‹ L'Art dans une Société démocratiqueChapitre 3 sur 54 · Müntz. Les corporations d'artistes · texte numérisé non relu

Müntz. Les corporations d'artistes

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métiers, qu'une nouvelle phase de leur histoire va apparaitre. Des académies vont se fonder, calquées pour la plupart sur les académia italiennes, notamment sur la fameuse Académia del Disegno de Flo- ‘rence. La plus considérable est celle de Paris, l’Académie royale de peinture et de sculpture qui ouvre ses portes en 1648. Entre les corporations et les académies une lutte opiniâtre va s'engager. On connaît la querelle qui éclata entre l’Académie royale et la confrérie de Saint-Luc. Elle devait se terminer par la dissolution de cette société en 1771.

Faut il voir avec les individualistes dans les diverses étapes de cette évolution, une marche ascendante vers la liberté absolue, débutant avec l'effort des premières associations d’artistes pour se dégager de la tutelle religieuse et aboutissant au libéralisme des académies. Il est vrai de dire que lorsque fut brisée la vieille corporation de Saint-Luc, l’Académie royale fit fièrement graver sur le fronton de son portail Artibus libertas restiluta, mais ce sont là des mots ; en réalité aucun art ne fut plus réglementé, plus formaliste, plus traditionnaliste que l’art académique. C'était le temps ou Lebrun enseignait les méthodes infaillibles grâce auxquelles l’on devait arriver à la perfection et c'était aussi le temps ou R. de Pilles, qui passait pourtant pour un des plus libéraux de son époque dressait des listes de peintres auxquels il donnait gravement une note pour le dessin, une

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note pour la couleur, et une note pour la composition. Il concluait nécessairement qu’un tableau dessiné par Rubens, colorié par Rembrandt et ordonné par Poussin eût été le plus merveilleux des chefsd'œuvre.

La conclusion de cet exposé trop rapide semble devoir être que l’art n’a jamais pu vivre dans une indépendance absolue, puisque toujours une influence l’a régie : influence religieuse, influence corporative, influence académique.

Il semble donc que l'argument historique invoqué par les individualistes en faveur de leur thèse, se retourne contre eux, contre ceux tout au moins qui poussent leur théorie jusqu'aux extrêmes limites et qui rejettent toute idée de protection à accorder à l’art et aux artistes.

Il n'apparaît pas non plus que cette indépendance absolue qu’ils préconisent soit bien conforme aux véritables intérêts de l’art. Que l’on examine les arts plastiques, la peinture, la sculpture et l'architecture ou que l’on étudie la musique et la littérature, on constate que les hommes qui les ont illustrés et qui les illustrent peuvent être rangés en deux catégories.

Il y a d’abord des hommes de génie ; ceux-là tirent presque tout d'eux-mêmes, leur imagination est la principale source de leur inspiration. Ce n’est pas qu’ils ne puisent parfois dans l’étude de ceux qui les

ont précédés de précieux enseignements, mais ils se les assimilent, ils leur donnent une forme personnelle et originale : dans la majesté de leur génie, il devient aussi impossible de déméler les sources ou ils ont puisé qu'il est impossible de retrouver dans l'océan la trace des rivières ou des fleuves qui l’alimentent en s’y perdant.

Ces hommes,on serait tenté de dire ces surhommes ont-ils rien à redouter de l'intervention de l'Etat, On conçoit qu'ils n’en aient cure, puisant dans leur moi, des forces si considérables, ils peuvent se renfermer en un individualisme altier, et dédaigner toute protection. Ce sont les forts, les victorieux, et ils seraient tentés d’arracher la couronne des mains officielles pour la placer eux-mêmes sur leur tête. Mais si l'intervention de l'Etat ne leur est nullement nécessaire, en quoi pourrait-elle être nuisible au développement ou àla considération de leur génie ?

Ceux-là sont rares. IL y a par contre beaucoup de talents. C’est pour eux que l'intervention et la protection de l'Etat va être nécessaire. Leur vocation ne s’est pas encore affirmée ou leur mérite trop contesté n’a pas réussi à se faire jour. La Société qu'incarne l'Etat se rappellera alors que ses fonctions paternalistes s’acroissent chaque jour, que l'artiste n’est plus protégé ni par l'association corporative du moyen âge, ni par la puissance ecclésiastique, ni par la bienfaisance des mécènes passés. L'Etat a

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brisé ou a laissé briser les vieux cadres corporatifs au milieu desquels l’art d'autrefois s'était développé, il a porté à l’hégémonie religieuse de rudes coups, depuis le jour ou Petrus de Bosco était chargé par Philippe le Bel de répondre aux bulles « Clericos laïicis et ausculta filii » jusqu’à notre époque où il semble bien que la querelle ne soit pas près d’être terminée. L'Etat s’est donc substitué à ces puissances, il a le devoir de se substituer aussi à la protection quand ces puissances étaient les dispensatrices : c’est là une obligation précise, juridique, que l’on peut assimiler à la garantie.

A un point de vue, en quelque sorte sentimental, l'Etat doit encore intervenir en matière d’art pour le protéger. L'Etat est le gardien du patrimoine de la nation, du patrimoine moral comme du patrimoine matériel. Il est tenu de prendre des mesures pour développer les richesses artistiques du pays comme il en prend pour accroître ses richesses commerciales, industrielles et agricoles.

La gloire d’un peuple est faite du grand renom de ses artistes, comme du courage de ses soldats, de l’habileté de ses marchands, du labeur de ses ouvriers et de ses paysans. La dignité d’un pays s'oppose à ce que des hommes qui ont fait sa grandeur s’épuisent dans le surmenage inutile et périssent dans la misère. C’est un malheur que Corneille n’ait point obtenu la pension qu’il sollicitait, qu'Hégésippe Mo-

reau soit mort à l'hôpital et que Lamartine en ait été réduit à travailler pour des libraires. Et plus près de nous, est-ce que certaine cérémonie officielle toute récente, où une gaîté factice cachait mal un pesant malaise ne nous a pas rappelé combien aurait pu être opportune la protection de l'Etat. Quand un académicien nouvellement reçu évoquait le souvenir de ce cabaret modeste de Montmartre où « les échansons penchés sur la soif des poètes » étaient revêtus de l’habit vert, on ne pouvait s'empêcher de songer que peut-être une subvention de l'Etat aurait empêché Jules Jouy de finir si misérablement, Maurice Rollinat de mourir sans espoir dans un asile de province, et qu’elle eut peut-être permis au courageux Rodolphe Salis de réussir ses tournées provinciales et de faire connaïitre dans le pays, ce qui, malgré tout était de la littérature.

Si donc nous avions à conclure en cette grave question, nous n’hésiterions pas à opter pour une protection efficace et opportune, et nous nous arrêterions à la formule donnée par M. Couyba dans son intéressant rapport sur le budget des Beaux-Arts, « L'art libre, dans l'Etat protecteur ».

Mais jusqu'ici nousnous sommes placé seulement au point de vue de l'intérêt de l’Art, non de l'Etat. Nous nous sommes demandé si l'Art avait besoin de l’aide de l'Etat, non si l'Etat pouvait utiliser le secours

de l’Art. Ces deux problèmes sont distincts. La solution que l’on apporte à l’un ne préjuge en rien de celle que l'on donnera à l’autre. Cela est tellement exact que M. Romain Rolland, en un ouvrage plus remarquable il est vrai par l'enthousiasme de ses convictions, que par l’impartialité de ses jugements ne craint pas de dire, que même si l’utilisation de l’art au profit de la société démocratique, de l'Etat moderne devait être la fin de tous les arts, il la préconiserail encore parce qu'il vaut mieux une mort féconde qu'une existence inutile (1). C’est aller, certes, un peu loin et nous nous sommes efforcé d'établir que l’'ingérence de l'Etat en matière d'art n'aurait point les conséquences funestes que prévoit un individualisme par trop stoïque ou par trop paradoxal.

Il est incontestable que l'Etat, et l’Etat moderne plus que tout autre, a des fonctions d'éducation et de civilisation à accomplir. S’il est vrai que la culture esthétique fait partie de l'éducation et peut être un mode de civilisation on sera fatalement amené à conclure que l'Etat peut et doit utiliser l'art. Or le rôle éducateur et civilisateur des choses de la beauté n’est pas douteux. Les arts plastiques, la littérature,

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