SUITE DE LA PEINTURE DE GENRE
Réalistes: MM. Millet, Breton, Langée, Hédouin, Ad. Leleux, Salmon, Gérard, Raynaud, Jundt, Mercier, Haflner, Luminais, Ed. Frère, Bonvin, Armand Leleux, Van Muyden, Guillemin, T rayer, Hillemacher, Toulmouche, Mm* Browne, MM. Loire, Meyer de Brême, Teri Kate, Constant Petit, Pczous, Sain, Villain, Patrois, Fortin.
Puisque j’ai prononcé le mot de réalisme , ce mot qui, emmanché dans le grattoir de M. Courbet, a failli occir l’Apollon du Belvédère, je vais essayer d’en donner l’explication. Pas n’est besoin pour cela de remonter à Abeilard et à Guillaume de Champeaux ; le drapeau de M. Courbet n’a rien de commun avec celui de M. ïïauréau. Je suppose qu’en langage d’atelier réalisme signifie reproduction fidèle et
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sincère des scènes de la vie réelle, peinture de celle vie par le côté absolu et non par l’accident, proscription de la convention, de l’arrangement, de l’épisode purement individuel, de tout ce qui est du domaine de l'imagination. Or, comme la vie morale et physique est un mélange de richesse, de médiocrité et de misère, le devoir du peintre réaliste est d’accepter aveuglément les unes et les autres, sans corriger ni empirer la situation.
Malheureusement toute réaction dépasse son but. La haine de la nature arrangée fit exalter la nature dérangée ; on avait abusé du beau de convention, on se délecta dans l’ignoble. C’est ainsi que M. Courbet, tout le premier, avec ses Baigneuses et ses Demoiselles des bords de la Seine, n’a fait que du mauvais réalisme, car il n’a donné ni la moyenne exacte de la carnation féminine moderne, ni la moyenne exacte des mœurs féminines modernes. Il a peint des êtres déclassés par la forme comme par l’esprit ; il est tombé dans l’exception. Je cite M. Courbet, quoiqu’il n’ait pas exposé, parce que
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son exemple fait chaque année une victime. C’était M. Vcrlat en 1857, c'est M. Millet en 1 859.
Cet artiste a eu le courage de se proclamer Fauteur d’une Femme faisant paître sa vache , qui dépasse tout ce que le réalisme outré à jamais produit de plus hideux. Je doute qu’à la Salpétrière, dans la division des gâteuses, on trouve un type plus affreusement ignoble, plus dégradé, plus animal que celui de la gardeuse de vaches de M. Millet ; c’est à se demander si ce n’est pas la vache qui garde la femme! quel plaisir peut-on éprouver à étaler dans un lieu public une semblable horreur, et quel ensei^ gnement prétend-on en tirer! que cette pauvre bête à deux pieds existe dans une vacherie quelconque, soit ; mais alors n’intitulez p'as votre tableau : Femme faisant paître sa vache; dites : Portrait de la nommée une telle , vachère à tel endroit . En faisant d’une idiote le type absolu des vachères de France, vous êtes moins dans le vrai que cet Anglais qui écrivait sur son calepin de voyage : « Ici, tous les chiens mordent, et toutes les femmes sont rousses. »
Les adeptes du réalisme, ii faut îe- reconnaître, ne tombent pas tous dans ces excès. Il en est plusieurs qui étudient la nature sans parti pris, pour ce qu’elle est/ dans sajaeauté comme dans sa laideur. Les uns consacrent leur talent à la peinture des mœurs du village ; je remarque dans ce groupe MM. Breton, Laugée, Bédouin, Ad. Leleux, Salmon, Guérard. D’autres fréquentent la mansarde, l’atelier et le salon ; ce thème plait en particulier à MM. Ed. Frère, Bonvin, Yan Muyden, Arm. Leleux, Trayer, auxquels, si je ne craignais d’irriter les fanatiques d’exécution réaliste, je joindrais deux antipodes : MM. Uillemacher et Toulmouche.
M. Breton, que son beau tableau de la Bénédiction des Blés en Artois” ai* placé]à] la] tête des réalistes campagnards, ]est le^Bakac de la commune de Courrières. Grâce à lui, nous connaissons les us et coutumes des habitants de cet intéressant [village du Pas-de Calais , et nous pouvons , si telle est notre envie, [y choisir un gîte pour nos vieux jours. Aussi bien, le pays ,\ s’il n’est pas très pittoresque, ne chôme pas ab-?
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solument de verdure ; les cabarets sont fertiles en chopes de bière, les terres en céréales et en oléagineuses; les blés de 1856 étaient magnifiques, et les épis recueillis par les glaneuses témoignent en faveur de la récolte de 1858; l’église a bon air, les maisons se campent assez crânement sur leurs murs de beauge ; on rencontre quelques beaux brins de filles dans les rangs des demoiselles de la confrérie et même parmi les robustes travailleuses des champs ; j’accuse les hommes de deux défauts mignons : gula etpigriiidj mais je les crois bons diables et fort soumis aux arguments sans répliques que leurs douces moitiés possèdent au bout des bras; la tenue de la population aux exercices religieux est des plus édifiantes, et la queue d’un petit vieux marguillier à culottes courtes démontre clairement que les Artésiens ne méprisent pas les anciennes modes. Il y a donc beaucoup de bon à Courrières, et le talent de M. Breton a bien fait de s'y acoquiner. Les quatre tableaux de cet artiste : le Lundi , une Couturière , la Plantation d\in calvaire , et le Rappel desgla -
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neuses, sont extrêmement remarquables ; iis réunissent à la variété , à la vérité et à l’heureux choix des types, une grande correction de dessin et une couleur chaude au besoin et toujours harmonieuse sinon très-éclatanle. L’œil sur la toile on découvre un peu de sécheresse dans les contours, mais à distance convenable ce défaut disparaît et donne aux groupes un relief surprenant; on dirait presque d’un effet de. stéréoscope. A la couleur près , la manière de M. Breton a beaucoup d’affinité avec celle de Léopold Robert, et j’aime tout autant, malgré ses baillons, la glaneuse à la gerbe du tableau du Rappel, que la mieux attifée des moissonneuses du peintre des Marais-Ponlins.
'Louer M. Breton, élève de Drolling, ce n’est pas blâmer M. Laugée, élève de Picot. Inspirés par le même ciel, par la même nature, par le même sentiment du vrai, ces deux artistes se sont rencontrés dans une similitude d’exécution d’autant plus heureuse qu’elle ne résulte pas d’un procédé d’école mutuelle. Le déjeuner des cueilleuses d'œillelles est à coup sûr une très
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loi
bonne page et dont j’ai signalé à l’avance toutes les qualités en parlant des peintures de M. Breton. Seulement je n’aperçois pas en quoi le déjeuner des cueilleuses d’œillettes diffère de celui des autres paysannes du canton, et quel intérêt puissant s’attache à l’ordinaire du matin de ces pauvres femmes. Peut-être M. Laugée eût-il mieux fait de peindre ses Picardes en plein exercice de leurs fonctions de cueilleuses; — mais il ne faut pas chicaner un peintre sur les sujets de son choix, — à moins toutefois qu’en voyant son tableau des Maraudeurs, on rie reproche à M. Langée, par un déplorable abus de la langue, d’aimer trop les mauvais sujets. 11 y a, en effet, dans cette charmante petite toile, un jeune vaurien qui finira sur l’échafaud, si le martinet du maître d’école n’y met hon ordre.
Le Semeur de Chambaudoin [Loiret), de M. llédouin, est trop fort pour moi. Franchement, ce tableau, si parfaitement réaliste, n’a rien à démêler avec une Exposition de Beaux-Arts ; sa place est au comice agricole d’Orléans. Mais, en revanche, la Porchère du même village,
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arec sa frétillante compagnie de grouins roses, ne laisse pas de tenir une place d’élite au Salon. Je ne dirai rien du Berger de Chambaudoin qui fait fabriquer ses moutons par un boisselier de la Forêt-Noire ; c’est à la justice d'en informer.
M. Adolphe Leleux cherche la nature dans la pochade, et ses à-peu-près, quoique souvent heureux, ne sont pas faits pour contenter les purs. Mais s’il n’est pas réaliste par la main, il l'est par la tête; ses Moissonneurs bas bretons et ses Bûcherons bourguignons sont bien de leur pays.
Les dindons ne suffisent plus à M. Salmon ; pâté d’anguilles! il se délecte dans une Récolte de pommes de terre . Son tableau est bien composé, très soigné comme exécution, et aussi intéressant qu’un pareil sujet le comporte. Pourquoi F a-t-il revêtu d’une sorte de poussière granulée d’un ton gris-argentin qui scintille au soleil? Ce défaut est plus sensible encore dans le Pâturage dans la vallée de l'Eure et dans la gardeuse de dindons du même peintre. -C’est une invention pour laquelle M. Salmon fera bien de ne pas prendre un brevet.
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M. Guérard a lait preuve d’un grand talent d’observateur et de coloriste dans sa Messe du malin à Monterai. Ses figures sont d’une naïveté loute bretonne; on peut être sûr qu’il n’a pas ajouté un iota à la nature, pas même au profit du beau sexe de la paroisse. Le côté des hommes est irréprochable ; celui des femmes est un peu lâché, un peu incorrect ; mais les malheureuses ont de si mauvaises couturières !
Citons encore M. Reynaud, dont les Hirondelles d'hiver attestent un bon sentiment de coloriste ; M. Jundt, qui, dans son Invitation à la noce , a mis en scène des types badois d’une vérité surprenante ; M. Mercier, l’auteur du Loto à bord , une vraie peinture de matelot ; M. Ilaffner, que les exigences du saint-simonisme réaliste avaient jadis condamné à la culture des choux, et qui a exposé un rude panneau décoratif intitulé la Pêche , et colin M. Luminais, le peintre du Cabaret breton et de V Epave, qui s’annonçait en maître il y a quelques années et qui est en train de se noyer dans la couleur : c’est que la couleur exagérée est une ivresse fu-
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rieuse qui rend incapable de tout dessin, de tout modelé, de toute correction, qui jette en plein dans le laid conventionnel et qui finit par troubler la raison artistique. L’Exposition de 1859 en offre de grands et lamentables exemples.
Je ne m’appesantirai pas longtemps sur le groupe des réalistes d’intérieur ; la plupart ont fait leur réputation et n’y ont rien ajouté par leurs nouveaux ouvrages. M. Edouard Frère, l’un des plus estimables et des plus estimés, n’a donné que de toutes petites toiles, dont deux : les Petits frileux et la Leçon de tambour , sont particulièrement jolies. M. Bonvin, vrai, mais dur et noir dans la Ravaudeuse elle Liseur, a plus de moelleux et non moins de naïveté dans la Lettre de recommandation. L’exposition de M. Armand Leleux a son intérêt habituel : Im Jeune fille endormie , le Message , la Leçon de coulure révèlent comme toujours un véritable esprit d’observation et une grande habileté de pinceau ; j’ajouterai que ce peintre a moins abusé des ombres que de coutume. V Ecole de
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petits enfants à Albano , de M. Van Muyden, est un charmant ouvrage et toul-à-fait digne par la simplicité de sa composition , sa délicatesse de touche et sa couleur ravissante des précédents tableaux de cet habile artiste. La Visite du curé me séduit moins, mais le Corridor du couvent de Pallazualo et Frère capucin n’ont rien à envier à C Ecole. M. Van Muyden fait bien d’exploiter sans relâche Albano ; le ciel italien lui sourit. M. Guillemin s’est maintenu à la hauteur de sa réputation de propreté et d’habileté dans Les Bleus passent , intérieur breton en 1793.
Un tableau plus important, — la Famille, époque des vacances, — vaut à M. Trayer un succès plus décisif. La famille est réunie dans un grand et riche salon de château; les jeunes filles et les jeunes femmes travaillent, une mère montre son dernier né au grand père et à l’aïeule, les maris prennent part à cette petite scène, les jeunes gens causent , les enfants jouent; n’oublions pas deux épagneuls favoris dont l’un regarde d’un œil jaloux les caresses données au bébé. M. Trayer a d’immenses qua-
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li lés d’exécution ; il est fin comme un néo-grec moins l’afféterie^ il dessine avec la plus grande correction et il peint grassement; il combine ses groupes de la manière la plus attrayante et sa couleur est superbe. Chez cet artiste, rien n’est donné à la convention ; il est réaliste dans la bonne acceptation du mot, et comme il a le sentiment distingué, il choisit ses sujets dans un milieu distingué. En examinant les ouvrages de M. Trayer, j’ai souvent songé àMetzu.
M. Iîille mâcher n’est pas suffisamment sérieux ; il n’y a rien de solidement étudié dans son exécution; on ne peut pas même dire que sa couleur soit bonne ; mais il a tant d’esprit, il saisit avec tant d’à-propos, de vérité et de verve le maintien, les gestes, les habitudes, les ridicules, la vie, en un mot, des gens du monde, qu’on ne saurait lui refuser une place parmi les réalistes de bon goût. Sa Partie de billard est un petit tableau de la vie de château qui vaut la Partie de whist et le Quatuor d'amateurs, si popularisés par la lithographie.
Impossible de jeter un pont entre M. ïïille—
mâcher et M. Toulmouche; le mieux est de sauter à pieds joints. Cet artiste est un fervent néo-grec, c’est-à-dire qu’il appartient à cette école exclusive qui ne voit de salut que dans les fresques de Pompéi. Lorsque M. Gérômese livre à la tragédie, M. Toulmouche est chargé du leverderideau. Sesdamesetsesjeunesfillesde 1859 sont lissées, plissées et compassées comme des prêtresses de Diane; son Château de cartes est un vrai monument. J’avoue que je ne découvre rien de pareil dans nos maisons: mais si l’on fait abstraction de ce style un peu trop pompeux pour des sujets de coin du feu, on ne peut méconnaître à M. Toulmouche, comme à tous ceux de son groupe, l’amour et le culte de la grâce, de la distinction et de la chasteté de l’art antique. Après tout, cela vaut bien la passion du laid.
Avant d’abandonner les artistes réalistes en le sachant ou sans le savoir je dois un mot à Mme Browne, pour sa Toilette et sa Pharmacie, deux petits tableaux que M. Ed. Frère voudrait signer ; à M. Loire, pour son naïf Pain bénit , à M. Meyer de Brême, pour sa Première prière et sa Trico -
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ftfuse, jolies toiles quoique taillées en plein beurre, à M. Ten-Kale, un flamand pur sang, pour son Cabaret , à M. Constant Petit, pour son Gourmand et son Pensum, études de mœurs enfantines assez bien réussies, à M. Pezous, l’Àpelle des pioupious, pour sa Cuisine à l'étape , sa musette et son Jeu de tonneau , à M. Sain, le Verne t des ramoneurs, pour son Ruisseau, son Chemin de fécole , etc., à M. Villain, qui réussissait merveilleusement dans les pommes rouges et les bouts de chandelles, et qui est allé se noyer dans un Puits , à M. Patrois, l’auteur de tant d’honnêtes ouvrages dont la mère permet la vue à sa fille, enfin à M. Fortin, une vieille gloire bretonne, pour la fêle du Grand-père , les Cancans et la demande en mariage.
28 juin 1859.