Müller. La musique
répétaient en travaillant, au printemps surtout, c’està-dire au moment où le labeur des champs est le plus pénible. Le caractère pratique des chansons grecques nous inspire une autre explication. Si le vos était mélancolique et trainant c’est parce qu’il accompagnait ainsi le labeur méthodique, pénible et prolongé des cultivateurs, de même que l’oën evo des fileuses était doux et serein, que l’osn sruvvos des meuniers était plus énergique, que l’euéarçouy guerrier était scandé comme une marche, et q e 1: uevæ des nourrices endormait l'enfant comme le rythme des berceaux. En dehors de ces chansons propres à chaqu métier il y en avait d’autres spéciales à certaines solennités, c’est ainsi que l’on chantait l’oucvaroc aux mariages et les 5nve pourles funérailles. De nos jours deux pratiques subsistent dont l’une est certainement une survivance de ces habitudes et dont l’autre offre avec elles quelque analogie. Dans la Grèce moderne on continue comme autrefois à faire en des chants spéciaux l'éloge du mort que l’on conduit à sa dernière demeure, et d’autre part les nègres de nos Antilles accompagnent la plupart de leurs travaux, notamment l'abattage des cannes à sucre de refrains qu’ils reprennent en chœur. Nous en aurons fini avec les chansons grecques quand nous aurons cité la légende des hirondelles. Chaque année au printemps, lorsque les hirondelles étaient de
reto.r, des bandes joyeuses d'enfants couraient par les rues en entonnant un hymne spécial.
Les Grecs eurent toujours en grand honneur la musique et le chant. L'existence d’'Orphée est aujourd’hui fort contestée, mais l’histoire garde le nom de Linus, de Pindare, d'Alcrée, d’Epiménide, de Stésichore, de Xénocrite, de Cléomène, de Nasside de Locres, de Sapho et des fameux rapsodes Tamyris et Terpandre. Les deux grands philosophes Solon et Platon ne dédaignaient pas de consacrer plusieurs heures par jour à l'étude de la musique. Il y avait à Athènes des écoles de chant dont l’enseignement durait trois ans, eten Acardie la musique était l’une des branches les plus cultivées de l'instruction.
Il n’en fut pas de même à Rome. Il faut voir avec quel mépris les auteurs parlent des gens du peuple en goguette, des galvaudeux en ribaude qui célébraient par le Subure leurs bonnes fortunes ou leurs exploits bacchiques. Il est fort probable qu’à Rome la musique et le chant ne sont pas élevés bien haut. En dehors des roturiers en liesse, il y eut une autre source de chansons populaires. De tous temps et dans tous les pays les marins ont eu des refrains originaux. D'abord la tristesse de leur existence éloignée de tout commerce humain devait les inciter à dissiper la mélancolie qui aurait pu les envahir par des chœurs joyeux et entraînants. Puis dans les lourdes trirèmes, dans les galères, la cadence avec
laquelle les rames frapperont l’eau, la repousseront avec vigueur pour se relever ensuite et pour retomber à nouveau est essentielle. Le refrain que l’on chante facilitera cette cadence et ainsi cette nouvelle source de chansons nous apparaît avec le même caractère d'utilisation pratique que nous avons relevé en Grèce.
Il en est tout autrement de la chanson de l’ancienne France. Les trois plus vieilles chansons qui nous ont été transmises, la chanson de la Pernetïte, celle du roi Loijs et celle de Renaud sont tristes, funèbres mêmes avec par instant une pointe de réalisme.
Il est vrai qu’une floraison de genres divers ne va pas tarder à faire son apparition. Elle devient guerrière, avec la chanson de geste ; les exploits de Charlemagne, l'épopée des croisades allaient séduire le talent des troubadours et des trouvères comme naguère les légendes de l’Hellade avaient inspiré les poèmes des rapsodes. Elle devient légère, sous l’influence de maître Clément Marot; roturière et effrontéeavec le Villonisme. La voici politique sous la Ligue et mordante comme la satyre Ménipée, la voilà un siècle plus tard idylique et pastorale avec Racan. Mais c'est au commencement du xix° siècle avec Béranger et Désaugiers que la chanson française atteint son apogée. Aujourd’hui quand nous relisons certaines de ces chansons qui ont eu leur heure de grande célébrité, non seulement en France, mais encore dans
le monde entier, ilnous apparaît que leur valeur n’est peut-être pas proportionnée à leur renommée. C’est qu'elles répondaient à des besoins que nous ne connaissons plus, à des désirs qui se sont calmés, à des regrets qui se sont éteints. Et ce qui en fait le charme, c’est qu'elles gardent encore dans leurs strophes démodées et fanées et les aspirations d’un autre âge et les souvenirs d’une époque déjà lointaine. Quelle que soit l'opinion que l’on puisse avoir sur la valeur des chansons anciennes, il est un point sur lequel tout le monde se mettra aisément d'accord. C'est que la plupart de celles d’aujourd’hui sont tombées au-dessous du médiocre. Du grand musichail boulevardier au plus humble café-concert de la province, c’est toujours la même sottise décevante ou la même pornographie basse. Parfois ces deux éléments fusionnent en sottise pornographique. Qu'il s’agisse de scènes superbes illuminées par une triple rampe électrique ou de tréteaux lamentables que des lampes fumeuses éclaboussent avec ennui, ce son toujours les mêmes faux artistes déclamant de la fausse littérature accompagnée de fausse musique. Et le mal ne se répand pas seulement dans la salle, au milieu du public empoisonné de ces productions insipides etimmorales. Acteurs et chanteuses en sont les premières victimes. Devant le succès toujours croissant des cafés-concerts de toutes sortes, des milliers d'hommes et de femmes, quittent l'usine, le magasin sur-
tout : ils s’intitulent artistes et n’ont point la moindre notion de l’art ; chanteurs sans voix et musiciens sans études, ils sont les premières victimes de leurs illusions. Ils ne tardent pas à se plaindre de leur métier, et à crier que l’on exploite leur talent : c’est leur misère seule dont on abuse. Une campagne de presse toute récente a mis en lumière toutes les turpitudes de cet état de chose qui acculait les hommes à la faim, et les femmes à la prostitution. Cette campagne fut sanctionnée par une circulaire ministérielle, interdisant les quêtes au cours des spectacles, et défendant aux régisseurs et directeurs d'entreprises dites théâtrales de loger les chanteuses dans leur établissement. Ces mesures sont excellentes ; elles sont insuffisantes, mais nous nous écartons de notre sujet : tout cela relève de la police, non de l’art. Cependant, tandis que la chanson s’étiole et se corrompt dansles cafés-concerts, quelques hommes de talent et de probité s'efforcent de lui rendre son éclat. Il est certains « cabarets » où l’on refuse de sacrifier au mauvais goût général et aux caprices du moment. On peut y entendre encore de la musique et de la littérature, mais combien ces efforts sont mal récompensés et combien de ces chansonniers végètent inconnus ou périssent misérables, tandis que des régisseurs peu scrupuleux s’enrichissent en spéculant sur la sottise ou les passions des foules. En ce moment, l'Etat n'intervient pas: il ne sub-
ventionne ni les music-hall, ni les € cabarets » des chansonniers. Tant que de vastes théâtres populaires n'auront pas été fondés à Paris et en province, il sera bien difficile d'accorder à ces courageux artistes une protection officielle. Du moins est-il certaines circonstances, en dehors des émargements au budget, dans lesquelles l'Etat peut montrer sa bienveillance et sa sympathie pour ces tentatives: dans cet ordre d'idée nous ne pouvons que nous réjouir de ce que tout récemment, en récompensant le talent d'un des « princes » de la chanson, le gouvernement ait montré qu'il tenait celle-ci pour une des branches les plus fécondes de l’art français.