‹ L'art de diner en ville à l'usage des gens de lettresChapitre 10 sur 24 · L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE

DU

PARASITE MORMON

Dieu, ayant dessein de punir le monde par ses trois fléaux ordinaires , y envoya , il y a près de trente années , la peste , la guerre , et Mormon pour y causer la famine. Il exécuta si bien les ordres du Ciel, qu'avant même que de nattre il fit mourir sa mère de faim. Cette pauvre femme fut tourmentée pendant sa grossesse d'une boulimie épouvantable ; mais elle avait beau manger, elle n'en était pas plus grasse , et son ventre seul , qui grossissait à vue d'œil , en profitait, prenant pour lui tout ce qui ét^it destiné à la nourriture des autres parties. Donc , Mormon devrait dire avec Ergasile des Captifs de Plante :

(i) Golnet ne pouvait manquer de parier, dans roavrage qu^on Tient de lire, du célèbre parasite Montmaur. Nous donnons ici un choix des pièces composées contre ce personnage, . et qui ont été recneillies par de Sallengre dans VEistoire de Pierre de Manimur, La Haye, 1715, S vol. pet. in-«. , d*où nous les avons tirées.

VaridedfnerenviOe, 6

Ce squelette animé , cette larre au teint blême , Incompatible à tons , incommode à soi-même , La faim , cet animal avide et ravissant , Qui ne cbercbe qu'à pattre , et se tue en paissant; Ce spectre , dont toujours Tindigence est suivie , M*a porté dans ses flancs et m'a donné la vie.

Ce parasite embryon affama doue sa mère de telle sorte qu'il la fit enfin mourir. Le soir d'un mardigras , après avoir été en festin tout le long du jour, et avoir étonné de sa voracité prodigieuse toute la compagnie , on la vit tomber sur les plats , en disant d'une voix faible et languissante qu'elle mourait de faim. Elle ne mentait pas : car ce furent ses dernières paroles , après lesquelle on reconnut qu'elle était sans mouvement et sans vie ; heureuse au moins en ce point , d'avoir évité la rencontre du carême , son ennemi, qui arriva devant le point dujoqr.

Les médecins furent incontinent appelés , et il ne faut pas demander si la tristesse fut grande par toute la maison , tant pour la mort de la mère , qu'à cause du péril que courait l'enfant. On la déshabillait pour faire Topération ordinaire en de pareils accidents , quand on fut bien étonné de voir un gros garçon sortir de son ventre par un grand trou qu'il y faisait à belles dents. — Ah Dieu ! ils en sont déjà au dessert , s'écria-t-ii en s'élançant légèrement de sa mère sur la table. 11 n'en dit pas davantage : car il se mit à manger de telle sorte, que, quand il eût eu cent bouches , il n'en eût pas eu assez pour proférer la moindre parole. 11 assura pourtant quelque temps après qu'il n'avait mordu sa mère que depuis sa mort, et par force, de peur d'étouffçr dans un corps où la respiration ne portait plus d'air; et les dernières; paroles qu'elle avait tenues y par lesquelles elle ne s'ô-

tait plaint que de la faim , aidèrent fort à le justifier.

D'abord il se mit à table , et ce fut pourquoi son père ne lui donna point d'autre nourrice qu'un cuisinier, auquel encore il donnait bien de Texercice , la nature l'ayant doué , aussi bien que le crocodile , du mouvement de la mâchoire supérieure en bas , en dépit d'Aristote , afin que la pesanteur de sa tête, redoublant la force et la violence des coups qu'il donnait aux viandes , les lui fit broyer avec plus de facilité.

Je me souviens que je ne vous ai point encore dit le nom de notre homme : il s'appelle Mormon, et est de bonne famille. La première chose que ses parents firent fut de l'envoyer à l'école , parce qu'un prêtre habitué de leur paroisse , le voyant si bien manger, leur avait assuré qu'il ne pouvait manquer de devenir bien savant, à cause, disait-il , d'un certain proverbe qui porte qn^ingenii largitor venter. Ce même prêtre lui voulut apprendre aussi à servir la messe ; mais il eut beau faire , il ne put jamais empêcher Mormon de vider la boite de Corpus et d'avaler le vin des burettes. Ce n'est pas qu'avec tout cela ce ne fût un très gentil enfant. On ne le voyait point comme les autres tirer des noyaux à ses compagnons , parce qu'il les avalait tous. Il était toujours fort propre ; il ne crachait point sur sa bavette , car il ravalait toujours ses crachats, de peur de rien perdre;- il rongeait si bien ses ongles, qu'il n'avait garde de les avoir grands; et il s'était si bien accoutumé à mâcher les doigts de ses gants , à cause qu'ils étaient de mouton , qu'il fallait bien qu'il en eût souvent de neufs. Cela étant , je vous laisse à penser s'il oubliait de faire la dînette à l'école , afin d'avoir le moyen de dérober quelque chose du goûter de ses compagnons , et si , quand il avait querelle contre

eux , il les mordait au lieu de les battre. Toi]yours il avait quelque trou à la tête , et c'était toujours pour s'être laissé tomber du haut de quelque escabeau où il était monté pour atteindre à Tarmoire au pain , ou pour s'être battu contre les crieurs de petits pâtés , en leur voulant dérober quelques uns de leurs gâteaux. Celte viande lui plaisait si fort, qu'il pensa même une fois être brûlé dans un four chaud, où il s'était fourré pour attraper des darioles , etc.

Mormon devint donc si savant en peu de temps , suivant la prédiction de l'habitué, qu'au bout de quinze jours on pouvait dire déjà qu'il était savant jusqu'aux dents , et qu'il avait mangé son bréviaire , ayant en effet rongé la couverture de ses heures et troqué le dedans contre un de ses compagnons pour un quignon de pain. Mais comment n'aurait-il pas donné ses heures pour du pain , puisqu'il hasardait bien ses doigts pour de la viande , et qu'il les pensa laisser une fois à une souricière , où ils demeurèrent pris et presque coupés , comme il en voulait tirer de petits morceaux de lard qu'on y avait mis pour appâter des souris ! On ne manquera pas de dire que je ne rapporte ceci que pour faire accroire qu'ilavait mangé le lard ; mais pour vous montrer que ce n'est pas mon dessein, je veux bien vous avouer qu'il ne le mangea pas pour ce coup , et que pour l'heure ses doigts lui firent bien oublier sa bouche. Croyez pourtant qu'elle s'en vengea bien : elle leur a toujours voulu tant de mal depuis ce temps-là , qu'il ne les y saurait presque porter qu'elle ne les morde : tant il est vrai que tout ce qui entre dans ce gouffre a peine d'en sortir, et que rien ne s'en peut sauver. Il ne médit même qu'à cause de cela , c'est-à-dire parce qu'il n'y a rien sur quoi elle ne veuille mordre, ni qui puisse éviter ses atteintes.

Il nV avait pas jusqu'à la lavure des écuelles qu'il ne vtt répandre avec regret , et dont il ne soupirât la perte par un C'est gretnd dommage de perdre tant degraiseel Aussi Taimait-il si fort qu'étant devenu plus grand il mangea plus de quinze livres de chandelle en moins de quinze jours, parce que son père, qui était un bon Gaulois , croyant qu'il l'employait à veiller sur ses livres , lui en donnait tant qu'il voulait. Néanmoins la fourbe fut enfin découverte. On lui ôta sa chandelle pour lui donner une lampe ; mais ce fut inutilement , car il trouva moyen d'en consumer toute l'huile à faire des rôtiesh^

Ce fut en ce temps que , commençant à mettre le nez dans les livres , il commença aussi d'avoir des regrets bien plus sensibles que ceux qu'il avait eus jusque alors pour la lavure des écuelles. Il soupirait toutes les fois qu'il pensait à la louable coutume de ces anciens qui faisaient festin aux funérailles de leurs morts , et qu'il songeait que cette belle coutume était abolie. Il ne pouvait voir dans Plutarque les superbes banquets d'Antoine et de Gléopatre , ni ceux de Lucullus , sans mourir de regret de n'avoir pas été de ce temps-là ; ou de ce qu'ils n'étaient pas de celui-ci. — Ah ! disait-il , notre régent a bien raison de dire que le monde va toujours de mal en pis. — Maudit siècle de fer ! s'écriait-il d'autres fois en tâchant de profiter de sa lecture ,

Combien es-tu contraire à eette âge dorée Qui coulait du vieux temps de Satame et de Rhée, Où Ton dit que jamais n'entrait dans Tentretien « D^autre discours sinon : Tends ton assiette « tien.

Vous ne sanriez croire l'envie qull portait à la Renommée lorsqu'il lisait qu'elle avait cent bouches, et la compassion qu'il en avait quand il âtisait ré-

flexion qu'elles n'étaient pleines que de vent. Cette pensée le faisait tomber dans une autre qui lui donnait bien plus de déplaisir. Il se plaignait de la Nature, qui, pour nourrir deux yeux, deux oreilles, deux bras, deux pieds, deux mains, deux jambes, vingt doigts, et plus de vingt mille cheveux , ne lui avait donné qu'une bouche ; et qui , pour l'achever de peindre, lui avait fait encore un estomac percé, qu'il comparait, quand il se mettait sur son haut style, au tonneau des Danaïdes. Des secrets de la Nature il entrait dans ceux de son père , et se fâchait de ce qu'on lui faisait perdre le temps à jeûner dans des collèges , au lieu de renvoyer apprendre à manger chez quelque bon boucher, ou de lui faire garder des brebis , ce qu'il eût beaucoup désiré, non, comme le berger Lisis ou quelques anciens, pour l'amour de Ja vie champêtre, mais seulement à cause qu'il eût eu la consolation de se voir avec des moutons , et que les moulons sont bons à manger. — Est-ce que vous craignez de déshonorer votre famille? disait-il à son père sur ce sujet ; Apollon s'en est bien mêlé. Tenez, mon père, lisez dans mon Homère, et vous verrez qu'il ne croit pas pouvoir plus honorer les rois qu'en les appelant pasieurs. Ce n'étaient pas les seuls discours qu'il lui tenait. Il lui en conta bien d'autres une fois que le bonhomme, lui ayant vu boire un plat d'alouettes comme s'il eût avalé un verre de vin , lui dit qu'il croyait avoir acheté une douzaine, et non pas une pinte d'alouettes. — Houai ! mon père , lui dit-il , je crois que vous vous scandalisez de me voir beaucoup manger? Hé! ne savez-vous pas que le feu ne l'emporte sur tous les éléments qu'à cause qu'il dévore les autres , et que dans la nature tous les corps sont plus ou moins nobles selon qu'ils mangent plus ou moins t Les pierres, par exemple, ne sont au

dessous des plantes qu'à cause qu'elles ne se nourrissent point ; et les bêtes ne sont au dessus des plantes , les hommes au dessus des botes , et la plupart des rois au dessus des hommes , qu'à cause qu'ils se mangent tous les uns les autres. C'est pour cette môme raison que le lion et l'aigle sont les princes des animaux, et que les grenouilles n'en crurent point «voir que quand elles en eurent un qui les dévorait. Tant y a, mon père, que le môme tempérament qui fait les bons esprits fait aussi les boas mangeurs : c'est la bile qui fait les uns et les autres ; et t^enez pour assuré que maintenant môme je ne vous dis tant de belles chose qu'à cause que je suis à table et que je mange en vous parlant. Ah ! mon père , si je pouvais aussi le faire en classe, que je deviendrais savant en peu de temps ! car l'autre jour, à cause que j'avais seulement du pain dans ma poche , je me souviens que je fis merveille , et que je prouvai à notre régent que , quoi qu'en veuille dire Aristote, la mort n'est pas la plus terrible de toutes les choses terribles, puisque c'est la faim.

Pour achever la vie de Mormon, il faudrait conter encore beaucoup de bonnes choses, par exemple :

Gomment il quitta la philosophie pour s'adonner à la lecture du Banquet des sept Sages et des Propos de table de Plularque , du Sympose de Platon , du Convive de Xénophon , des Dpipnosophistes d'Athènée, du Banquet des Lapithes de Lucien, et de quelques autres livres semblables.

Comment il se fit une géographie par les viandes qui viennent de chaque pays, à l'imitation de ceux qui en ont traité suivant l'histoire et par les batailles. Par exemple , sur le mot de chapon , il parlait du Mans ; sur andouille , de Troye , et sur jambon , de Mavcnise.

Comment il allait tous les dimanches à deux oa trois grand'messes de suite pour avoir du pain bénit, et comme il appelait cela courir la messe.

Comment il allait en pèlerinage à Goncsse et à Poissy, auxquels il avait une grande dévotion.

Comment il débesaça un religieux mendiant, parce que , disait-il , il entreprenait sur son métier, et comment il se disait mendiant séculier et de robS courte.

Comment ses prières du matin et du soir étaient benecUcite et grâces^ parce qu^il ne faisait qu^un re> pas , qui durait depuis le matin jusqu'au soir.

Comment il gagna ceux qui gouvernent les principales horloges de la ville , afin que , les faisant aller inégalement, il pût aller diner en plusieurs maisons de suite.

Comment souvent, après avoir dîné aux meilleures tables , il se déguisait en gueux pour manger encore de la soupe.

Comment il s^allait promener dans la rue de la Huchelte, et disait que c'était une allée plus agréable que celles des Tuileries, ou du palais d'Orléans.

Comment il contrefit le dévot et alla servir les malades à THôtel-Dieu , et comme il fut découvert mangeant en un coin les plats qu'on lui avait donnés . à porter aux malades.

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