M. Couyba. Budget des Beaux-Arts. Rapport
à l'utilité de leurs créations, ils arrivent sans l’avoir cherché à se différencier les uns des autres. Ils sont originaux par probité. Ce qu'il y a de plus intéressant dans cette rénovation de l’art décoratif, c’est sa généralité. Ce n'est pas une transformation dans la « manière » de quelques peintres célèbres, ou de musiciens consommés, venant émerveiller une élite de connaisseurs. Cette renaissance a un effet plus large ; elle se fait sentir partout, danstous les milieux. L’eurythmie que l’on constate dans tel hôtel princier se retrouvera aussi dans une modeste construction d’artisan. Nous la signalerons aussi bien dans un mobilier de chêne ou de noyer que dans celui où des essences précieuses auront été employées à profusion. L'art décoratif est celui qui se rapproche le plus du peuple.
L'Italie a tardé à suivre les autres pays dans cette voie de logique esthétique. Son passé la gênait ; ses souvenirs l’obsédaient et le style noble, immuable à travers les transformations de la vie moderne, régnait encore dans la péninsule. Un mouvement des plus intér essanis se dessine aujourd’hui.
L'Italie ne se borne même plus à suivre ce mouvemet ; elle s'efforce de le diriger ; elle lui apporteles qualités qui sont propres à son génie: on se plaît à louer la sveltesse, la légèreté et la chaleur du coloris de ses édifices modernes.
Suivons M. Couyba dans son enquête sur les Etats-
Unis. S'il estun pays dont on a raillé les constructions, dont on a déploré le manque d'élégance et d'esthétique c’est bien celui-là. Ces buldings de vingt étages apparaissaient dans les imaginations françaises comme des monstres de laideur ei de difformité. Si cependant l’on veut demander à l’art autre chose qu'un luxe suranné et un apparat ridicule, il faut se rendre à l’évidence ; les constructions américaines sont artistiques. Sans doute, si telle famille bourgeoise avait en France l’idée de se faire construire à la campagne ou dans une petite ville une maison semblable, cette idée prêterait à rire, mais représentons-nous une grande banque, une maison de commerce ou de commission considérable, un journal tirant chaque jour à plusieurs éditions et à des millions d'exemplaires. Les multiples services fonctionneront à merveille dans le bulding. Les divers rouages de l'organisme se commanderont l’un à l’autre dans un ordre parfait. D'ailleurs cette commodité n’est pas dépourvue d'élégance. M. Paul Adam, dans ses Vues d'Amérique, fait la description d’un de ces gigantesques édifices ; un marbre blanc et uni couvre les marches de l'escalier de vingt-trois étages, dont de superbes grilles en fer forgé couvertes d’ornements simples empruntés à la végétation ferment les issues, et dont la beauté rationnelle est toute dans la pureté des lignes et dans l’'heureux mélange des matériaux.
ANR
Si l’on cherche à résumer les observations ainsi recueillies un peu partout à Milan et à Chicago, à Rotterdam et à Berlin, deux idées générales semblent se dégager : Idée d'utilité et idée de simplicité. Idée d'utilité d’après laquelle on s’efforcera d’adapter toutes les constructions et toutes les créations aux besoins d’une époque ; idée de simplicité qui fera préférer les belles lignes, les courbes gracieuses, l’eurythmie de l’ensemble à des surcharges de détails, à des fioritures qui alourdissent. Les conséquences sociales de cette évolution de l’art décoratif sont considérables. L’art moins prétentieux, moins éloigné de la vie va forcément se propager dans le peuple. Il n'y aura plus en cette matière des ouvriers d'un côté, de l’autre des artisans ; il y aura une multitude d’artisans plus ou moins habiles mais tous collaborant à l’œuvre commune, modestes, cherchant moins à frapper le regard par une invention biscornue qu’à répondre par une harmonie souple aux secrètes aspirations de la pensée humaine. D’autre part si l’on arrive à la beauté sans avoir besoin de mettre à la torture le génie prétentieux d'artistes retardataires, si un meuble, un instrument utile peuvent avoir un grand cachet par la beauté de leur ligne et l'harmonie de leurs agencements, tous ces objets vont pouvoir être largement répandus dans le peuple. Artisans et marchands auront dans les classes modestes de la population un débouché considérable ; leur
production se multipliera, et ils pourront sensiblement abaisser leurs prix.
Nous avons vu ce qui se passait à l'étranger. Estce que la France a pris la direction d'un mouvement aussi intéressant ? Aujourd'hui de grands efforts sont incontestablement tentés dans ce sens, mais il faut bien reconnaître que jusqu’à ces dernières années, c’est à peine si nous l’avons suivi. Noire passé nous embarrasse ; la gloire des époques disparues hante nos artistes et fausse notre goût. Qu'il s’agisse d’architecture, d’art appliqué ou d'ameublement nos anciens styles ont eu une vogue trop considérable pour que nous nous décidions à les abandonner du jour au lendemain. Les deux qualités que nous avonssignalées un peu partout, chez la plupart de nos voisins, ces deux qualités qui sont comme la synthèse de cette renaissance de l’art décoratif, la simplicité et l’appropriation à la fonction semblent être chez nous tout à fait au second plan. Souvent on les cherche en vain.
Parfois la commodité intérieure est sacrifiée à l’apparat extérieur. Ce ne sont que colonnades,portiques, terrasses. Le faste du grand roi nous choque dans une société démocratique : vivons de l’activité de notre siècle, et non des souvenirs d’un autre. Voici de lourdes tentures, des tapisseries à bouquets, des encorbellements prétentieux, des corniches dorées. Des Français de notre époque cherchent à vivre dans
le décor qui formait le cadre des existences d’autrefois. Pour l’ameublement il y a trois ou quatre styles : le Louis XIV somptueux, le Louis XV délicat, le Louis XVI séducteur, l'empire correct et froid. Les marchands qui voudraient tenter quelque innovation iraient à un échec certain. Pour surcroît de malheur l’un de ces essais était entaché d’un tel mauvais goût qu'il a aggravé le mal qu'il s'était proposé de combattre. Nous avons une prédilection avouée pour tout ce qui est recherché, luxueux, compliqué. Notre amour pour la fioriture et pour la surcharge nous empêche de goûter l'harmonie d’une ligne, et le charme d’un agencement sain (1).
Comment pouvons-nous espérer conjurer une semblable crise, comment l’art décoratif français pourra-t-il sortir de l’inutilité superbe et du faste archaïque dans lequel il se débat avec majesté. Il y a deux causes au mal auquel l’on veut remédier : l’insuffisance d'instruction des artistes décorateurs et le mauvais goût général. Contre le mauvais goût, il sera difficile de lutter. Les tentatives faites, surtout dans l’industrie de l’ameublement, ont échoué complètement. Les marchands vendent difficilement des meubles logiques et simples : tout leur vieux mobilier de style est enlevé rapidement ; on ne peut pas leur demander de mourir pour l’art. Mais notre en-
r. Blanc. Grammaire des arts décoratifs. Décoration intérieure de la ma&ison, Paris, 1882.
seignement professionnel pourrait être sérieusement remanié.
Une grande transformation matérielle va être opérée dans notre Ecole nationale des Arts décoratifs ; il serait à souhaiter qu'elle s’accompagnât d’une transformation technique.
On sait que l'Etat accorde chaque année à cette école une subvention de 116.000 francs pour son personnel et de 36.000 pour son matériel.
Cette école fondée il y a un siècle et demi est justement réputée dans le monde entier. Tous les progrès que nous avons signalés dans l’art décoratif étranger sont sortis d'institutions semblables, calqués sur la nôtre et qu'elles ont malheureusement dépassée. Aussi bien, la faute de cette infériorité actuelle et, il faut l’espérer, temporaire, est peut-être moins due à la faute des professeurs qu’à l'insuffisance des locaux.
Insuffisance est un euphémisme. On ne peut avoir visité l'établissement actuel, rue de l'Ecole de Médecine, Sans en conserver une impression d’épouvante et de dégoût. Le rapporteur déclare que « c’est presque une écurie ». Sept à huit cent jeunes gens s’entassent dans des locaux sombres, humides, exigus, insalubres. On s'étonne que les épidémies n’y sévissent pas davantage. On est obligé d'allumer le gaz en plein jour, et sa combustion enlève aux malheureux étudiants les quelques décimètres cubes d’oxy-
gène qui leur étaient réservés. Il y a trente ans que la pressse, l'Institut, les commissions parlementaires poussent un cri d'alarme qui n’a point d’écho. Cependant il semble que nous approchons de la solution. On avait songé à reconstruire l'Ecole sur l’emplacement de l’annexe de l’Hôtel-Dieu. Des difficultés d'ordre administratif ont fait abandonner ce projet, mais il est à peu près décidé que le terrain faisant partie de l'établissement des sourds-muets, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Denfert-Rochereau, sera affecté à cet usage. Pour le moment l’Institution de la rue de l'Ecole de Médecine n’a qu'un avantage : elle enseigne à nos futurs architectes comment il ne faut pas construire.
Il faut espérer qu’une modification dans l’enseignement accompagnera l’amélioration des conditions matérielles. Que nos décorateurs étudient la vie moderne et qu'ils s'efforcent d'y adapter leurs talents ; qu'un vain souci d'originalité excessive ne les hante pas. Le jour où ils abandonneront l’archaïsme des vieux styles, la prétention des enjolivements factices pour l'étude des belles lignes et l’eurythmie de l’ensemble, ils auront créé la rénovation d’un art essentiellement populaire. Ils n’auront pas seulement joué un grand rôle artistique ; ils auront aussi rempli un grand devoir social.
À supposer que les décorateurs suivent les conseils que leur prodiguent depuis quelques années tous ceux
qui portent à notre art national un véritable intérêt, il resterait encore quelque chose à faire. Il ne suffit pas en effet de démocratiser l’art décoratif en le rapprochant de la simplicité et de la vie, c’est-à-dire du peuple ; il faut encore le décentraliser en l’adaptant à chaque région.
L'Ecole nationale des Arts appliqués à l’industrie de Bourges fut fondée en 188r. Les locaux semblaient aménagés pour une centaine d'élèves. Depuis, l’école a prospéré en 1906, trois cent soixante-dix jeunes gens suivaient les cours. Ce sont pour la plupart de modestes artisans, tourneurs, ajusteurs, modeleurs et peintres céramistes. L'enseignement, sauf les quelques restrictions à faire sur les méthodes de dessin, est excellent. A toutes les expositions, les travaux de ces jeunes gens sont remarqués. On aimerait voir des sollicitudes plus éclairées encourager cet intéressant effort régionaliste. La subvention qu'elle reçoit s'élève à 22.000 francs, elle était montée jusqu’à 30.000, puis redescendue jusqu’à 20,000. Elle est accordée moitié par la ville, moitié par l'Etat. Pourquoi les patrons directement intéressés à l’éducation technique des artisans, les Chambres de commerce chargées de la défense des intérêts économiques de leur région ne contribueraient-ils pas à élever celte subvention ?
C’est ce que l’on a compris à Roubaix ; son École nationale des Arts industriels prospère chaque jour
davantage. « Si notre grande école de Roubaix, disait M. Dujardin-Baumetz, a pris depuis peu de temps un essor remarquable, c’est que les industriels de la région se so2t associés à l'effort de l’administration par la collaboration la plus intelligente, la plus étroite et la plus active. » Cette école a reçu une subvention de 113.000 francs en 1906, l'Etat a fourni 70.000 et la ville 43.000, mais un succès éclatant a ici accompagné les efforts. Non seulement c’est l'école de Roubaix qui obtenait le premier prix dans l’enseignement général des Arts appliqués, mais encore la prospérité de l'établissement peut être aisément mise en lumière par le nombre et la qualité de ses élèves.
Voici les chiffres éloquents que le directeur de l’école a bien voulu communiquer.
Nombre d'élèves inscrits de 1896 à 1906
Année scolaire 1896-1897....... SA 594 » ie on ln PEER Z VET 604 » TOO OO eme ie 685 » LOOD TOO aa re ners 988 » LOS TOO ce mare see 940 » ODA TMD en e dead e 1.099 » TOI TOO Mur due 1.030
Si maintenant nous passons à l’examen des pro-
AOOR
fessions, nous trouvons que ces 1.030 élèves se répartissent ainsi :
Filiteurs ne Em Te CE CEE Ponte 52 Tetntariers M EN Re te OT ln Re 56 Ouvriers Au textile Re Pa RP RE ETC E 165 RÉTHErTS 2 RES OS ra II Fondeurs, architectes, dessinateurs, mécaniciens... 746
Total Re PRE TRE EP RE EE CIO
Comme on le voit, ce n’est pas seulement une école ou l’enseignement est excellent et où les élèves sont chaque jour plus nombreux, c’est ainsi une institution largement démocratique et répondant bien aux besoins pour lesquels elle a été créée.
L'école d’Aubusson va être complètement réorganisée. L'administration des Beaux-Arts projette de l’affecter uniquement à l'étude de la tapisserie. L'idée est excellente, mais si l’on ne relève pas les crédits qui ne sont aujourd’hui que de 15.000 francs il sera difficile de donner un enseignement sérieux et fécond. Là encore si l'Etat ne se décide pas à être un peu plus généreux, il faudra que les commerçants et les industriels du pays apportent à cette œuvre une collaboration qu’ils ont d’ailleurs promise.
A Limoges, l'Ecole nationale d’art décoratif et le musée Adrien-Dubouché reçoivent une subvention de 36.000 francs de l'Etat, et de 30.000 francs de la
ville. Ces encouragements sont mérités. Le nombre
des élèves varie entre 500 et 600 ; les jeunes gens y apprennent la céramique et le modelage, les jeunes filles suivent des cours de dentelle. Le musée Adrien- Dubouché offre une intéressante collection de céramiques.
Il est difficile de porter un jugement sur l'Ecole des arts décoratifs de Nice, étant donnée sa création toute récente. Elle reçoit environ 250 élèves ; elle compte 9 professeurs. Elle ne subsiste pour le moment que grâce aux subventions dont elle est dotée et qui proviennent de l'Etat pour une somme de 21.900 francs ; de la municipalité pour 17.000 francs et du département pour 6.000 francs. On y enseigne le dessin, le modelage, l’anatomie et l'histoire de l'Art. L’on est en droit d'espérer que l'Ecole de Nice viendra bientôt rivalisre avec ses aînées de Bourges, de Limoges et de Roubaix (1).
1. J.-B. Pillet. Organisation générale des Arts industriels en France.
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