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CHAPITRE IV ESTHÉTIQUE

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Parmi les formes d'activité dont Fesprit humain a le droit de s'enorgueillir, il s'en trouve une h part, qui de tout temps a été pour l'homme le but comme l'aspiration de sa pensée. Cette activité c'est Tart... Suivant l'expression de M. Séailles : « L'art est l'œuvre de l'amour blessé qui se venge et se console. »

L'art a un caractère indélébile et universel, il a été pendant les âges passés ce qu'il sera encore dans l'avenir, le résumé des règles sous lesquelles l'homme, arrivé au plus haut degré de civilisation, a cru devoir faire rentrer toutes les productions de l'esprit et de l'intelligence. Il est de tous les pays, prenant les formes les plus simples comme les plus complexes; mais, tout en se développant

au milieu de modifications de détails les plus variées, il s'astreint à des règles immuables.

Cependant, il ne faudrait pas croire que tous les hommes tombassent d'accord sur le but et le fond des œuvres d'art, au contraire ; aucune branche de l'activité humaine ne fait éclater entre eux une plus grande contradiction que les questions d'art.

C'est que, tout problème où est posée d'une façon aussi éclatante la question de sentiment, ne peut être résolu aussi facilement, aussi complètement que les questions de raisonnement pur. Le sentiment étant par sa nature complexe et indéterminé, ne peut être défini; encore moins peut-on lui tracer des lois ? C'est une portion vague de l'âme oii l'initiation et l'éducation peuvent entrer, et forcer le concept à s'élever audessus des sensations individuelles, mais qu'il est impossible d'analyser et de convertir en notions déterminées. Aussi assistons-nous journellement à des controverses sans fin sur sa nature !

Les règles générales, sur lesquelles il est oiseux de disputer, consistent, par exemple, dans l'unité générale du sujet, dans des oppositions de détail savamment conçues, de manière à mettre en relief le point dominant dans la subordination des accessoires au principal, dans une concordance enfin de toutes les parties opposées qui fait qu'au milieu de cette diversité, de ces oppositions si

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indispensables pour éviter la monotonie, l'unité, loin d'être rompue, est au contraire reliée à l'idée que tout artiste laisse planer sur son œuvre entière.

En un mot : unité du sujet, dont la dominante forme le point convergent dans la conception; diversité des détails ; accord et équilibre de toutes les parties secondaires rattachées à cette dominante ; enfin, groupement des harmonies et opposition des tonalités ; élimination de l'ensemble des détails complexes qui en obstruent la clarté (ce qui suppose chez l'artiste une grande connaissance et une grande habileté); recherche de la simplicité, d'où naît sans effort la grandeur. Voici à peu près exprimées toutes les règles qui peuvent circonscrire Fœuvre d'art.

L'art est un langage dont les oppositions sont les termes, les formes sont les phrases, la pensée est le verbe. Dans cet avènement de l'idée toutes les lignes, tous les volumes, toutes les combinaisons d'ombre et de lumière sont les seuls moyens employés. De cet agrégat doit se dégager le symbole puissant.

Devant la montagne et devant la mer, les deux modes d'infini à exprimer ne peuvent être raisonnablement transcrits par deux sensations, mais bien par le monde de sentiments qui en dérivent. Ces deux états d'âme, identiques quant au but, sont très différents en temps que modes représen-

tatifs ; dans Tune, la verticale, dans l'autre, Thorizontale accompliront l'effort dominant.

Mais, de même qu'en faisant vibrer une corde, tous les objets qui se trouvent en même résonnance entrent en vibration, de même il faut que l'artiste trouve dans le spectateur un être qui entre en vibration et soit à l'unisson de sa pensée. C'est donc une sorte d'état d'âme que l'artiste suscitera chez ce spectateur. Or les états d'âme peuvent se ramener aux deux principaux : le plaisir et la douleur — action physique — procurant — action morale — la joie et la tristesse.

Il reste donc à l'artiste à chercher l'expression majeure ou mineure, tonalités éclatantes ou indécises, qui déterminent l'un des deux états précités.

L'artiste est donc avant tout, un penseur qui jongle avec les sons, les cubes, les couleurs et les mots, pour arriver à l'unité harmonique de l'idée.

Et la mission de l'art est de traduire l'idéal esthétique, en œuvre palpable, matérielle, et de transformer ainsi la vérité intellectuelle en vérité sensible.

Tandis que la mission de la science est de comprendre Tanivers et de formuler ses lois, n'ayant à s'occuper que des modes et des qualités de la matière, et laissant de côté les causes premières: ce qui est la révélation des choses par l'évidence et la démonstration, la mission de l'art, parallè-

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lement, est de comprendre le divin et d'en reproduire l'essence, sous des conditions matérielles et sensibles : ce qui est la révélation des choses par le sentiment et la pensée.

Ces deux fonctions sont également importantes et l'art, ainsi que la science, se partagent l'éducation du genre humain.

L'idéal esthétique, bien loin d'être la création fantastique d'un ordre surnaturel, n'est que l'image amplifiée de la réalité, la représentation plastique de la vérité, telle qu'elle résulte de son aspect typique et constant.

Cet idéal n'est pas non plus une certitude. Ce n'est pas davantage, un but fixe et immobile placé à une certaine distance de l'entendement, et capable d'être embrassé par la raison humaine : on ne le démontre pas. Il est... Aussi, étant situé au sommet de la compréhension, il indique non un but tangible, unité décalquable à merci et rendue en image simple, mais une notion abstraite, tendance, but mobile, insaisissable par conséquent, qui recule sans cesse devant l'homme, en se rapprochant de son terme définitif qui est Dieu.

Les sciences sont d'accord sur leur principe, parce que la vérité logique ne peut être qu'une. La vérité esthétique, elle, n'est pas unitaire comme la vérité pure, bien qu'il n'y ait qu'une idée juste d'une chose, il y a cependant de nombreuses manifestations de cette idée, car l'idéal n'est pas

comme l'idée vérité, un absolu, et la forme extérieure phénoménale destinée à circonscrire cette vérité, peut comme elle, être multiple et affecter différemment chaque nature, en lui révélant la part de sentiment, chargé de pensée à l'état potentiel, dont elle est susceptible. C'est ce qui fait en art, les controverses si nombreuses. La dualité des deux principes, matière et esprit, qui font l'homme, forment une vérité aussi évidente que deux et deux font quatre; car on ne peut pas plus supposer à l'homme un corps sans pensée, qu'une pensée sans corps; il y aura pourtant une infinité déformes esthétiques, susceptibles de donner une apparence sensible et plastiquement exprimée, de l'un comme de l'autre de ces principes.

Il est assez curieux de voir constamment le matérialisme et le spiritualisme s'emparer de l'idéal esthétique en s'essayant à faire, à tour de rôle, prévaloir l'une de ses formes, sans chercher à concilier ces deux principes, afin de les ramener à leur essence unitaire : c'est vouloir créer entre eux l'apparence d'un désaccord. La matière et l'esprit, sont les pôles d'une pile, placés en présence, dont la vie est l'étincelle.

« L'idéal, dit G. Séailles, n'est que le mouvement naturel de la pensée ver s la vie toute harmonieuse... Quiconque prétend mettre les hommes en mouvement, doit susciter le mouvement par l'image. Nul n'échappe à cette loi, s'il en fallait

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une preuve décisive, Auguste Comte, le fondateur du positivisme, pour mettre fin à l'ère des religions, n'a trouvé qu'un moyen : créer une religion nouvelle. Peut-être Tessence des religions est-elle moins le surnaturel, que ce symbolisme des idées morales dans des images expressives, dans des exemples persuasifs et à coup sûr de cette religion, on peut dire qu'elle est éternelle. »

Le sentiment occupe donc dans Tentendement humain, une place prépondérante. D'essence purement instinctive, il doit avoir dans la conscience, un siège déterminé, tout comme la pensée. Percevoir et enregistrer, c'est sentir. Voici un mode quantitatif. Le sentiment — mode qualitatif — est un acte plus complexe, sorte d'intermédiaire, de trait d'union entre la sensation et la pensée. Il n'analyse pas ni ne synthétise, c'est une faculté, toute intuitive, qui procède toujours par analogie et qui ne raisonne pas.

Le sentiment est donc un centre supérieur à la sensation et produit l'émotion, mais inférieur à la pensée qui, seule, connaît et se connaît.

Ces trois centres d'activité sont capables d'amplifier par l'éducation, le champ d'action où ils exercent leur autorité. Maisc'estlemode supérieur, c'est-à-dire la pensée, qui influe le plus sur les deux autres modes; c'est celui sur lequel s'exerce le plus facilement l'éducation. Or, c'est cette dernière, qui, transmettant au sentiment une fonc-

tion plus ample, moins déterminée, lui permet d'accepter les conceptions originales, et d'en jouir. Le sentiment lui-même, reporte sur l'acte mécanique de la sensation un plus grand choix de moyens, et accroît, pour ainsi dire, la surface sur laquelle il s'exerce. Ce sont de nouveaux octaves qui viennent s'ajouter à la première gamme, toute étroite et limitée de l'instinct.

En soi-même, le cerveau n'est pas une portion de matière pensante, limitée par des frontières irréductibles. C'est ce travail continuel d'extension et d'appropriation qui lui permet de s'amplifier et de déterminer par l'œuvre, sa réalité, en conformant ses cellules aux éléments qui l'environnent et qui les chargent du potentiel nécessaire. Il lui faut donc aussi, le climat susceptible de faire éclore son individualité et de participer à la maturité abstraite de son concept. Auparavant il s'agit de faire l'éducation des esprits, de déraciner du cerveau humain tout préjugé ou toute tradition arrêtée au seuil de l'évolution et mettre à la place, les idées saines, vraies et logiques, adaptées aux conditions de vie morale et physique des peuples.

Au retour des durs travaux du jour, l'homme, après avoir levé les yeux vers l'espace, où se promènent silencieusement des milliers de mondes, éprouve le besoin de matérialiser en un signe abstrait le degré évolutif auquel correspond sa pensée dégagée de tous liens; car dans l'évolution

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