamées d’or, fleuries, calamistrées à faire honte aux plus belles dames du Journal des Modes; — et cependant, je ne sais pourquoi je les soupçonne moins authentiques que les Italiennes de MM. Hébert et de Curzon ; je le désire même pour le repos du vilain sexe de Netluno, d’Albano et de Procida. Un pays où les filles auraient les yeux que M. R. Lehmann prête à ses Italiennes ne serait pas habitable. Mais à Paris, à l’Exposition, où tant de magots et de magottes font la moue dans leurs cadres dorés, il est toujours agréable de rencontrer une jolie tête — fut-elle même destinée à tourner le soir dans la montre d’un coiffeur. Toutefois, à ces enchanteresses de Procida et autres lieux, je préfère les Mendiantes romaines du même peintre. 11 y a du caractère, de la vérité et de bulles qualités d’exécution dans cette page.

Mention honorable, en passant, aux Deux Sœurs d’Alvito, de M. Landclle.

Puisque je me suis embarqué dans un sys-

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tème de classifications digne de Cuvier, je placerai à côté de la peinture typique , qui se fait grande quoique née petite, la peinture roma nesco -historique , qui pourrait aspirer aux plus vastes proportions et qui se complaît dans une modeste toile. Ce sous-genre de la peinture historique a été cultivé par-ci par-là dans tous les siècles; mais M. Robert Fleury lui a donné depuis trente ans un développement qui a presque abouti à l’absorption de la grande peinture. Les peintres romanesco-historiques cherchent ordinairement leur vie chez les chroniqueurs, dans les mémoires, dans Walter-Scott, dans ! Alfred de Vigny; ils aiment surtout les petits faits du moyen-âge ou des temps modernes qui prêtent à une mise en scène ingénieuse, abondante en costumes et en portraits ; ou, s’ils reculent vers l’antiquité, comme M. Gérome, ils en font des pages d’érudition à insérer dans le Recueil de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres.

Ce n’est pas a dire, cependant, que M. Gérome ne s’adresse qu’aux érudits. Son Roi Can-

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daule, il est vrai, ne pourrait guères être jugé que par M. Beulé ; car, à commencer par la reine métallique qui ôte sa chemise, les personnages ne sont que les occasions du mobilier ultra-grec de l’imprudentroi de Lydie. Mais son Ave César , outre la couleur locale qui est merveilleusement observée, révèle un côté dramatique des plus saisissants. Les arènes sont encombrées de spectateurs ; Vitellius étale la splendeur de son embonpoint dans la loge impériale ; une cuadrilla de gladiateurs conduite par Timpressario vient faire à César le salut d’usage, tandis que les esclaves armés de crocs débarrassent le terrain des cadavres des combattants. L’exécution de M. Gérome, savante, pure, correcte, empreinte de grandeur antique devait exceller à traduire celte scènede réjouissance ; il l’a rendue avec une vérité froide et cruelle comme la lame d’un glaive. Ses arènes sont splendides, ses gladiateurs savent mourir dans les règles et le peuple-tigre peut se pourlécher les lèvres à Codeur du sang élégamment répandu.

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La Lesbie deM. Gustave Boulanger, une perle néo-romaine, atteste peut-être de moins fortes études archéologiques, mais elle témoigne d’un talent fin, élégant, mesuré, en garde contre le laisser-aller et contre la sécheresse et qui apprivoise le spectateur comme faisait Circé, en le charmant.

Je voudrais en dire autant de la Phryné et du Xeuxis de M. Mottez ; mais hélas ! cet artiste n’est que le faux nez de M. Ingres.

S’il est une peinture qui rompe en visière avec l’école lngres-Gérome, c’est bien celle de M. Muller. Ce maître a de l’accent et de l’éclat autant que peintre de l’époque, mais il tombe dans le brun rouge et il ne serre pas suffisamment son dessin. Sa Proscription des jeunes Irlandaises qui , par parenthèse, ressemble pour la composition aune vignette de Tony Johannot, a, sans doute, de bonnes parties ; le lieu de l’action est bien trouvé ; l’aspect lugubre du ciel donne le frisson ; l’embarquement forcé de ces pauvres filles arrachées aux bras de leurs mères, la férocité des soldats et l’accablement

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des victimes inspirent un sentiment de pitié profonde ; quelques figures sont bien exécutées ; mais que d’endroits lâchés, quel faire déguenillé, surtout dans les seconds plans ! on dirait d’un Luminais de 1859.

Il y a plus de rigidité de crayon et un meilleur emploi du pinceau dans le Lucas Signorelli de M. Heilbuth. La contemplation muette du vieux peintre devant le corps de son fils a quelque chose de très émotionnant. Le cadavre en raccourci est savamment étudié ; les figures accessoires sont bien à leur place ; l’exécution est soignée, la couleur est riche. Je me dispenserai de parler des autres tableaux de M. Heilbuth ; on connaît le proverbe qui peut le plus peut le moins.

C’est encore une bonne et sage peinture que Y André Yésate de M. Hamman. Ce peintre avait été fort heureux une première fois avec le célèbre anatomiste ; la seconde épreuve, malgré les préjugés contraires, ne lui a pas été moins favorable. André Yesalc n’étudie plus devant le Christ ; maintenant il enseigne, et il a pour

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auditoire les plus illustres savans de l’Europe. M. ïïamman a su varier ses personnages, les grouper avec art et leur donner une expression vraie quoique diversement traduite. Son Yesale a le calme et la dignité d’un maître confiant dans sa parole. Correcte sans sécheresse et chaude sans tons criards, cette peinture n’est peut-être pas très impérative. Elle suit bonnement mais bravement le sentier battu par M. Robert Fleury. Dans les arts comme à la guerre il faut de vaillants soldats sous les ordres des grands capitaines.

Les qualités de M. Ilamman se retrouvent avec un sentiment encore plus intime et plus précieusement rendu dans son Stradivarius en méditation.

Puisque nous parlons des élèves directs et indirects de M. Robert Fleury, en voici un qu’il ne reniera pas. M. Comte est son fidèle Achate, et il a prouvé plus d’une fois que l’héritage du maître ne tomberait pas en quenouille. On est donc en droit d’exiger beaucoup de lui. Franchement, je ne trouve pas qu’il ait été très heu-

reux cette année avec son Alain Chartier. Les personnages, sans en excepter Marguerite d’Ecosse, sont d’une exécution sèche et peu avenante; les figures du second plan, de tournure tant soit peu grotesque, ne prennent qu'une très-légère part à l’action. Il est vrai que cette action est à peine indiquée et qu’il n’est pas encore bien prouvé, malgré la moue de la princesse , qu’elle veuille embrasser le trouvère endormi. Je fais donc assez bon marché du sujet, mais je déclare que le cloître construit par M. Comte ne serait pas indigne de Hubert Robert ou de tout autre monumentiste insigne.

L’Episode de la Fronde , ou plutôt la confession forcée du chancelier Seguier, de M. Roux, attire à bon droit les regards. Cependant, la composition , quoique très intéressante, me semble un peu décousue. La duchesse de Sully, placée de manière à entendre la confession de son père, absorbe trop l’attention pour un personnage accessoire. Puis la figure de cette dame a quelque chose de trop rond et d’un blanc trop mat, et ses yeux sont d’un émail qui rappelle

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les tôles en porcelaine des poupées d’Allemagne. Mais, après tout, cette toile très habilement et très consciencieusement peinte est assez riche en grandes qualités pour se permettre quelques légers défauts.

Maintenant, saluons par un ban général le Christophe Colomb de M. Laugée , artiste auquel nous dirons deux mots en appréciant les

réalistes; le Don Alonzo Guzman au siège de

Tarifa de M. Leray , tableau hardiment brossé; la Marie Stuart et la Mort d'Henry IV de M. IIousez, toiles qui, par leur heureuse composition et leur sagesse de facture , méritaient une meilleure place au salon; la mort de François Il de M. Ulisse, bon tableau, à part le poing fermé par trop dramatique du duc de Guise et le villebrequin d’Ambroise Taré; le Mazarin chez Mme de Chevreuse de M. Ravel , œuvre estimable et finement touchée, et, enfin, la Représentation d' Alhalie de M. Caraud, qui, cette fois, a mis une sourdine aux vocalises trop éclatantes de son habile pinceau.

29 mai ÎS59.

Peinture de genre. — Mme Browno, MM. Bouguereau , Cabanel, Brion, Gendron , Landelle , Penguilly-Lharidon , Knauss, Hubner, Anker.

Peinture de genre . — Voilà encore une locution de boutique qui déroute les linguistes les plus ferrés. Il faut savoir qu’ autrefois , — sous le règne de la première académie , — on spécifiait bien ou mal le genre adopté par chaque artiste ; on disait 'peintre d'histoire , peintre de batailles j peintre de bambochades> peintre deins le goût des modes du temps , peintre de fêtes galantes , peintre de sujets modernes , etc. Mais , à partir de la réaction David, F histoire, dans sa superbe, ne voulut plus être un genre, la dignité des dieux de l’Olympe et des héros grecs et romains en

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eut souffert ; elle fut l’histoire tout court , et elle flagella du nom de genre toute peinture à personnages qui n’était pas sienne. D’où il résulta qu’à la stupéfaction des Jourdains d’atelier, tout ce qui n’était pas histoire fut genre, et tout ce qui n’était pas genre fut histoire.

Aussi le genre est-il devenu un bazar de marchandises mêlées et de toutes provenances , une Babel de sentiments, un empire d’Autriche où toutes les nationalités du goût et de l’esprit s’étonnent de se trouver ensemble. Je vais essayer de mettre un peu d’ordre dans ce cahos, en assemblant et comparant entre elles les peintures qui semblent conçues dans la même pensée.

La foule assiège à juste titre le grand tableau de Mme Henriette Browne, représentant les Sœurs de Chanté, Une jeune religieuse tient sur ses genoux un enfant malade; au second plan une autre sœur prépare une potion. Je ne crois pas qu’il soit possible de répandre sur la toile une expression plus touchante «. La charité déborde dans ces deux têtes de religieuses ; mais la charité douce, sans ostentation, qui trouve sa

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récompense en elle-même, la charité faite femme , la charité des filles de saint Vincent de Paul. L’exécution générale de ce tableau est bonne ; cependant je ne puis m’empêcher de signaler un peu de mollesse dans le modelé des mains delà jeune sœur ; je trouve aussi que sa tête nage dans une transparence exagérée. Les étoffes et les accessoires sont irréprochables et la couleur est d’une grande vérité. Tout en admirant le talent de Mme Browne on s’étonne que sous le pseudonyme de l’artiste se cache une des plus charmantes femmes du grand monde. C’est qu’on ignore que l’a^t est pour elle un héritage de famille et que son enfancea dû s’éprendre du beau , à la vue des remarquables portraits signés Sophie Le Bouteiller.

Quelle tristesse profonde dans la page de M. Bouguereau intitulée le Jour des Morts] Ce tableau doit son succès non-seulement aux qualités de son exécution, tà la distinction des figures et à la simplicité de sa composition , mais encore et avant tout au choix du sujet. Qu'on nous fasse assister à Joules les douleurs hislori-

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quos; que toutes les ombres funèbres qui ont un nom, que Juliette, que Beatrix, qu’Ophélia, que Marie Stï art, que Jane Grey soient évoquées avec les signes sanglants de leurs catastrophes , nous avons l’œil sec; que M. Bourguereau nous montre une pauvre veuve et une pauvre tille déposant une couronnesur la tombe d’un époux et d’un père, les larmes nous gagnent. C’est que celte douleur est nôtre , que ces femmes sont nos sœurs et que nous avons tous passé par ce cimetière; c’est que nous sommes frappés comme elles par l’éternelle loi de la souffrance, crux , lex ! Voilà du réalisme que je comprends et qui me louche.

Il y a aussi une grande vérité dans Y Enterrement sur h s lords du Rhin, de M. B ri on ; mais l’intérêt qu’inspire cette scène de mœurs est d’une autre nature. Ici, nous ne sommes plus enjeu d’une manière aussi intime : le paysage, les costumes, Faction parlent autant à nos yeux qu’à notre cœur. Une barque se détache de la rive ; elle va porter sur le bord opposé du fleuve le cercueil d’un parent bien aimé que ses plus

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proches accompagnent. Une partie de l’assistance, restée sur la berge, donne un adieu muet à celui qui n’est plus. On distingue dans le brouillard les silhouettes des porteurs, et à l’arrière plan le clocher de l’église. Cette peinture est empreinte d’une couleur locale des plus prononcées ; quoiqu’un peu plate, elle est franchement travaillée, surtout dans les ombres, et elle témoigne d’une grande habileté de main.

L’élégie de M. Cabanel, — la Veuve du maître de chapelle , — ne doit pas être passée sous silence. La pauvre veuve , la vieille mère , les enfants sont dans la chambre vide ; la jeune fille est à l’orgue , elle chante l’air favori de son père; elle pleure, ils pleurent tous... M. Cabanel excelle à faire vibrer la fibre mélancolique : sa composition est toujours élégante, son dessin toujours correct, sa couleur harmonieuse; son talent, qui a du rapport avec celui de MM. Landelle et Jalabert, est fort goûté, parce qu’il se met à la portée de tout le monde , parce qu’il est aimable et poli ; or, si la politesse coûte peu, elle rapporte beaucoup, dit le proverbe.

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Les gondolles sont tellement usées depuis le fameux Soir de M. Cleyre , que M. Gendron aurait dû chercher un autre véhicule pour ses Funérailles d'une jeune fille à Venise . Mais , bien que cette vétille m’offusque, je me plais à reconnaître dans ce tableau la poésie habituelle au peintre des Ondines .

Mettons cette lugubre revue sous la protection du Génie funèbre de M. Landelle , et passons par la Danse macabre de M. Penguilly-Lharidon, pour arriver à une danse plus réjouissante , à la Cinquantaine de M. Knauss.

Un ménage de bons fermiers allemands célèbre sa cinquantaine sous l’ormeau. Tandis que quelques convives faméliques achèvent de ronger les jambons, les vieux mariés ouvrent le bal, au grand ébahissement de l’assistance qui se compose des notables, des parents, de trois générations d’enfants, du maître d’école et de la jeunesse du village. Le papa, dont la belle tête couronnée de longs cheveux blancs se redresse comme le cheval de Job , tient à montrer la vigueur de ses jarrets. La bonne femme, toute

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boulotte, se laisse rouler avec complaisance, en offrant à l’admiration de l’assemblée une mine fleurie,

Qui semble de choucroute et de bière nourrie.

Tous les personnages qui composent cette scène méritent d’être étudiés; mais, après les héros de la fête, je signalerai comme de vrais chefs-d’œuvre la jeune femme qui allaite un enfant, type d’une fraîcheur singulière et cependant connue sur les bords du Rhin ; le vieux maître d’école dont le geste est excellent , et un jeune garçon et une jeune fille qui se tiennent enlacés, figures d’une suavité sans pareille.

M. Knauss expose en France depuis quatre Salons, et depuis quatre Salons il est le lion de l’endroit. Le jour de l’ouverture, tout Parisien bien appris cherche son Knauss ; il fait queue pour en apercevoir un coin et lorsqu’il a conquis celte satisfaction au prix d’un chapeau enfoncé , il se rengorge et s’en va disant partout : Avez-vous vu le Knauss? Cet engouement est jus-

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tifié. En frisant la charge sans y tomber, en émaillant ses toiles des types les plus variés et les plus vrais, en introduisant même par-ci parla une pointe de sentiment dans ses groupes, M. Knauss plaît à ceux qui rient comme à ceux qui pensent; il est le bien venu en Àttique comme en Béotie. Son exécution serait parfaite s’il savait se corriger d’une certaine tendance vers Taquarelle , surtout dans le paysage, et de l’habitude quhl a prise de fabriquer les vêtements de ses personnages secondaires au moyen de bavures colorées qui ressemblent aux coulées sur ivoire de quelques miniaturistes anglais. M, Knauss est assez fort pour ne rien sacrifier ; la nature ne sacrifie rien.

Il y a beaucoup de naïveté et d’observation dans le Jeune marin rentrant dans sa famille , peinture un peu savonneuse de M. Hubner.

ü Ecole de village dans la Forêt-Noire , de M. Anker, est encore une bonne étude de mœurs. Ce thème n’est pas neuf, mais la variation nouvelle de M. Anker le rajeunit un tant soit peu. Cet artiste, qui dessine et peint bien, sait donner

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à ses figures une expression très heureuse. Le visage de son magister est empreint d’un tel désespoir, d’une horreur si profonde pour les affreux gamins confiés à sa férule, qu’il faut que le peintre ait vu la scène par le trou de la serrure. De pareilles choses ne s’inventent pas.

J’en dirais presque autant du Jeu de quilles dans la Forêt-Noire , de M. Brion. Le jeu de quilles n’est pas un trait de mœurs; on le trouve chez les Picards comme chez les Normands, chez les Beaucerons comme chez les Alsaciens ; mais on ne trouve pas partout les joueurs de la Forêt- Noire avec leurs figures prises sur le fait, leurs souquenilles traditionnelles, leurs culottes courtes , leurs grands chapeaux et leur robuste soif de bûcherons buveurs de bière. M. Briou , je me plais à le constater, est un touriste très observateur. Il serait réaliste à Carlsruhe.

Î1 juin 1859.

VIH.

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