‹ L'art de découvrir les sourcesChapitre 25 sur 28 · CHAPITRE XXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIL

OUGIHB IT nUM»i8 DB CBTTB THÉOHIB.

Le lecteur est sans doute curieux de connaître quelle a été Torigine de cette théorie et commeot elle s*est propagée; je vais tâcher de le satisfiiire en mettant sous ses yenx une courte notice sur mes travaux hydroscopiques.

La grande ligne qui sépare en France le terrain primitif du terrain calcaire, part des bords de la Méditerranée, traverse, en décrivant une infinité de contours, les départements du Yar, de la Dréme, de l'Ardèche, du Gard, de ia Lozère, de l'Aveyron, du Lot, de la Corrèze, de la Dordogne, de la Haute- Vienne, de la Creuse, etc.

Cette ligne traverse précisément la petite paroisse de Saint-Jean-Lespinasse (Lot), dont je fîis nommé desservant en 1818. A peine arrivé dans cette localité, je fus vivement frappé du contraste que présentaient, sous le rapport des sources, la partie orientale du département du Lot et la partie ooci« dentale.

La partie* orientale, toute composée de terrams

primitifs, offre des collines fort prolongées et trèsrégulières. Les vallées et les vallons, les rivières et les ruisseaux affluent les uns dans les autres avec un ordre que Ton pourrait dire parfait. On y voit les sources sortir de toutes parts; presque toutes les maisons en ont au moins une à leur portée, et presque tous les prés y sont arrosés par des rivières, des ruisseaux ou des eaux de source.

Les vingt-quatre cantons qui forment la partie occidentale et méridionale du département, sont tous situés sur le terrain calcaire, manquent généralement de ruisseaux, de fontaines et même de puits à sources. On peut atter en droite ligne de TËst à l'Ouest, depuis Lissàc jusqu'à HareuO, distants de 54 kilomètres, sans rencontrer un seul cours d'eau, et du Nord au Midi, depuis Mézels jusqu'à Sauliac, distants de 46 kilomètres, sans traverser d'autre cours d'eau que le ruisseau de Gramat, dont toute la partie inférieure est à sec pendant les trois quarts de l'année. Cette partie du département, quineprésente aucun cours d'eau, forme une étendue de 50 lieues carrées. ^

Les récits des maux sans nombre que causait la disette d'eau, et qui étaient, dans cette contrée, le sujet le plus ordinaire des entretiens, ne tardèrent pas à venir m'attrister. Dans la plupart des communes, me disait-on journellement, tous les habitants sont obligés d'employer, dans les temps les plus précieux, une, deux, trois, quatre ou cinq heures par jour pour aller, avec des barriques, quérir à la ri«*

vière l'eau qui est nécessaire à eux et à leurs bestiaux. Ceux qui n'ont ni attelage, ni monture^ et qui forment la plus grande partie de la population, vont

jusqu'à une ou deux lieues chercher Feau avec des seaux qu'ils portent sur leur tète; d'autres n'ont pour toute boisson que Teau bourbeuse et fétide des mares. En certains endroits, on vend Teau de rivière de vingt à trente centimes le seau, et chaque bète de trait ou de somme en boit pour une dou- ^^aine de sous par jour. On voit de temps en temps au bord des rivières des brebis qui n'ont pas bu depuis plusieurs jours, les unes se précipiter dans Teaii et s'y noyer, les autres se gorger d'eau et périr subitement. A leur retour de la rivière, les bestiaux sout presque aussi altérés qu'ils l'étaient à leur départ. Lorsqu'un incendie se déclare, on n'a aucui| moyen d'en arrêter les progrès. Les ^fObri|taireà qui ont des citernes sont extrêmement l^rës, it ils ne peuvent les ouvrir au public qu'en se résignant à manquer eux-mêmes d'eau. Si, dans une commune,* il y a un puits qui fournisse de l'eau, ses alentours ressemblent continuellement à un champ de foire. Les personnes qui s'y rendent denuit et de jour, sou» vent de fort loin, avec leurs troupeaux, sont obligées d'attendre plusieurs heures, jusqu'à ce que les pre-

miers venus aient abreuvé leurs troupeaux et rëim» pli leurs banîqjiesV ^ -"^^^^^

En entendant*ces doléances et un granî nomb^

d'autres, qui avaient pour cause le manque d'eau, je me disais souvent : Serait-il donc possible que Dieu

eût abaadomé à jamais tant d'infin'tuné^popidaiions*

■ - ■ = -y . " j :T *iffeq.

aux angoisses delà soif! Ne serait^il pas possible de trouver flans ces maHicurcuscs contrées des sources, fussent-elles très-profondes 1 Muni de quelques up- . tions de géologie, et sachant c^u'il tomb^^|| |p i>t de pluie surTes terres calcaires qpe sur les autres, je me mis à parcourir dans tous les sens ces vastes- et arides plateaux pour essayer de me rendre compte de ce que pouvaient y devenir les eaux pluviales^ et voir si je pourrais y découvrir quelque indice de source. Près de deux années se passèrent sans que j'eusse aperçu le moindre signe de la présence des sources; je trouvais partout les habitants convaincus qu'on ne pourrait jamais en découvrir parmi eux, attendu que les innombrables et profondes excavations qu'on y avait faites depuis le çomméncement du monde étaient restées sans ré* sultat.

N'ayant pu rien obtenir sur les plateaux, je me inis à parcourir et à examiner successivement les bords de nos trois principales rivières, qui sont : le Lot, le Cellé et la Dordogne. J'y vis un très-grand nombre de sources, placées à des intervalles assez courts, dont les unes seraient assez puissantes pour former seules des rivières, d'autres des ruisseaux et| une infinité d'autres moins volumineuses. Toutes sortent de terre et se jettent immédiatement dans les rivières. Je me dis alors : Ces sources ne s'engendrent pas dans la roche même qui les vomit, ni dans m espace de quelques hectares de terrain; elles doivent donc être le produit des eaux pluviales qui tombent sur /es plateaux, et qui sont absorbées

ausdtât qu'elles tauéient le soi. Ayant ainsi commencé à me rendre compte dn sort des eaux plu^

viales qui tombent sur nos plateaux calcaires, je partis du débouché de plusieurs de ces sources, ^

Jarcourus les plateaux qui les dominent pour tàchei^ 'y découvrir quelques indices de leur passage; mais, dans ces premières explorations, je tombai malheureusement sur des régions toutes parsemées de bétoires que je ne savais pas alors aligner, et je n'obtins aucun résultat; seulement il me resta la conviction que, sous les plateaux calcaires, des ruisseaux souterrains devaient se former, s'accroître et marcher comme les cours d'eau visibles dans d'autres j[>ays; mais où passaient-ils?

Pensant alors que j'avais peut-être pris à reboui^ l'étude de l'hydrographie souterraine, et qu'avant de l'étudier dans les terrains affaissés et bouleversés, j'aurais dû commencer cette étude dans les terrains réguliers et primitifs, oii les sources sont si nombreuses, j'employai deux autres années à parcourir et à examiner les terrains primitifs du département du Lot ; j'y examinai avec une attention particulière les sources qui sortent de terre naturellement, dans quelles circonstances de terrain elles se produisenL pourquoi* elles apparaissent sur certains pointé W non sur d'autres, pourquoi elles sont inégales en volume, quelles règles observent les ruisseaux visibles dans leur formation et leur écoulement, etc. C'est donc sur ce terrain-là que je recueillffti à force d'observations, la vraie théorie des cours d'^u sou* terrains et de leur éruption. ' "^-îv.^. *

L/'iyiiizcO

Restait à transporter celte théorie clans les plateaux calcaires, et à en faire Tapplication aux cours d'eau qu'ils recèlent. Je repris donc l'examen des cours d'eau qui sortent de terre aux bords des rivières pour essayer d'en suivre le cours en allant vers leur amont présumé. Je commençai fort heureusement cet examen par la source de Louysse, qui forme à elle seule une grande rivière. En parlant de son débouché, et allant vers l'amont, je trouvai d'abord un vallon très-prononcé, mais dont la dépression, quoique toujours facile à saisir, va en diminuant jusqu'à Thémines, où s'engouffre un grand ; ruisseau ; je n'hésitai pas à reconnaître ce ruisseau pour le principal affluent qui va former à 25 kilomètres de distance l'énorme source de Louysse, et qui, selon toutes les probabilités, devait marcher sous le vallon que je venais de parcourir. Cette première étude, que je trouvai très -satisfaisante, m'encouragea à suivre de la même manière un certain nombre d'autres cours d'eau qui, après avoir ruisselé sur le sol, se perdent et vont sortir aux bords des rivières. C'est ainsi que je parvins à reconnaître que les ruisseaux de Théminettes et de l'Hôpilal-Issendolus vont se jeter sous terre dans le conduit de Louysse ; que les ruisseaux de Rinhac et de Saignes, après avoir disparu sous terre, vont joindre l'Alzou ; que le ruisseau de Miers, après s'être engouffré à Roque-de-Corn , se reproduit à Montva-. lent, au bord de la Dordogne ; que le ruisseau qui se perd à Sounac va sourdre à Sainte-Eulalie ; celui d'Assier, à Corn, et celui de Reyrevignes, àRoussac ;

ces trois derniers ruisseaux, après aToir marefié sous

terre de trois à quatre lieues, s'épanchent au bord du Cellé.

Tous ces ruisseaux étant beaucoup plus gros eu sortant de terre qu'en y entrant, j'en tirai ia conséquence qu'ils 7 avaient reçu un grand nonbre d'autres ruisseaux.

£n allant depuis le dégorgement jusqu'à i'engoi^ gementde chacun de ces cours d'eau sauterrains, et suivant toujours le iènd du vaHon qui en marquait le passage, je rencontrai tantôt m puits naturel au fond duquel paraissait le cours d'eau, tantôt une crevasse au fond de laquelle on Tentendait bruire; . ici était Torifice d'un boyau souterrain par lequel on m'assura qu'uneloutresortait de temps en temps (1 ); là on avait souvent \u, à la suite de grandes pluies, une colonne d'eau s'élancer du sein de la terre et s'élever jusqu'à deus ou trois mètres de hauteur. Tous ces indices et autres , à mesure que jé les reneontnnsy me confirmaient de plus en plus que j'étais dans la bonne voie.

Nous avons encore dans le département du Lot nn grand nombre de sources non moins importantes que celles qui viennent d'être nommées, qui sortent de terite aux bords des rivières sans qu'on voie, dans

les bassins qui les produisent, un seul de leurs af-

(1) La prtetnce d'une loatre au miKeu de ces arides lef^ nîns me fimiva n(MMeidenieot la présence de la. rivière aouterrains en cet endroit, mais encore qu'elle était peuplée de poissons, puisque eet animal an fait sa principale nourair tore.

Olfeitized 1

ilueuts marcher à découvert. Les principales, qu'on voit au bord du Lot, sont : la fontaine de Touzac, près de Puy-l'Evèque ) celles des Chartreux et de

Saint-Georges , à Cahors ; celles de Crégols et de Cajarc. Sur les bords du Celle ou trouve les sources de Saint-Sulpice ; le puits de Marchepé et le puits de Ressér^y dtns la commune de Marcillac; le Bour«* landan et la PescaleHe, dans la commune de Cabre^ rets. Sur les bords de laDordogne, on remarque les fontaines de Mayraguet et du Gourg, près de Souillée; celles de ^iauoe et de Murel, près de Martel, etc.

En Toyant la plupart de ces fontaines sourdre près

des rivières, aux issues de longues vallées, dans les- (UM^ês aboutissent un grand nombre de vallons et Ipbde terrain, je me crus fondé à conclure qu'elles se'iormaient, marchaient sous terre et suivaient ftSi thalwegs des vallées ou vallens, comme le font les ruisseaux visibles. C'est surtout dans la partie méridionale du . département qu on voit les vallées, vallons, gorges et plis de terrain àussi bien créu- Ms et aussi régulièrement disposés que dans les terrains primitifs. Quoique ces dépressions soient généralement privées de ruisseaux et de sources, ce que j'avais observé ailleurs me fit croire que cha- •«ne d elles conduisait un cours d'eau souterrain.

n s'agissait enoore de connaître les lignes que suivent les sources qui ne se produisent pas aux issues des vallons, mais qui surgissent sur les bords des rivières, aux pieds de rochers escarpés et sans ammne apparence de vallon sur les plateaux qui ks

dominent. Après bien des courses et des examens des terrains, je m'aperçus que toutes ces sources provenaient de terrains parsemés debétoires, que je crus pendant assez longtemps placées confusément et sans aucun ordre. Cependant, après les avoir longuement examinées, je parvins à remarquer qu'elles étaient disposées par séries, et que chaque série occupait le thalweg d'une espèce de vallon très-faiblement déprimé; qu'il y avait toujours un de ces vallons un peu plus creux que les autres, et qu'il se dirigeait vers l'issue de la source, quoiqu'il fut interrompu par une espèce de barrage qui formait l'escarpement au pied duquel sortait la source. C'est alors que j'appris à aligner ces innombrables bétoires qui sont disséminées sur la plus grande partie de nos plateaux calcaires, et à voir distinctement les différentes séries qu'elles forment, les unes principales et les autres accessoires, indiquant la ligne que suit le cours d'eau principal et celle que suit chaque cours d'eau accessoire.

La certitude du passage d'un cours d'eau sous chaque série de bétoires étant ainsi acquise, restait la difficulté d'en connaître la profondeur. Partant du débouché de chaque source, et lui supposant sous terre à peu près la même pente qu'ont les ruisseaux visibles, je nivelai un grand nombre de ces séries de bétoires, et je trouvai que presque partout elles étaient à 200, à 300 et à 400 pieds au-dessus du niveau de ce débouché ; que par conséquent des fouilles étaient impraticables dans ces terrains, à raison de l'excessive profondeur qu'il aurait fallu

leur donner. C*est pourquoi, dans le chapitre XX, j'ai rangé les calcaires à bétoires parmi les terrains impropres à la découverte des sources. J'observai seulementque vers l'origine de chacun de ces vallons, il y a ordinairement un pli de terrain sans bétoire, et qu'une petite source peut s'y trouver, comme il s'en trouve partout dans le terrain primitif.

Je revins donc aux sources qui s'épanchent aux issues des vallons, et leur supposant la même pente que celle des ruisseaux découverts, je trouvai par le nivellement qu'elles étaient ordinairement à 10, à 20, 30 ou 40 pieds de profondeur, et que par conséquent c'était toujours dans les vallées, vallons et plis de terrain, qu'il fallait placer les fouilles, ainsi qu'on l'a vu au chapitre XVI, tant parce que leur thalweg est le guide le plus assuré pour connaître la ligne que suit un cours d'eau sous terre, que parce que leur dépression permet d'arriver au cours d'eau à l'aide d'un creux moins profond.

Les deux plans inclinés que présentent les deux coteaux qui forment la plupart des vallons, et le terrain de transport qui en occupe le fond, me firent penser que le cours d'eau devait se trouver à la ligne d'intersection des deux plans, et qu'au moyen de l'opération qui est indiquée au chapitre XYII, on pourrait avoir un second moyen de connaître la profondeur du cours d'eau, sauf les irrégularités qui pourraient se rencontrer dans le terrain. Ce second moyen, qui est tout simple quand on le sait, ne me vint à l'esprit que six ans après que j'eus commencé d'étudier l'hydrographie souterraine.

Ce ne fût non plus qu'après av4>ir étudié ptbdanl

plusieurs années les sources et leurs bassins, que je parvins à faire cette autre observation, qui n'est pas moins simple, savoir : Que le volume de chaque sottrce e$t généredemmt ffiiportiaHné à l'étendue de son bassin, et que pouvant déterminer le périmêire de chaque bassin et en mesurer la surface, on peut connaître approximativement le volume de la source qu'il produit.

G'estainsi qu'après neuf années d'études, d'explerrations, <fo patience et de fatigues, je parvins à em^ naître théoriquement la ligne que parcourt chaque source, sa profondeur et son volume. Je m'occupai dès lors à mettre en ordre les nombreux matériaux que j*avais recueillis dans les livres et sur le terrain, et à rédiger ce TWté. t ' - '

Afin de réduire cette théorie en pratique, et d'en montrer la valeur par des £uts qui fussent à la por^ tée des plus ignorante comme des plus savante, én 1827, j'en présentai au Conseil général du département du Lot un abrégé, qui était accompagné d'une lettre dans laquelle j'offrais de me rendre gratuite-» ment dans les communes et chez les particuhers qui voudMÛent en iaire l'essai, et je priai le Conseil da vouloir bien voter quelques fonds destinés à oonoeA rir pour moitié dans les frais que pourraient coûter les premières expériences , à la condition que les communes ou les particuliers fourniraient Tautre moitié. J'ajoutai que eette théorie n'était pas infiûl* lible, et que je commettrais inévitablenent dee er* reurs, mais que m4 confiance était ^ssez j^niade

pour pouvoir promettre qu*e11e réussirait au moins dans les deux tiers des tentatives. Le Conseil général accueillit ces propositions av^e faveur, et mit à la disposition de M. le Préfeiune sommedeôOÛ francs» destinée à concourir pour moitié aux frais des premiers essais. Voici sa délibération :

« Préfecture du département du Lot.

Extrait du Registre des délîbératioos du Conseil général.

Page 1