CHAPITRE V
NOS ÉCOLES NATIONALES DES BEAUX-ARTS DE PARIS ET DE PROVINCE ACADÉMIE DE FRANCE A ROME
Ayant ainsi précisé dans quel sens nous désirions voir opérer certaines réformes en matière de dessin, d'architecture, d'art décoratif, nous avons peu de choses à ajouter en abordant la question plus générale de l’enseignement professé à notre École Nationale des Beaux-Arts de Paris et dans les écoles nationales de province (1). On sait à quelles critiques cet enseignement a donné lieu, on sait aussi combien il a trouvé de défenseurs convaincus. Il est difficile en cette matière de se former une opinion personnelle tant le
1. Havard. Lettre sur l'enseignement des Beaux-Arts. Bonnafé. Un art, une école.
Lemaître. L'Ecole des Beaux-Arts dessinée et racontée par un
élève.
Todd. New methods in education. Art, real manual training,
nature, studing.
désaccord est profond entre les antagonistes. Il est probable que l'Ecole ne mérite «ni cet excès d’honneur, ni cette indignité » et quesi les dirigeants veulentun peu moderniser les études, l'Ecole restera un excellent foyer d'éducation artistique où les jeunes gens pourront former leur goût et acquérir une certaine maitrise.
Parmi les artistes, M. Rodin se déclare partisan de la fermeture de l'Ecole, tandis que M. Abel Besnard se contenterait de quelques modifications à y apporter. Le premier se plaint que l’antique soit la seule base de l’enseignement moderne, le second fait entendre des doléances contraires. Chez les Parlementaires, même désaccord. À une année d'intervalle, la Chambre des députés entend M. Massé (1) qui préconise la suppression des ateliers et M. Henri Maret (2) qui prend leur défense avec non moins d'énergie : quant à M. Couyba il verrait d’un bon œil leur remplacement par des bourses d'atelier. Nous avons eu assez souvent occasion au cours de de cette étude de faire l’éloge mérité du lumineux rapport de M. Couyba pour pouvoir déclarer que sur ce point nous nous séparons absolument de lui. Instituer un régime de bourses, c’est-à-dire d’exa-
mens et de concours supplémentaires, ce serait à
1. M. Massé. Budget des Beaux-Arts, 1993. Rapport. 2. M. Henri Maret. Budget des Beaux-Arts, 1904. Rapport.
coup sûr agraver le dogmatisme rigide que M. Couyba n’a pas d’ailleurs été le dernier à dénoncer. Que l’on maintienne le régime actuel de l'Ecole, ou que l’on décide de faire percevoir une somme modique dont les élèves pauvres seraient dispensés ; mais que l’on n’exige pas de ces derniers, en plus de lexamen d'entrée, un supplément de connaissances dont les élèves payants seraient affranchis. Il y a trop de concours, trop d'examens pour l’obtention des médailles et des bourses de voyage. Les jeunes artistes en sont souvent fascinés, et loin de fournir un travail personnel par ce que désintéressé, ils ont trop de tendances à flatter tel ou tel membre du jury afin d'acquérir la palme désirée.
L'Ecole nationale des Beaux-Arts nous a coûté en 1906, une subvention de 304.760 francs pour le personnel, et une autre subvention de 127.500 pour le matériel. Nous sommes loin des crédits dérisoires dont nous avons signalé l'insuffisance et ce demi-million bien employé pourrait évidemment aider efficacement les efforts intelligents des professeurs de la rue Bonaparte.
Si nous quittons Paris pour la province nous ne trouvons que trois écoles nationales des Beaux-Arts pour tout le pays, Lyon, Toulouse et Dijon.
Celle de Lyon est la plus considérable. L’alloca. tion relativement importante que l'Etat lui donne 26.000 fr.) a permis son développement et aussi la
création de divers cours nouveaux. On y étudie aujourd’hui l’art décoratif et la lithographie comme le dessin et la peinture. Les jeunes filles sont admises à suivre les mêmes études que les jeunes gens. Un grand nombre d'étrangers se sont déjà fait inscrire sur les registres de l'Ecole. Signalons enfin que trois premiers prix de Rome ont été obtenus par des élèves de cet établissement.
La subvention accordée à l’École de Toulouse est insuffisante. Les professeurs reçoivent un salaire dérisoire, et il n’y a point d'atelier d’art décoratif. Si l'Etat se décidait à augmenter un peu son allocation aujourd'hui réduite à 16.000 francs peut-être l'École de Toulouse qui compte près d’un millier d'élèves et dont l’enseignement est excellent rivaliserait-elle de prospérité avec celle de Lyon.
L'École nationnale de Dijon reçoit 16.000 francs de l'Etat, 2.600 francs de la ville et 1.400 francs du conseil général. De grandes améliorations matérielles devraient être effectuées ; quant au programme de l’enseignement, il comprend une section de dessin, peinture et aquarelle, une section d’architecture, une section de sculpture et une section d'art appliqué.
En ce qui concerne les écoles régionales ou municipales des Beaux-Arts voici la liste des subventions que l'Etat leur à allouées en 1905 :
Hérault. — Montpellier. Ecole régionale
dés BOautrARSIE SAR SR 7.386 fr. 5o Ile-et-Vilaine. — Rennes. Ecole régionale
des Bolux- AN LU SR 13.400 Maine-et-Loire. — Angers. Ecole régio-
nalo des Beanr-ARE 0 10.100
Meurthe-et-Moselle, — Nancy. Ecole régio-
nale des Doaux ANS MORE 8.140 Nord. — Lille. Ecole régionale des Beaux- ARS PURES NE PR RE NES 14.625
Puy-de-Dôme. — Clermont-Ferrand.
Ecole régionale des Beaux-Arts.... 7.383 33 Seine-Inférieure.— Le Havre.Ecole muni-
cipale des Beaux-Arts.,............ 3.480 Seine-Inférieure — Rouen. Ecole régio-
pale des Beaux-Arts.............. 13.133 Somme. — Amiens. École régionale des
Beat A pis 1 RS RARE RS RU 8.300 Vienne. — Poitiers. École municipale des
DORE AT RER Ne es 3.833 58
L'Académie de France à Rome est inscrite au budjet pour une somme de 21.000 francs. La discussion engagée au sujet de l’enseignement à l'Ecole des Beaux-Arts se prolonge et s'aggrave au sujet de la Villa Médicis. Cette institution a résisté jusqu'ici à tous les assauts de ses adversaires, il est vrai qu’elle
a aussi trouvé des défenseurs convaincus. Ce qui est à peu près incontesté c'est que presque tous les envois faits par les jeunes artistes pensionnés à la Villa sont au-dessous du médiocre : il conviendrait peutêtre de laisser à ces jeunes gens toute latitude pour diriger leur études dans la voie qui les séduirait le plus.
La plupart des rapporteurs demandent donc que l’on supprime l'obligation d'envoyer à des époques fixes des travaux déterminés. Mais faut-il aller plus loin, faut-il dire que le séjour des artistes à Rome leur est néfaste, qu’elle tarit leur inspiration, et que les chefs-d’œuvre de l’antique au milieu desquels ils auront vécu pendant quelques années deviendront chez eux une obsession dont ils ne se débarrasseront jamais. La vérité c’est que Rome n’est plus le centre incontesté de tous les arts. Excellent pour les sculpteurs, le séjour à Rome est sans doute insuffisant pour les peintres et peut-être dangereux pour les architectes. Aujourd’hui nos musiciens pensionnés doivent séjourner quelque temps en Allemagne, et nos architectes sont tenus de visiter la Grèce. Ce qui est dangereux pour les artistes, ce n’est pas de connaître Rome, c'est de ne connaître que Rome et si des bourses de voyage leur permettent d’étudier les chefs-d’œuvre des autres centres, la Villa Médicis peut rendre à nos artistes des avantages qui suffisent à justifier son existence.