LOUIS XIV ET LOUIS XV
Louis XIV qui n'aimait pas la ville des barricades, aux rues sales et populeuses, bâtissait son Versailles, temple de la royauté absolue. Ce palais immense, ces jardins magnifiques, toute cette nature vaincue disent bien la volonté royale qui asservit à sa puissance, les êtres et les choses. L'admirable floraison de marbre qui surgit des pelouses et des pièces d'eau, chante la gloire de la divinité. Ce dieu inaccessible et tout-puissant, plane au-dessus de ce splendide palais où s'enferme sa gloire^
276 l'évolution du temple
Vers la ville, le palais étage, en redens successifs, la somptuosité de ses ailes. Vers l'espace qui semble un infini de verdures différentiées, s'étale la ligne volontaire de sa façade, ligne horizontale qui se perd aux deux coins de l'horizon. Grandeur, somptuosité, éclat, telle est l'auréole d'or sur le fond de laquelle se détache la silhouette de ce monarque omnipotent, et oij fusionne dans une splendide apothéose, l'admirable génie de tout une pléiade de créateurs soumis à sa gloire. A cette cour de Versailles, affluaient des chefs d'armée, des officiers, des prélats, des princes du sang, des ambassadeurs. L'aristocratie, qui attendait du roi seul, Jes commandements, les honneurs, les faveurs conquises par les services rendus à l'armée, intriguait, prenait part aux fêtes et aux bals. Partout régnait le bel esprit. Bientôt la ville copia la cour et dans les provinces, les gouverneurs ouvraient les états, donnaient des fêtes.
Partout dans les châteaux, on prenait modèle sur cette existence fastueuse, élégante de la cour. A cette société, il fallait des palais, de somptueuses galeries, des jardins féeriques, où s'étageassent de blanches statues allégoriques. A la ville, la rue souvent étroite et crottée, n'est qu'une voie de communication. Les hôtels particuliers s'isolent au fond d'une cour vaste où se développe aisément la courbe des carrosses. La haute porte
cochère établit une barrière entre Taristocratique demeure et la rue populacière. Tout dans l'hôtel se concentre et se subordonne à Tétage noble, destiné aux réceptions et aux appartements principaux. L'architecture recherche les belles ordonnances, la symétrie, la pompe décorative. Jusqu'ici nous avons vu la monarchie lutter avec l'aristocratie féodale et se prêter au relèvement des classes inférieures. Les classes 'n'avaient alors que des séparations peu marquées, et la bourgeoisie, ayant renouvelé son alliance avec la royauté, se trouva dès ce moment au niveau de la noble ss dont Teflort est annulé par la volonté du pouvoir royal.
La société du xvn"" siècle, fille de la société féodale, dernière héritière du libre examen qui avait porté h la féodalité les plus rudes coups, a pour mission de porter son ardente curiosité dans toutes les directions. Elle envahit tout, analyse tout, et se met à déblayer la route de révolution, de ces débris qui encombrent la marche de l'esprit humain. Du même coup, elle anéantit le monde du moyen âge sur lequel s'érige un monde nouveau. Le moyen âge, considéré, comme un temps d'absurdité scientifique, de barbarie sociale, se voit vilipendé par le xviu^ siècle, qui, chargé de propager cette vérité, emploie toute sa philosophie à détruire le christianisme. L'architecture devait se ressentir de la solennité où l'avait en-
fermé le grand siècle. Le caprice sans fm règne partout. Par haine de toute symétrie, de toute régularité, les lignes se brisent, se divisent et se contournent. A la fin de la guerre de Sept Ans, à la suite de laquelle Taristocratie était tombée si bas, s'élève dans une aurore, la grande pensée annonciatrice de la Révolution. Cette œuvre de destruction présente trois phases bien distinctes. Celle du déisme épicurien et de la réforme scientifique, prêchée par Voltaire, celle de la réforme politique de Montesquieu, celle de la réaction idéaliste et de la tentative démocratique de Rousseau : Voltaire, Montesquieu et Rousseau, telles sont les trois grandes figures, les trois interprètes du juste qui s'élèvent au-dessus du xvni'' siècle. Avec le Contrat social^ Rousseau proclame le droit des nations à modifier leur gouvernement. La Révolution, dit Villemain, y puisa les principes et toute une nomenclature politique. Depuis la déclaration des Droits de l'homme jusqu'à la Constitution de 93, il n'est aucun grand acte de cette époque où l'on ne trouve l'intluence de Rousseau, ses principes, ses pensées et jusqu'à ses phrases imitées, commentées et copiées. »
Depuis le moyen âge, on peut dire que l'architecture suit point par point les nombreux avatars que lui impose le goût public, influencé qu'il est par la poésie, la musique, le théâtre, etc., etc. Avec Louis XVI on retourne avec le jeune Ana-
charsis, à l'antique simplicité des nymphes rougissantes et des femmes sensibles. Dans les « temples de Gnide », on lit des petits vers. Puis Bahet et Cohn^ le Devin du Village^ Paul et Virginie^ FEmile^ donnent aux architectes sujets à chaumières rustiques, treillages, trianons champêtres où les amours joufflus et les jardiniers à houlette, avec vestes campagnardes et chapeaux à retroussis, viennent s'ébattre, peuplent et animent de leurs chansons, ces bosquets adorablement fleuris. Ce goût public, s'entichant des modes passagères, nous le retrouverons souvent dans la suite, aff'ublant de mesquines puérilités, les eff'orts d'art les plus respectables.