‹ L'Art dans une Société démocratiqueChapitre 16 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cent quinze ans se sont passés depuis l’époque où tous les grands conventionnels s'étaient mis d’accord sur la nécessité de donner au peuple une large culture esthétique, et il semble bien que la question reste entière. Qu’a fait l'Etat moderne pour démocratiser l’Art, rien ou presque rien. [l y a en France peu ou pas d’illettrés ; dans les campagnes, les paysans parlent couramment la langue nationale; ils écrivent presque tous le français; l’éducation primaire leur a donné aussi des notions de calcul ; mais l’art plastique, la musique, la littérature leur sont restés tout à fait étrangers. Dans la seconde partie de cette étude, nous verrons en examinant séparément chacune des branches du domaine esthétique quelles sont les tentatives qui ont été faites, quelles sont celles que l’on pourrait essayer encore

En Era

pour combattre ce mal. Ici nous nous bornons à le constater.

Dans l’ordre intellectuel la caractéristique du dernier siècle est incontestablement le développement de la presse. Il y a peu de cultivateurs, il n’y a pas d'ouvriers qui ne lisent chaque jour leur journal. Mais que lit-on dans un journal: le peuple, dont le goût n’a pas été guidé, dévore la littérature médiocre ou empoisonnée des romans-feuilletons ; les faits divers le séduisent aussi. Rarement il s'engage dans la lecture des articles politiques : s’il s’y intéresse c’est plutôt par le côté immédiat, local, électoral que par les discussions générales des principes qu'ils soulèvent. La littérature à laquelle la presse moderne fait si peu de place n’est pas lue ; quant aux articles de critique d'art ou d’étude musicale, ils intéressent si peu de monde que les journaux, à de rares exceptions près, les abandonnent de plus en plus. Il faut cependant signaler une tentative tout à fait méritoire que quelques organes de la presse moderne vient d'essayer. Elle consiste à remplacer les stupides romans-feuilletons par des chefs-d'œuvre déjà consacrés.

Ce journal est très répandu ; il n’en est pas de même du livre ni de la revue. Les hommes de toute condition achètent chaque jour leur feuille, mais le livre et la revue représentent une dépense pour les budgets modestes. Il est curieux de constater que

Page 1