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formé d'abord aux harmonies faciles, iJ ne pourra franchir de nouvelles hauteurs, qu'en conformant à ces fonctions supérieures, l'élan de sa pensée modifiée. Cela est si vrai que nombre de gens, dont l'éducation des centres supérieurs ne s'est pas effectuée en regard de l'évolution, préféreront de beaucoup à la « polyphonie », expression multiple des impressions sonores, la « mélodie », expression schématique, ligne souple, mais unique, où l'école italienne enferma longtemps l'effort de son pouvoir musical. Il est aussi de toute évidence, qu'un tableau, un monument de sculpture, une cathédrale, ne produira pas à première vue toute la vigueur d'impression dont ces œuvres sont susceptibles; il faut souvent des années pour en comprendre entièrement toute la beauté. Mais aussitôt que l'union s'opère entre Tàme de l'artiste et celle du spectateur, de quelle joie hautaine et sublime s'illumine sa pensée !
Du moins, si nous accordons à ces génies superbes, le tribut de notre grande admiration, il est de toute nécessité que l'artiste, après cette incursion dans le domaine de l'idéal précédeat, se libère des formes, des procédés et surtout des processus de pensée, il lui faut rentrer en soimême, dégager la vérité actuelle et la révéler dans l'expression plastique. Il faut que l'art se plie absolument au phénomène scientifiquement déterminé, sans cela il risque fort de tourner in-
défmimenl dans le même cercle, sans pouvoir le franchir. Pour rendre des pensées abstraites, l'artiste devra rejeter tout le fatras des olympes et des paradis périmés; il devra de moins en moins avoir recours à cette matérialisation puérile qui est à Fart, ce que Talchimie fut aux sciences expérimentales.
Il y a suffisamment d'harmonies naturelles à révéler, de mystères à dégager des êtres et des choses, sans pour cela avoir recours à ces fausses interprétations, à ces fausses copies rafistolées au goût du jour. Ce mensonge continuel finit par annihiler les esprits et submerger le véritable talent. En voulons-nous une preuve?
Supposons un instant que Ton commande à un artiste l'image de la Pensée ! Que fera-t-il ? Il s'empressera de chercher dans quelque vague paradis anthropomorphique la forme préconçue, s'approchant le plus, du sujet proposé. 11 lui attribuera ensuite le sexe convenable, — il est entendu implicitement que la vertu, la pensée, la nature, la paix, etc., ne peuvent être représentées autrement que par une forme féminine, tandis que la forme masculine manifeste la forme idéale destinée à représenter le travail, l'état, le génie, etc.. Voici déjà qui est assez joli. Mais ce n'est pas tout. S'il reste à l'artiste quelque argent disponible après ce premier concept, vite il adapte à l'œuvre une ou plusieurs figures supplé-
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mentaires, écrira dessous «. la Pensée » et le tour est joué. La métaphore et Tallégorie, sont les tropes qui servent encore de béquilles à l'art d'aujourd'hui.
La religion catholique, qui accapara pendant longtemps toutes les activités d'art, peut-elle nous offrir des exemples d'une conception plus abstraite? Malheureusement non. Son esthétique, au lieu de progresser, va h rebours. L'Etre suprême, l'absolu des absolus, n'a jamais trouvé avec elle, une forme d'expression bien élevée, et l'on peut facilement reconnaître sous les traits du Père Eternel, tel ou tel vieux modèle de Montmartre. En rapetissant ainsi l'Homme-Dieu au niveau du type humain, la religion catholique a tué la poule aux œufs d'or; l'art tout matériel, destiné à révéler son concept moral, est d'une infériorité flagrante, et les ateliers de plâtres coloriés qui avoisinent l'église Saint-Sulpice, regorgent de monstruosités. C'est un véritable massacre, une boucherie lamentable où les cœurs saignants, les poignards et les flots de sang coagulés, étalent dans un réalisme abject, l'écœurement de pièces anatomiques empruntées aux cabinets de dissection.
L'art ainsi appliqué, est destiné à une faillite prochaine, et la religion qui entoure son mystère de pareilles niaiseries, va droit à sa perte.
Certaines nations défendaient à leurs artistes
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d'employer la forme humaine pour représenter la divinité. C'est ainsi que Numa défendit aux Romains d'attribuer à Dieu aucune forme d'homme, ni de bête, et il n y eut parmi eux, pendant plus de deux siècles, aucune représentation graphique ou plastique de la divinité, attendu qu'ils croyaient impossible d'atteindre Dieu, autrement que par la pensée.
Cet interdit n'était que sage et très sensées sont les religions qui observent sur cette conception abstraite, un silence plastique. La forme humaine qui veut revêtir une idée abstraite n'est qu'un mensonge de plus ajouté à ceux des époques antérieures. L'abstraction ne peut être rendue que par un signe équivalent; il y a là tout un art à créer, qui établirait, en regard de l'abstraction, une expression plastique très spéciale, nouvelle écriture de symboles. Pour cela il faut le monument; car ce n'est que dans l'édifice, résumé collectif et éducateur de foules, que se peut formuler ce nouveau langage.
L'art comme les pensées, ne doit pas faire l'objet d'un échange, tel que l'admettent les lois économiques; la pensée est la propriété de tout le monde et non la propriété du particulier. C'est une aberration d'enclore en des cadres, la fragmentation de cet élan collectif, résumé de la conscience humaine, et d'en laisser le pouvoir consolateur et évocateur s'amoindrir entre des mains
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jalouses du bonheur de posséder et de restreindre. Il ne reste en définitive, comme puissance civilisatrice, que Tart, cette religion puriliée de rhomme cultivé. C'est cet élément idéal qui fait le fond de toute religion, qui fixera encore à Faide du beau, Témotion au cœur de l'homme.
Dans son III'' livre de la République, Platon dit : « En contemplant chaque jour les chefs-d'œuvre de la peinture, de la sculpture, de Farchitectare, les génies les moins disposés aux grâces, élevés parmi ces ouvrages comme dans une atmosphère pure et saine, prendront le goût du beau, du décent, du délicat. Us s'accoutumeront à saisir avec justesse ce qu'il y a de parfait ou de défectueux dans les ouvrages de l'art, dans ceux de la Nature et cette heureuse certitude de jugement deviendra une habitude de leur âme. »
Et qui sait si un jour, ce ne seront pas les arts qui limiteront dans Tâme humaine, les frontières que la grâce semble avoir quittées ; s'ils ne seront pas les tuteurs splendides sur lesquels l'État s'appuiera pour remplacer dans la législation sociale, le dogme qui a fui dans le pays des songes, et pour lui substituer cet élément puissant de consolation et de rédemption.
Au surplus, l'Art a toujours exercé et exercera toujours une grande influence sur le développemeuit intellectuel et moral des nations. Son privilège exclusif est de parler un langage compris de
tout le monde. Si tous les hommes ne s'accordent pas sur la réalisation matérielle et fragmentaire du concept moral essentiel (nous avons vu que cette vérité, bien que multiple dans ses expressions, n'en reste pas moins unitaire dans son essence), du moins ils s'accordent tous à reconnaître que le concept moral qui plane au-dessus de ces œuvres, s'allie à ce principe unitaire, but de leurs aspirations vers un idéal commun. L'art contient donc en principe le rameau où se puissent grouper les éléments épars et constitue la base la plus solide où se puisse effectuer l'entente universelle, concluant à la fraternité des peuples. On conviendra que ce rôle écrasant, dévolu à l'artiste, de muer en images plastiques, l'idéal esthétique est trop important, l'idéal absolu étant la seule fonction qui puisse ramener les hommes à l'unité, pour qu'il lui fût loisible d'exprimer par telle ou telle forme, l'idéal esthétique qu'il conçoit et qu'il lui est échu de révéler. Sa mission est donc de rentrer constamment dans la vérité esthétique. L'influence bonne ou mauvaise de l'art dépend donc entièrement de ce concept primordial, et il appartient à l'Etat de veiller avec la plus grande attention à cette production artistique.
Les beaux-arts sont avant tout consolateurs. Par les temps troublés que nous traversons, il se trouve beaucoup d'àmes qui ont besoin d'être consolées. Les progrès actuels accomplis par la science.
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les investigations poussées dans le domaine moral, en vérifiant les lois phénoménales et en découvrant plus de vérités fragmentaires, n'ont nullement accru la félicité humaine. La fragmentation même de ces vérités ainsi dévoilées, semble recouvrir d'un léger nuage, la Vérité, une et essentielle, et plonge l'humanité présente, dans un état vague indéterminé, suscité par le doute.
En fournissant à son activité des moyens plus nombreux où il puisse dépenser ses réserves d'énergie, la science dans ses applications a complètement terrassé le sentim ent. La raison est sortie victorieuse du creuset où le chimiste impassible pense détenir la suprême explication. — Cette explication, si nécessaire soit-elle, nous a-t-elle constitué une loi morale devant laquelle se soit affirmé le repos des âmes et se soit réglée la conduite des consciences? Nous ne le pensons pas! Et nous estimons avec Spinoza dans son Ethique, que les beaux-arts servent à nous révéler le secret des harmonies de la nature, en y inscrivant des tendances morales destinées à concourir au perfectionnement de l'humanité. S'élevant au-dessus de la nature physique de l'homme et s'adressant à l'âme, elle l'élève vers Dieu, substance unique et cause immanente, et la dispose h la bonté, par la part de vérité qu'elle révèle.
Et c'est là pour l'artiste la plus haute mission qui lui soit confiée, que celle de transmettre aux
hommes de l'avenir, l'héritage amplifié des ancêtres et de concourir ainsi au perfectionnement de Thumanité. C'est même souvent dans la recherche de la vérité par la beauté, que les nations obtiennent par l'intermédiaire des arts, leur conservation ou leur régénération.
Il est du reste prouvé, que certaines cellules du cerveau travaillent inconsciemment et se perfectionnent au contact du beau sous toutes ses manifestations.
(( Etre artiste, dit M. Séailles, c'est d'abord vivre par les sens, jouir et souffrir de tout : du son, de la lumière, des couleurs, des lignes qui ondulent, de toutes les harmonies, de tous les désaccords. C'est en s'intéressant à tout ce qui est, donner une seconde existence au monde. »
Aussi l'artiste devra-t-il se soumettre aux exigences que comporte sa mission de traduire. Entre ces deux termes inconciliables, il devra faire un choix. Ou gagner de l'argent, c'est-à-dire flatter dans la foule, ses instincts les plus primitifs, nous avons nommé la joliesse et la déchéance de l'instinct sexuel; ou bien s'élever au-dessus des humains, afin de discerner dans le balbutiement des âmes, la foi nouvelle qui prend corps et qui par l'art, se matérialisa en ces magnifiques élans que les siècles nous ont transmis.
L'art n'a donc pas pour fonction de servir ou d'exciter les désirs génésiques. L'art ainsi compris
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ne serait pas beaucoup supérieur à celui dont les animaux font état entre eux. Ce n'est pas non plus une industrie inventée pour chatouiller la curiosité des collectionneurs. Sa fonction est beaucoup plus haute. L'œuvre d'art est avant tout une activité de l'esprit qui, au moyen de Fidéal, aide à développer et à formuler la pensée humaine. Elle doit donc être originale, puisqu'elle concrète un des termes de l'évolution ramené à sa forme typique, et qu'elle s'adresse à une minorité, élite de la pensée qui conçoit dans ce type, l'élan de son âme et la forme définitive de ses aspirations. Il y va donc de la dignité de l'artiste, de respecter Fart dans l'œuvre qu'il produit.
L'homme étant un composé de facultés morales et physiques, ne saurait complètement sentir et percevoir sans que son âme, son esprit et ses sens fussent mis en mouvement. Aussi a-t-on donné le nom de beauté idéale, à ce genre de beauté qui charme en même temps nos sens et notre âme, et le nom d'esthétique aux études qui la circonscrivent et aux lois qui la gouvernent.
Il serait indispensable de proclamer bien haut cette esthétique ; car beaucoup d'artistes et même de maîtres ne savent pas analyser le comment et encore moins le pourquoi ; il leur est donc impossible de synthétiser, et le plus clair de leurs arguments se trouvent au bout de leurs crayons ou de leurs pinceaux.
Un admirable instinct peut aider le génie créateur, mais de moins en moins cet instinct suffira à Faccomplissement des grandes œuvres. C'est que la science étend sur tout, sa grande aile. C'est à son ombre que devra s'amplifier la conscience de Tartiste. La science a commencé par affaiblir le sentiment, elle finira par le fortifier. Et Tartiste érigeant de l'instinct au libre arbitre son sentiment, doit atteindre au savoir et à la volonté et produire en harmonie le développement normal de toutes ses facultés.
Aussi conclurons-nous avec Hégel que le véritable but de l'art (( est de représenter le beau, de révéler cette harmonie. C'est là son unique destination, tout autre but la purification, l'amélioration morale, l'édification, l'instruction sont des accessoires ou des conséquences. La contemplation du beau a pour effet de produire en nous une jouissance calme et pure, incompatible avec les plaisirs grossiers des sens ; elle élève l'âme au dessus de la sphère habituelle de ses pensées; elle la prédispose aux résolutions nobles et aux actions généreuses, par l'étroite affinité qui existe entre les trois sentiments et les trois idées du bien, du beau et du divin. »