‹ L'Art dans une Société démocratiqueChapitre 41 sur 54 · Le Bayreuth français ». Articles du Gil-Blas · texte numérisé non relu

Le Bayreuth français ». Articles du Gil-Blas

ment pas à l’acquisition des objets d'arts que font cha que jour les musées ; elles sont réservées pour le traitement du personnel et pour les réparations d’entretien. Quant aux achats de tableaux ou de sculptures, c'est au moyen de la caisse spéciale des musées que l'on peut les effectuer. On sait que la loi de 1896 précisée par le règlement du 31 juillet 1900, a organisé le fonctionnement de cette caisse. Elle produit à peu près 400.000 francs chaque année et est formée du revenu de la vente des diamants de la couronne et du produit des ventes des ateliers de moulage. Tous les rapporteurs du budget des Beaux-Arts devant la Chambre, sont d'avis qu'il y aurait un excellent moyen d'augmenter les revenus de la caisse des musées. Il suffirait pour cela que PEtat reprit le monopole des photographies et des catalogues qu'il a autrefois concédés à des entreprises particulières. Il n’y aurait là rien qui ressemblerait à de la spoliation, puisque le contrat entre l'Etat et ces maisons est essentiellement résiliable sous condition. En ce qui concerne les photographies, l'Etat perdra les clichés utilisés jusqu’à ce jour ; en ce qui concerne les catalogues, il doit racheter tous les invendus. Ces petits sacrifices seraient aisément compensés. Et si même on laisse de côté le point de vue pécuniaire, un classement plus méthodique et plus régulier pourra être effectué par ce moyen.

Que faut-il penser maintenant de l’organisation

actuelle des musées de province. C’est une erreur généralement répandue qui veut que ceux-ci ne comptent guère de toiles célèbres : Ingres est presque tout entier à Montauban, le musée de Bordeaux a des œuvres du Pérugin, de Rubens et de Véronèze. Celui d'Angers s’enorgueillit des œuvres de Philippe de Champaigne, de Van-Loo, de David d'Angers et de Boucher ; un Murillo et un Ribera embellissent celui de Pau ; enfin, le fameux musée de la Picardie à Amiens et celui de Saint-Quentin sont les plus justement célèbres de nos musées provinciaux.

Mais si, dans la plupart de ceux-ci l’on peut trouver tel ou tel chef-d'œuvre, il semble bien par contre qu'aucune méthode sérieuse n’ait présidé à l’organisation de l’ensemble. C’est un envoi de l'Etat, c’est un don posthume de riche collectionneur qui a procuré à un musée le tableau dont il s’enorgueillit justement. À côté de la toile illustre s’étalent des médiocrités de toutes sortes. Or, pour répondre à ses fins, un musée ne doit pas être un bric-à-brac où l’on trouve pêle-mêle quelques objets précieux parmi les non-valeurs.

Le musée est un prolongement de l’école. Mais, dira-t-on, les deux ou trois cents musées de province ne peuvent pas devenir autant de Louvre ! L’Etat se déciderait-il à tripler ou à quadrupler les trop faibles subventions qu’il leur octroie, qu'un

semblable projet ne pourrait être réalisé. Leur ambition doit être plus limitée. Tout d’abord la décentralisation artistique doit s'accompagner jusqu’à un certain point d’une petite concentration. Il n'yaen effet aucun inconvénient à supprimer certains musées trop infimes et sans intérêts. Puis dans chaque centre, il serait désirable d'organiser un musée régional. Car le régionalisme bien compris consiste à faire renaître l’activité et la vie d’une contrée, non à la diviser arbitrairement en parcelles innombrables. Dans ces musées régionaux on devrait trouver deux choses : une vue d'ensemble de l’œuvre artistique générale ancienne ou contemporaine et une collection exacte, aussi complète que possible des productions esthétiques de la région. En ce qui concerne la .sculpture, ces musées de la province demanderaient au Trocadéro le moulage de la plupart des merveilles qu’il renferme ; pour Ïa peinture, des copies consciencieuses ou des gravures, reproduisant les chefs-d’œuvre du Louvre ou du Luxembourg ne seraient-elles pas préférables aux originaux parfois dépourvus d’art qui ornent les murs de nos musées de province. À côté de cette vue d'ensemble, il faudrait aussi, avons-nous dit, une collection exacte des productions régionales. Le musée n’est pas un lieu d'attraction, mais un foyer d’études. L'artiste, l'artisan même doivent y puiser des conseils utiles. Les conservateurs de ces musées doivent alors des-

cendre des hauteurs de la plastique pure pour s’occuper de l’art industriel et de l’art décoratif. A Roubaix, à Saint-Etienne, à Limoges l’on a pensé que les musées étaient destinés à jouer un rôle utilitaire à côté d’un rôle esthétique. Ainsi compris les musées régionaux sont destinés à rendre aux populations des services considérables : ils sont le complément nécessaire à leur éducation esthétique : et ils sont en même temps, par les expositions multiples des productions régionales, une source d'inspiration et un ensemble de préceptes où les artisans locaux puiseront largement.

Ces transformations sont d’ailleurs insuffisantes. Il nous importe assez peu que les musées soient démocratisés, si la démocratie n’a pas la possibilité de les visiter. La société dite des Musées du soir s’essaye à une tentative extrêmement intéressante, on ne peut que louer sans restrictions le sentiment qui l’a inspirée ; mais ses projets vont se heurter à bien des obstacles. Tout d’abord, nous l’avons dit dans la première partie de cette étude, l'éclairage artificiel fausse souvent la vision de la peinture. En second lieu cet éclairage augmente dans des proportions notables la possibilité d'incendie. Peut-être la science résoudra-t-elle ces deux difficultés, une autre demeurerait. Tant que l’ouvrier et l'employé seront astreints à des journées de travail de dix ou douze heures, il serail puéril d'espérer les voir accourir au musée au

sortir de l'usine et de l'atelier. C'est ce même inconvénient que nous rencontrerons quand il sera question de théâtres populaires. L'ouvrier ne fréquente même pas les cours spéciaux et gratuits d’apprentis- Sage qui ont lieu chaque soir dans tous les centres industriels : il aurait grand intérêt à les suivre, Puisque le dur labeur quotidien l'empêche de perfectionner son éducation technique, pouvons-nous croire qu'il ne sera point un obstacle à son éducation esthétique. Qu'il s'agisse de conjurer la crise de l’apprentissage, chaque jour plus redoutable ; ou que l’on s’occupe de donner au peuple des éléments plastiques ou littéraires, la réduction des heures de la journée du travail, tout au moins l’observation stricte de nos lois protectrices, s'impose avec une égale nécessité.

En attendant que les « Musées du soir » aient répondu victorieusement à ces trois objections, d’autres tentatives pourraient être faites. L'on pourrait introduire un peu d’art à l’école, à l’usine et à la caserne.

On pourrait à peu de frais acquérir pour nos lycées, nos collèges et même nos écoles communales quelques moulages instructifs et quelques belles lithographies. On devrait surtout, dans toutes les villes où existent des musées, y conduire fréquemment les enfants et les jeunes gens.

A l'usine, dans les ateliers, les patrons devraient

se préoccuper de faire parfois visiter les musées à leurs ouvriers. Il se trouverait toujours quelque professeur, quelque amateur pour leur en faire comprendre les beautés; au besoin, l’un des administrateurs du musée visité pourrait leur donner les explications nécessaires. D'ailleurs si les musées étaient aménagés comme nous le désirons, s'ils présentaient un caractère pratique à côté du caractère purement plastique, s’ils comprenaient des sections spéciales d'art décoratif et d’art appliqué à l’industrie, ils offriraient pour le perfectionnement technique des ouvriers des avantages dont les patrons ne seraient pas les derniers à profiter.

Enfin comment faire pénétrer un peu d'art à la caserne ? On se souvient d’une circulaire ministérielle d'il y a quelques années. Elle prescrivait aux sous-officiers de mener leurs hommes dans les musées et de leur en expliquer les merveilles. L'idée était des plus intéressantes ; il est malheureusement certain que rien dans l'instruction actuelle des sergents et des adjudants ne les prépare au rôle de critiques d’art que l’on a voulu leur faire jouer. La question de l’art à la caserne se rattache à un ensemble des plus importants. Est-ce que en temps de paix la caserne ne pourrait pas être comme un prolongement de l'Ecole. On pourrait exiger de nos officiers en plus des capacités techniques des notions de droit, de médecine pratique, de littérature ou d'art.

Et les conférences qu'ils feraient ou les cours qu'ils professeraient seraient suivis avec intérêt et avec fruit par nos soldats.

Si nous avions à conclure et à résumer en quelques mots le sens dans lequel nous voudrions voir effectuer les réformes de l’art plastique, nous souhaiterions que le peuple par sa collaboration donne à cet art une vitalité nouvelle, et que d’autre part l’art plus généralisé et pénétrant les couches sociales les plus modestes, répande avec moins d’avarice de l'harmonie et de la beauté (1).

1. Marius Vachon. Rapports sur les Musées et les Ecoles d'art industriel et sur la situation des industries artistiques en Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie et Russie. Paris, 1885. Marius Vachon, idem., Suisse et Prusse Rhénale, Paris, 1886. — Marius Vachon, idem., Belgique et Hollande, Paris, 1888. — Marius Vachon. Les industries d'art, les écoles et les musées d'art industriel en France, Nancy, 1897.

Page 1