‹ L'Art dans une Société démocratiqueChapitre 17 sur 54 · CRÈTE · texte numérisé non relu

CRÈTE

les perfectionnements de l’imprimerie, les progrès typographiques, tels que l'invention de la machine à composer n’ont pas amené dans le prix des ouvrages la réduction que l’on pouvait espérer. Un livre tiré à quelques centaines d'exemplaires seulement ne peut guère être vendu à moins de trois francs. Quant à celui qui est tiré à des milliers d'exemplaires, il pourrait aisément être mis en vente à beaucoup meilleur marché. Les auteurs à succès ont tort de ne point consentir des réductions ; ils font passer l'éducation démocratique et leur propre renommée après des intérêts pécuniaires, peut-être même ces intérêts ne sont-ils pas bien compris, car, siles ouvrages peuvent êt'e assimilés à une marchandise ordinaire, l’abaissement des prix entrainerait normalement une augmentation de vente.

Il est une autre raison pour laquelle la culture populaire par le livre ne se fera que péniblement. L'’ouvrier travaille encore de trop longues heures.

La moyenne du labeur quotidien de l’homme adulte est encore d'un peu plus de dix heures, il est assez naturel que quand il sort de l’usine ou du magasin il songe plus à réparer par le sommeil les fatigues de la journée qu’à meubler son esprit parla lecture. Nos lois protectrices seraient loin d’être suffisantes même si elles étaient strictement appliquées. On sait comment le petit nombre des inspecteurs du travail, l’obscurité et la complexité de certaines dérogations per-

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mettent à des patrons de mauvaise volonté de les violer impunément.

Le peuple ne va guère au théâtre, jusqu’à nouvel ordre et malgré des tentatives tout à fait remarquables sur lesquelles nous aurons occasion d’insister, le théâtre est resté un spectacle essentiellement bourgeois. Le prix des places est trop élevé pour que la population modeste puisse s’y rendre autrement que par hasard et de loin en loin. Or le théâtre ne pourrait avoir une influence heureuse sur le peuple qu’à condition que ses portes lui fussent ouvertes d’une manière régulière et suivie ; cela est si vrai que la plupart des hommes qui rêvent d’un théâtre populaire préconisent et avec raison, le système de l’abonnement.

Mais les musées, dira-t-on ? les musées tout au moins sont gratuits. D'abord, ce n’est pas toujours exact. Une mesure administrative toute récente vient de fixer un droit d’entrée pour les visiteurs, dans un grand nombre de musées. Puis à l’heure où les musées sont ouverts, les ouvriers travaillent. Les créateurs des musées du soir étaient inspirés sans doute par un sentiment sainement démocratique que l’on ne saurait trop louer, mais il est certain que les œuvres d'art, les peintures tout au moins doivent être vues à La lumière naturelle plutôt qu’à la lueur des becs de gaz ou des lampes électriques. La loi votée l’an dernier sur le repos hebdomadaire pourra

avoir ce résultat précieux qu'elle permettra aux travailleurs de venir le dimanche se reposer au contact d'images esthétiques après le labeur de la semaine.

Si les manifestations esthétiques conservent encore un caractère aristocratique ou tout au moins un caractère foncièrement bourgeois, elles demeurent aussi et tendent même à devenir chaque jour davantage essentiellement centralisées. Combien y a-t-il d'auteurs, d'acteurs et de chanteuses ayant acquis un peu de célébrité qui résident ailleurs que dans la capitale. Combien de pièces théâtrales ou d’opéras furent consacrées ailleurs que sur les planches d’une demi-douzaine de théâtres parisiens. On a pu dire de cette centralisation à outrance qu’«elle anémiait la périphérie etcongestionnait le centre ». Rien n’ést plus exact. La province abandonnée s’étiole et l’accumulation dans une seule cité de tous les génies et de tous les talents aboutit à la création d’une sorte de monopole dont les conséquences sont de remettre à quelques centaines de personnes les destinées de l’art français et des lettres françaises. Sans doute les hommes de valeurs accourent de tous les points du pays : les uns viennent du Midi avec leur éloquence passionnée, leur enthousiasme véhément ; d’autres portent la ténacité réfléchie que la Bretagne leur inspira; voici les Normands habiles et observateurs : voilà les Septentrionaux avec leur philosophie profonde. Mais quelle énergie, quelle fermeté ne fau-

Pie dra-t-il pas à tous ces talents pour conserver dans la capitale l’originalité et les grâces de leur terroir. Et nous ne parlons pas de tous ces provinciaux auxquels leurs compatriotes avaient fait une petite célébrité que la gloire parisienne séduisit, usa, brisa, qui végétèrent dans la misère et finirent dans l'oubli plus cruel que la misère;

Ce qui a fait la grandeur de la peinture italienne sous la Renaissance c’est son régionalisme. Les écoles siennoise, romaine, padouane, florentine, vénitienne rivalisaient d’ardeur et avaient chacune leur individualité propre. Ce qui fait encore la profondeur de la culture intellectuelle de l'Allemagne, c’est la multiplicité de ses grandes universités qui sont autant de centres puissants où s’élabore sa pensée. L’art doit puiser sa force dans la vie. Et la vie existe partout, elle se manifeste aussi bien dans les provinces éloignées que sur nos bruyants boulevards ; elle se manifeste autant dans les usines où l’on travaille que dans les salons où l’on discute. L’art décentralisé et démocratisé, puisant une vigueur nouvelle au contact du peuple, deviendra le berceau des rêves de l’avenir. Immobilisé entre les mains d’une aristocratie locale ou héréditaire, il serait condamné à n'’étre que la nécropole des souvenirs du passé. Il serait comme un monde mort, comme une planète refroidie qui graviterait dans une courbe majestueuse

mais stérile parmi l’étincellement des constellations.

D'ailleurs ne vivons-nous pas dans une société qui se réclame chaque jour davantage de l’idéal démocralique ; il est vrai que sur ce mot de démocratie l’on peut encore discuter. Les démocraties antiques ne reposaient point sur les mêmes fondements que les démocraties contemporaines. Fustel de Coulanges (1) nous montre comment la plupart des gouvernements d’autrefois, notamment les gouvernements de l’Hellade évoluèrent de l'aristocratie à la démocratie. Souvent cette évolution ne se fit qu’au moyen d’un autre facteur, la tyrannie. Le tyran, le plus souvent un homme du peuple s’étant illustré sur les champs de bataille, détruit les préjugés théocratiques grâce auxquels les aristocrates avaient établi leur puissance.En second lieu les tyrans se débarrassent le plus souvent les chefs de l'ancienne noblesse qui peuvent leur porter ombrage : l’anecdote de Tarquin abattant les pavots avec sa baguette en est un exemple. Enfin la tyrannie est rarement héréditaire. A la mort du tyran, le peuple débarrassé à la fois et des croyances théocratiques, et des anciens chefs de la noblesse établira sa puissance.

Une démocratie ainsi constituée sera forcément une démocratie essentiellement politique, par oppo-

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