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CHAPITRE V L'ÉVOLUTION DU TEMPLE

Au plus profond de l'être humain, est cachée une petite tlanime qui, sans cesse, scrute les ténèbres, et de sa vacillante clarté éclaire le moi de l'homme. Ce moi qui exprime une individualité dans l'immensité des êtres, s'exprime consciemment par tous les sens. Cette petite flamme, appelez-la intelligence, esprit, conscience, peu importe!

C'est elle qui, au cours des siècles se fondant dans le formidable Tout des religions, s'est fixée au plus profond du sanctuaire. C'est dans le temple que nous irons la chercher, parce que là seulement, nous trouverons le canevas sur lequel s'est agencée l'évolution humaine. Elle fut de tout temps, la grande inspiratrice; la trame sur laquelle les théosophies et les philosophies ont brodé les gracieux dessins aux couleurs éclatantes, de leurs transformations. Ces séries de transformations, les temples les ont soigaeusement enregistrées, se chargeant ainsi de relier dans la suite des temps, cette longue

avenue au bout de laquelle l'homme crut entrevoir la connaissance, apaisement de sa soif de certitude, but ultime de ses recherches. Ayant connaissance de la brièveté de sa vie, et cherchant dans la nature l'immortalité de ce moi dont nous avons tous l'intuition, le théosophe et le philosophe lui ont tantôt révélé une place infinie dans les différents cycles de l'éternité, traversant le temps et les espaces incommensurables, tantôt au contraire ils lui ont assigné une résurrection sans cesse renouvelée, dans un monde constamment en travail, perpétuellement instable où tout se fond pour renaître de nouveau et cela, indéfiniment, et éternellement.

C'est pourtant et toujours cette intuition de l'infini que l'homme a essayé d'enclore dans ses temples. C'est par elle qu'il essaiera de délivrer son moi du fardeau qui l'obsède et que les religions l'aidèrent h supporter.

Aussi, dans l'établissement des sociétés primitives, voyons-nous s'établir dès leur origine, des races sacerdotales, dépositaires de la science et de la tradition. Elles imposèrent la loi avec autorité et cette loi comprenait dans sa vaste unité le dogme, le culte, les institutions politiques et civiles. Le prêtre en est l'initié qui rend intelligible au peuple, les mystères que ce dernier, dans son ignorance, est incapable de comprendre. Les deux pouvoirs spirituel et temporel concentrent

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dans ce prêtre une grande puissance effective, lui procurant une force et une majesté incomparables. Embrassant d'un seul coup d'œil l'évolution du temple, il nous est aisé d'y reconnaître les trois grandes divisions opérées par les religions, au cours des siècles.

1*" Le Polythéisme; 2"" le Panthéisme; 3"" le Monothéisme.

Polythéisme. — Les premières religions furent Pidentification de la Cause Suprême aux énergies productrices des phénomènes. L'homme, par ses sens, n'apercevant que des phénomènes variables et multiples, ne pouvait atteindre à l'unité. Le polythéisme fut donc la forme primitive des religions de la nature.

Sous un climat tempéré, tous les peuples qui continent à la Méditerranée, se meuvent parmi l'harmonie essentielle, dans un épanouissement de vie et d'action. La nature, pleine de joie et de sérénité, exalte l'âme. Le fatalisme des religions de la nature et ses conséquences, élève cette âme vers un devenir meilleur.

Bientôt, au lieu d'adorer les objets individuels, l'homme généralise certains ordres de phénomènes et personnifie les forces diverses de la nature.

En Grèce, du sentiment de la personnalité et du droit qui ressort d'elle, naît la cité, c'est-à-dire la constitution de l'unité collective en regard de l'unité de famille, et bientôt se forme sous le nom

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de polythéisme anthropomorphique, une hiérarchie divine.

Dans cette hiérarchie, rentrent toutes les forces naturelles et l'homme, image et résumé de l'œuvre. Non content de déifier des objets extérieurs et les objets qui les font mouvoir, l'homme fait l'apothéose de ses propres passions, de ses sentiments, de ses idées, de ses formes corporelles. Tel est le système de la théogonie homérique. Bien que le polythéisme anthropomorphique marquât un progrès notable, sur le naturalisme, en ce qu'il trouva l'élément moral qui manquait aux adorateurs de la nature, il n'en est pas moins vrai qu'il fallut recourir h une autre conception, trouver une autre puissance, chargée de résoudre ce qui restait d'incompréhensible dans les événements humains. C'est alors que fut investie de ce caractère immuable et absolu, la divinité obscure et inconnue, qui se nommait Nécessité, Fatalité ou Destin. — Homère ne représente pas le Destin comme une fatalité inévitable à laquelle l'homme ne saurait se soustraire, mais seulement comme une prédestination dont l'accomplissement dépend en grande partie de l'homme lui-même et surtout de son obéissance aux dieux et de sa docilité à leurs conseils.

La religion grecque ^ qui tout d'abord se sentait distincte de Dieu et de la nature au sein desquels l'avait absorbé le panthéisme oriental, fit de Dieu

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le type idéal de l'homme, et ses dieux multipliés à l'infini furent tous condensés en un même type du beau. Aussi le temple, conçu comme le séjour de ces divinités humaines, se rapproche-t-il par ses dimensions et ses formes de la demeure de l'homme réel! L'unité y devient plus sensible, et rharmonie des lignes et des proportions s'élève d'un coup au sublime, empruntant au corps humain l'échelle de ses proportions. Il résulte de là que l'art grec, toute harmonie, n'élève pas l'homme audessus de la terre et de lui-même, « il reste constamment l'objet de sa propre contemplation, rien ne l'entraîne dans les espaces illimités de la rêverie, dans les profondeurs du mystère, rien n'éveille en lui les aspirations vers un terme inconnu ».

Panthéisme. — Dans l'Inde, au contraire, la religion successivement modifiée par la pensée philosophique, est tout imprégnée de panthéisme qui, en identifiant la création avec son auteur, nie la création même et ne voit en toutes choses, que des manifestations idéales de l'être existant seul, éternellement. Brahma est la cause créatrice et la matière du monde, créateur et création, moteur et mû, tout émane de lui, tout retourne à lui, tout est lui.

Sous un ciel ardent, en ces pays de feu, l'Indien, dominé par la notion de l'unité infinie, traduit ce besoin de la représenter dans des œuvres

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grandioses qui n'ont pas été dépassées. « C'est dans les ténébreuses entrailles de la terre que l'artiste creuse son œuvre, symbole d'un monde en germe, d'un monde qu'anime et qu'organise dans la masse homogène de la substance primordiale, le souffle puissant de l'être universel. » A ces monuments souterrains, succèdent bientôt les temples majestueux oii s'extériorise dans le plus puissant et le plus magnifique élan, toute son âme possédée d'infini.

De ces spéculations philosophiques, il retire ce sentiment de l'infini qu'il s'essaie h traduire en ces temples majestueux, qui sont comme sa pensée, la manifestation la plus grandiose de cette notion de l'invisible éternel, dans lequel s'anéantit sa personnalité.

Dominé par l'inactivité et concentrant tout son être dans un recueillement poussé jusqu'à l'extase, l'Indien perd toute initiative, toute énergie et se trouve bientôt opprimé et asservi.

Il y a lieu cependant de ne pas confondre le panthéisme indou avec le panthéisme grec qui part de l'éternité de la matière et de l'impossibilité de la création. Il est l'œuvre du raisonnement et non plus une intuition instinctive. Aux écoles éléatiques, ioniques et enfin atomistiques, Técole d'Alexandrie vint apporter au panthéisme une tendance plus idéaliste, tendance qui ne fait que croître au moyen âge avec Amaury, et qui prend

une tournure matérialiste, avec Jordano Bruno. Mais bientôt Spinoza lui assure une forme rigoureuse. Cette doctrine eut en Allemagne beaucoup de succès et l'intluence de Spinoza sur la philosophie allemande fut immense. Fichte lit du moi, le centre absolu de tous rapports entre le moi et le non moi. Schelling réunit le moi et le non moi, dans un troisième terme, l'absolu. Hégel établit que ridée seule existe dans la substance inhnie. Dieu se pense. Dieu se voit dans ce que nous appelons ses créatures. Dieu se développe, il se révèle de plus en plus à lui-même. Les Saint- Simoniens continuèrent le Spinozisme avec la théorie germanique du développement du genre humain et en firent ressortir leur doctrine qui est un vrai progrès, quant à son but, « la réconciliation de Tesprit et de la matière par un juste équilibre ». Elle représente le panthéisme moderne, une seule substance qui est Dieu, ayant deux aspects, c'est-à-dire à la fois, esprit et matière, traduction moderne des mots, pensée et étendue qui sont ceux de Spinoza, puis Thumanité partie de Dieu, qui n'est sujette ni à augmentation, ni à décroissance.

Monothéisme. — Le monothéisme vient se greffer sur le polythéisme en lui empruntant la conception du Destin. Et cette idée de Destin se perfectionnant à mesure que l'homme s'éclaire et comprend mieux les événements, devient bientôt

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la Providence. Ce progrès dans les idées théologiques est déterminé par une réaction de la liberté humaine.

Unité, pensée, âme, telles sont les trois hypostases décrites par Plotin, analogues aux trois personnes de la Trinité chrétienne, mais différentes aussi de ces trois personnes, en ce qu'elles sont inégalement parfaites.

C'est ce que le Christianisme contenait dans sa doctrine et dans son enseignement; par là, elle se mariait admirablement avec ces races fortes, ces peuples rêveurs, logiques et raisonnables, habitants des climats froids. Continuellement aux prises avec les phénomènes naturels ou les races de même activité, l'homme d'Occident était incapable de trouver autour de lui et en lui les forces d'expansion de sa nature intellectuelle, n'entendant abdiquer aucune forme de son individualité, toujours à la recherche de luttes, où il put dépenser l'exhubérance de ses forces, il chercha dans l'au-delà, une atténuation et une espérance aux maux terrestres.

En résumé, depuis les origines du monde jusqu'à la Renaissance, on peut s'assurer que les monuments religieux sont les seuls endroits oii se soit extériorisée l'âme humaine, au cours des siècles. Pénétrons donc dans ces lieux où l'homme a soulevé le voile du mystère. Demandons-leur de nous livrer le secret que tous recèlent au plus pro-

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fond du sanctuaire ; c'est par une connaissance approfondie des difTérentes stases de l'humanité que nous parviendrons, nous élevant au-dessus des conceptions philosophiques auxquelles ces monuments ont offert une réalité plastique, à reconstituer une base solide aux édifices où puisse de nouveau s'extérioriser « la conscience religieuse des peuples ».

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