‹ L'art de diner en ville à l'usage des gens de lettresChapitre 9 sur 24 · BIOGRAPHIE DES AUTEURS · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DES AUTEURS

MORTS Dfi FAIM.

Homère, qu'ils appellent le prince des poètes, était, sans contredit , le roi des gueux. Il allait de ville en ville , récitant ses vers pour avoir du pain. Je sais qu'après sa mort sept villes se disputèrent Thonneur de ravoir vu ilattre. Gela est très honorable sans doute ; mais n'auraient-elles pas mieux fait de se cotiser pour lui faire une petite pension pendant sa vie? Je dis petite , parce que Homère n'aurait pas été fort exigeant, et aurait senti qu'on ne pouvait pas lui donner autant qu'à un comédien ou à un gladiateur. Vous serez immortels ; mais commencez d'abord par mou<rir dé faim... Voilà la destinée des poètes.

Il semble que, de tous les genres de poésie, l'épopée soit celui qui rapporte le moins. Le Tasse se trouva réduit à un tel état de dénûment qu'il fut obligé d'emprunter un petit écu pour vivre une semaine ; il alla tout couvert de haillons , depuis Ferrare jusqu'à Sorrento , dans le royaume de Naples , pour y visiter une sœur qui y demeurait, et , si l'on ea croit Vol-

taire , il n'en obtint aucun secours. Ce poète fait allusion à sa pauvreté dans un joli sonnet qu'il adresse à sa chatte , en la priant de lui prêter Téclat de ses yeux :

Non ayendo candele per escrivere i suoi yersi ,

n'ayant point de chandelle pour écrire ses vers. — Il est vrai que, le lendemain du jour où il mourut, il allait être couronné au Capitole par le pape Grégoire YIII ; mais les juifs de laLombardiene lui auraient pas prêté un sou sur sa couronne de laurier.

Milton eut beaucoup de peine à vendre son Paradis perdu ; enfin le libraire Thompson lui en donna dix livres sterling, en stipulant que la moitié du prix ne serait payable que dans le cas où cet ouvrage aurait une seconde édition. — Ce poème a valu plus de cent mille écus à la famille du libraire...

Au reste , si Milton vécut pauvre , ce fut de sa faute. Il avait été zélé répubiicsûn , et , à Tépoque de la restauration , il crut sottement qu'il devait conserver son opinion et ses principes.

Le Camoêns avait pour tout revenu une pension de vingt écus que lui faisait le roi Sébastien , à la cour duquel il était obligé de paraître tous les jours. — Le soir , il envoyait un esclave mendier de porte en porte. Cet esclave , plus sensible que les compatriotes de ce poète illustre , Favait suivi à son retour des Indes et ne voulut jamais Tabandonner. Le Carooêns mourut , si Ton en croit quelques écrivains , dans un hôpital où ses protecteurs eurent la bonté de le faire transporter. La générosité et Tadmiration de ses concitoyens éclatèrent après sa mort. On mit cette épitaphe sur son tombeau : Ci gft Louis Camoêns, le prince des poètes de son temps.

MORTS DE FÀltf. 63

Cervantes vécut dans l'indigence. Ses premiers essais ne Tempéchërent pas d'être valet de chambre du cardinal Àquaviva. Ses comédies , qui eurent le plus grand succès , son admirable Don Quichotte^ ne purent le tirer de la misère. La cour, où.son mérite était bien connu, ne fit rien pour lui. On rapporte que Philippe III , étant un jour sur un balcon de son palais , aperçut un étudiant qui lisait un livre avec la plus grande attention , et qui de temps en temps interrompait sa lecture pour se frapper le front avec des signes extraordinaires de plaisir. <( Ce jeune homme, dit-il, a perdu la tête ou il lit Don Quichotte, ^^ Aussitôt les courtisans coururent vers Tétudiant pour savoir quel livre il lisait , et trouvèrent que la conjecture du roi était juste. C'était sans doute un éloge bien flatteur pour Cervantes ; mais il ne fut suivi d'aucun bienfait; et celui qui en était l'objet mourut pauvre comme il avait vécu.

Ârioste se plaint souvent de sa pauvreté dans ses satires. Il occupait une maison très petite. Ses amis lui demandant pourquoi , après avoir décrit dans son Roland tant de palais somptueux , il avait bâti une maison aussi mesquine , il répondit : « Qu'il était plus facile d'assembler des mots que des pierres. »

Il fut cependant gouverneur d'une province de l'Apennin; mais les poètes ne sont pas propres à remplir de grandes places ; ils ne savent pas s'enrichir.

L'ingénieux auteur de GilBlas, étranger aux douceurs que procure une aisance honnête, habita long-temps une petite chaumière aux environs de Paris , pendant que ses ouvrages faisaient la fortune des. libraires. Si l'on en croit les mémoires du temps, deux particuliers se battirent en duel , après s'être disputé le dernier exemplaire de la seconde édition

du Diable boiteux. Dans sa vieillesse , Le Sage fut obligé de se retirer, avec sa femme et ses filles qu'il n'avait pu marier, chez un de ses fils , chanoine de Saint-Omer. ,

Tristan auteur de Mariamne, et d'autres tragédies qui furent toutes représentées avec un grand succès , passait, dit Boileau , fêté sans linge et Phii^er sans manteau. Il se plaint sans cesse, dans ses vers, de son indigence. Voici son épitaphe qu^il composa lui-fnéme :

Ebloui de Téclat de la faveur mondaine , Je me flattai toujours d'une espérance vame.

Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur, Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître. Je vécus dans la peine , attendant le bonheur, Et mourus sur un coffre en attendant mon mattre.

Louis XIY demanda un jour à Racine ce qu'il y avait de nouveau dans la littérature ; le poète répondit qu^il venait de voir le grand Corneille mourant et manquant de tout, même de bouillon; le roi garda le silence et envoya un secours à Corneille. Quinault vécut fort à son aise ; mais il faisait des prologues.

Où serait mort La Fontaine , si , après avoir passé près de vingt ans chez madame de la Sablière , il n'eût trouvé un asile chez M. d'Hervart? J'ai appris , lui dit cet ami compatissant , j'ai appris la mort de madame de la Sablière , et je viens vous proposer de venir demeurer chez moi. — J'y allais , répondit La Fontaine.

Duryer , auteur de Scéuole , que les comédiens fendent bien de remettre au théâtre , et de plusieurs autres tragédies , travaillait à la hâte pour faire subsister sa famille du produit de ses ouvrages. Le libraire SommaviUelûi donnait un écu par feuille. Le

cent de vers alexandrins lui était payé quatre francs, et le cent de petits , quarante sous : encore le libraire avait-il exigé que ces vers fussent rendus chez lui. Une des filles du poète venait de la campagne une fois par semaine, traversait à pied le faubourg Saint' Antoine et une partie de la ville , pour livrer à Sommaviile l'ouvrage de son père. Vigneul de Marville (le P. Bonaventurc d'Argonne) fait une peinture touchante de la détresse de ce poète infortuné. « Nous allâmes le voir par un beau jour d'été, » dans un village obscur , à une petite distance de la » ville. 11 ïious reçut avec joie, nous parla de ses nom- » breux projets, et nous montra plusieurs de ses ou- » vrages ; mais ce qui nous intéressa le plus, c'est que, » craignant de nous faire voir sa pauvreté , il résolut » de nous procurer quelques rafraîchissements. Nous » nous plaçâmes à l'ombre d'un gros chêne orné d'un » épais feuillage ; la nappe fut mise sur le gazon ; sa » femme nous apporta du lait, et il nous servit des » cerises, avec de l'eau fraîche et du pain bis. Il nous » reçut avec beaucoup de gatté ; mais nous ne pûmes » prendre congé de cet homme estimable , qui était » d'un âge avancé , sans verser des larmes en le » voyant si maltraité de la fortune. 7>

Dufresny devait trente pistoles à sa blancbisseuse; il Tépousa afin de s'acquitter. Pauvreté n'est pas ptce, lui disait un jour un de ses amis. Cest tien pis, répondit le poète. Au reste, il faut convenir que ia sienne était la suite de sa mauvaise conduite ; et Voltaire a eu raison de dire :

Et Dufresny, plus sage et moins dlsslpatenr.

19e fût pas mort de foim , digne mort d*nn auteur.

On a ^t de l^bbé Pellegrin :

VArt4eiiureïï9m

Le matin catholique et le soir idolâtre , Il dînait de Tautel et soupait du théâtre.

L'archevêque de Paris le força d'opter, et il préféra le théâtre* qui lui rapportait plus que Tautel. C'est à cette époque qu'il établit un magasin dans lequel on trouvait pour un prix très modique : chansons , sermons, madrigaux , panégyriques , épithalames, cantiques, rôles de princesses , de confidentes, elc.

Ce commerce ne l'enrichit pas. Il vivait. pauvrement et était fort mal vêtu. Un mauvais plaisant lui ayant demandé un jour à quelle bataille son manteau avait été percé de trous : A la bataille de Cannes , répondit l'abbé , tombant à coups de canne sur l'impertinent qui insultait à sa misère. — Lorsqu'on joua son opéra de Loth, au moment où l'acteur chantait : V amour a vaincu Loth, on cria du parterre : Qa'i7 en donne une à tauteur,

A la première représentation d'un autre opéra, on arrêta , comme coupeur de bourses , un individu qui disait sans cesse à son voisin : Faut-il couper? C'était un tailleur. L'abbé Pellegrin lui avait demandé un habit. L'artiste n'avait consenti à le faire que dans le cas où l'opéra réussirait, et il avait mené avec lui un de ses garçons, dont le bon goût lui était connu. C'est à ce garçon qu'il demandait à chaque instant s'il pouvait couper l'habit de l'auteur.

D'AUainval, auteur de V Ecole des Bourgeois, mourut à l'Hôtel-Dieu, le 3 mai 1753. J'invite MM. les auteurs du nouveau Dictionnaire historique a compulser les registres des hospices : ils y trouveront des renseignements bien précieux , qu'ils chercheraient en vain ailleurs.

Il est à remarquer que ce pauvre d'Allainval, qui

n^avait ni feu ni lieu, a donné aux Italiens une fort jolie pièce, intitulée Y Embarras des richesses,

Boissy^ auteur de plusieurs comédies, dont quelques unes sont restées au théâtre, vécut long-temps dans une affreuse détresse. 11 la cachait avec soin. Trop fier pour demander des secours , il s'enfermait chez lui et s'imposait toutes sortes de privations. Enfin le découragement s'empara de lui , ainsi que de la malheureuse femme qui partageait son sort; ils résolurent Tun et Tautre de céder à leur destinée et de se laisser mourir de faim. Quelques voisins charitables apprirent ce funeste dessein ; ils pénétrèrent dans la retraite de Boissy, et, par de prompts secours, de douces consolations , parvinrent à le réconcilier avec la vie.

Le jour de la première représentation de VAmant jaloux^ l'auteur (D'hele) écrivit k Grétry :

(( 11 ne m'est pas permis d'aller chez vous ; venez » donc chez moi tout de suite , et apportez environ » dix louis, sans quoi Je vais au For-l'Evôque au » lieu d'aller ce soir aux Italiens. »

Son lit, c'est Grétry qui parle, était entouré d'huissiers. D'hele s'était laissé condamner par défaut à l'instance de la femme qui lui avait dépensé sa fortune , et qui exigeait encore le loyer de la chambre qu'elle lui avait donnée chez elle.

Etant un jour chez un de ses amis , il se revêtit d'une culotte dont il avait besoin et sortit. L'ami rentre, et en s'habillant ne trouve pas tout ce qu'il lui fallait. M. D'hele seul était entré , mais on n'osait le soupçonner ; cependant , le soir , au Caveau, l'ami , posant la main sur la cuisse de D'hele , lui dit : Ne sont-ce pas là mes culottes? Oui , répondit D'hele : je n'en avais pas.

Je l'ai vu long-temps, dit toujours Grétry, je l'ai

VU long- temps presque nu. 11 n'inspirait pas la pitié ; sa noble contenance, sa tranquillité, semblaient dire : Je suis homme, que peut-il me manquer ?

Agrippa, qu'on accusait d'être en commerce avec le diable, ne sut pas profiter de cette liaison pour s'enrichir. Il mendia long-temps en Allemagne , en Angleterre et en Suisse ; et après avoir passé une partie de sa vie en prison , il mourut à l'hôpital de Grenoble.

Henri Estienne , auteur d'une excellente version d'Anacréon en vers latins, et d'autres ouvrages estimés, mourut à l'hôpital de Lyon à l'Age de soixantedix ans, et son petit-fils Antoine termina ses jours à l'Hôtel-Dieu de Paris, âgé de quatre-vingts ans.

Notre savant historiographe André Duchesne, qui avait recueilli avec tant de soin toutes les pièces authentiques servant à l'histoire de France, se vit obligé de fagoter à la hâte des ouvrages médiocres et de prostituer son talent pour avoir du pain. Bientôt la misère le chassa de Paris. Il se retira dans une petite ferme qu'il avait en Champagne, et se tua en tombant du haut d'une charrette chargée de foin.

L*historien Yarillas vivait de peu , avec de bons ecclésiastiques. Semper parce et duriter se habebat. Son appartement était un galetas , où le soleil régnait pleinement en été, et le froid en hiver. Ses fenêtres étaient mal fermées , et sa cheminée était sans feu. Ua lit mal garni , trois ou quatre chaises usées , une taMe vermoulue , une lampe , une écritoire , peu de livres et beaucoup de manuscrits, faisaient toute sa richesse. Il était si mal vêtu que Furetière, dans son Dictiennaire satirique, parle des cordes de son manteau où la vermine vivait mal à son aise.

Vaugelas, écrivain estimé, auteur d'une bonne traduction de Quinte-Curce et d'excellentes remarques

sur la langue française , se tenait caché dans un petit coin de l'hôtel de Soissons pour éviter la poursuite de ses créanciers. Il mourut très pauvre , et légua son corps aux chirurgiens pour payer une partie de ses dettes.

La Bruyère a décrit dans ses Caractères Tétat dans lequel il s'est trouvé long-temps. — «Qu'on ne me i> parle plus d'encre , de papier, de plumes, de style, » d'imprimeur ; je renonce à ce qui a été , qui est et » qui sera livre. . . Suis-je mieux nourri et mieux vêtu ? » Suis-je, dans ma chambre, à l'abri du nord? Ai-je » un lit de plume , après vingt ans entiers qu'on me » débite dans la place ? J'ai un grand nom , dites- » vous , et beaucoup de gloire ; dites que j'ai beau- » coup de vent qui ne sert à rien. Ai-je un grain de » ce métal qui procure toutes choses? »

Diderot fut long-temps obligé de donner des leçons pour vivre; il faisait aussi des sermons. Un missionnaire lui en commanda six, qu'il lui paya cinquante écus. L'auteur estimait cette affaire une des meilleures qu'il eût faites.

Tout est cher à Paris , et surtout le pain , disait un écrivain , et cet écrivain était Jean-Jacques Rousseau ! Dans les commencements , il allait tous les jours prendre une demi-tasse au café Procope: la conversation des gens de lettres qui s'y réunissaient était pour lui un délassement agréable; mais bientôt sa bourse l'avertit qu'elle ne pouvait pas long-temps suffire à cette dépense. Il n'alla plus au café que de deux jours l'un, et, un mois après, il cessa tout-àfait d'y aller.

Malfilâtre était en proie à la misère et à ses créanciers lorsqu'il commença son poème de Narcisse. M. de Savine, évoque de Viviers, alla le voir, et t rouira (ce sont ses termes) le jeune homme le plus

aimable dans les horreurs de F indigence , et dans les frayeurs continuelles d'être arrêté et emprisonné à cause des dettes qu'il a^ait contractées. Il engagea Malfîlâtre à se soustraire pour quelque temps aux poursuites de ses créanciers, en changeant de nom et de résidence, et loua pour lui un petit appartement à Chaillot. Le poète s'y retira sous le nom de La Forêt^ et au bout de quelques mois il y eut achevé son poème de Narcisse. Peu après, il tomba sérieusement malade. Cependant, une femme à qui il devait, ayant découvert sa retraite, l'y vint trouver. Malfilâtre, en la voyant, se crut perdu, cf Rassurez- » vous , lui dit cette excellente femme ; je ne viens » point vous demander mon argent , mais vous invi- » ter à venir à Paris , chez moi , où vous recevrez » les secours dont vous aurez besoin. «Malfilâtre accepta la proposition. Celte femme compatissante et généreuse , dont le nom mérite d'être connu , s'appelait madame La Noue ; elle était tapissière et demeurait près de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Elle prit les plus grands soins de Malfîlâtre ; mais l'état de cet infortuné jeune homme était devenu incurable. Après deux ou trois mois de souffrances , il mourut chez madame La Noue, âgé de trente-quatre ans. Gilbert a dit :

La faim mit aa tombeau Malfilâtre ignoré ; S'il n'eût été qu'un sot, il aurait prospéré.

Ce même Gilbert était, dit fort délicatement La Harpe , au pain de l'archevêque de Paris et au vin de Fréron. Il paraît que ces secours étaient insuffisants , car Gilbert mourut 1res malheureux , et c'est à l'Hôtel-Dieu de Paris qu'il termina, dans le désespoir et la misère, une vie trop courte pour les lettres et pour sa gloire.

Après la chute de Gustat^e , La Harpe se trouva dans une détresse cruelle. Voltaire lui proposa de venir avec sa femme passer quelque temps à Ferney pour rétablir ses affaires; La Harpe y demeura treize mois. Pendant son absence, Dorât mit en mouvement toutes ses coteries pour nuire à celui qu'il croyait être son ennemi. Voltaire, effrayé pour son protégé , s'abaissa jusqu'à écrire à Dorât une lettre suppliante. « Je vous prie, lui disait-il, je vous prie » de considérer que c'est un jeune homme qui a au- » tant de talent que peu de fortune.»

La Harpe tomba à cette époque dans un tel découragement qu'il fut sur le point d'accepter une éducation à cinq cents lieues de sa patrie.

L'abbé Raynal, jeune et pauvre , accepta une messe à dire tous les jours pour vingt sous. S'étant enrichi en déclamant contre la traite des nègres, et en prenant un intérêt sur un vaisseau négrier, il céda sa messe à Tabbé de la Porte , en retenant huit sous dessus. Celui-ci, devenu moins gueux par le moyen de ses compilations , la sous-loua à l'abbé Dinouart , en retenant quatre sous outre les huit sous de l'abbé Raynal ; si bien que cette pauvre messe , grevée de deux pensions , ne valait que huit sous à l'abbé Dinouart.

M. de Chabrit promettait à la France un écrivain du premier ordre. M. Garât, après avoir analysé dans le Mercure de France l'ouvrage de cet auteur intitulé De la Monarchie française et de ses Lois, s'exprime ainsi : « Au moment même que nous félicitions » ainsi M. de Chabrit de ses progrès, que nous l'invi- » lions à de nouveaux progrès encore , une destinée » malheureuse terminait les jours de ce jeune écri» » vain , et l'entraînait au tombeau au milieu de son » ouvrage et de sa carrière. Né sans fortune , exposé

» à tous les besoins de Thomme et n'occupant son » esprit que des besoins des nations, le malheur, et » des chagrins que le désespoir lui a fait trop tôt ju- » ger éternels, ont empoisonné et fini sa vie. »

L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout , hors à ses travaux sur Descartes. Il travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte par dessus son bonnet , les deux c6tés pendant à droite et à gauche. C'est dans cette position qu'il se vît enlever un jour le fruit de ses faibles épargnes. Les circonstances de ce vol sont si singulières , que je veux, en les rapportant^ égayer un peu ce tableau des misères littéraires. Un matin , l'abbé de Molière entend frapper à sa porte. — Qui est là? — Ouvrez. (Il tire un cordon et la porte s'ouvre.) — Qui ôtesvous ? — Donnez-moi' de l'argent. — De l'argent?

— Oui^ de l'argent. — Ah! j'entends y vous êtes un voleur. — Voleur ou non, il me faut de l'argent. — Vraiment oui, il vous en faut. Eh bien l cherchez làdedans (Il tend le cou y et présente un des côtés de sa culotte. Le voleur fouille.) — Eh bienl il n'y a pas d'argent. — Vraiment non , il n'y en a pas ; mais il y a ma clef. — Eh bien î cette clef? — Cette clef, prenez-la. — Je la tiens. — Allez-vous en à ce secrétaire. Ouvrez. (Le voleur met la clef à un autre tiroir.) — Laissez donc ; ne dérangez pas : ce so«U mes papiers. Ventrebleuî finirez-vous? Ce sont mes papiers. A l'autre tiroir, vous trouverez de l'arguât.

— Le voilà. — Prenez ; fermez donc le tiroir. (Le voleur s'enfuît.) — Monsieur le voleur, fermez donc la porte. Morbleu ! il laisse la porte ouverte ! quel chien de voleur! Il faut que je me lève par le froid qu'il fait. Maudit voleur ! L'abbé saute en pied , va fermer la porte , et revient se remettre à son travail sans songer qu'il ne lui restait plus de quoi dîner.

Le célèbre Dryden mourut dans la misère, à FAge de soixante-dix ans.

Purchas, qui avait passé sa vie à voyager et à étudier, fut arrêté , à la requête de son imprimeur , au moment où il allait publier la relation de ses voyages et le fruit de ses méditations.

Rushworth, auteur des Collections historiques, passa les dernières années de sa vie et mourut dans une prison où il était détenu pour dettes.

Rymer , auteur de la collection des Fcedera, fut obligé de vendre ses livres pour subvenir à ses besoins.

Simon Ockley, orientaliste, a peint sa détresse avec les couleurs les plus vives. La préface de ses ouvrages est datée d'une prison où ses créanciers le retenaient depuis plusieurs années.

Spencer , poète aimable , languit dans la misère pendant tout le cours de sa vie.

Savage, pressé par le besoin, vendit pour dix guinées un poème fort gai, intitulé le Rôdeur, qui lui avait coûté plusieurs années de travail.

Samuel Boyer, auteur d'un poème sur la Création, termina ses jours dans une affreuse indigence. Il fut trouvé mort dans un grenier.

Jobn Stow avait quitté son métier de tailleur, et était devenu savant antiquaire ; mais, voyant que ses études arcbéologiques allaient le conduire à lliôpital, il fut trop beureux de reprendre son aiguille.

Floyer Sydcnham consacra toute sa vie à la traduction de Platon , et mourut dans une maison de force, où souvent il fut privé de sa nourriture journalière. — Oh ! avec quelle ferveur les gens de lettres doivent dire à Dieu chaque matin : Panem quotidianum da nohis hodie,

Butler, dans son poème d'Hudibras, avait fait une

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salire ingénieuse et piquante des partisans enthousiastes de Cromwell , el avait ainsi servi la cause de Charles II. Ce prince citait souvent cet ouvrage et en savait plusieurs morceaux par cœur. — Vous croyez peut-être que Tauleur en recevait une pension considérable? — Vous vous trompez : Butler vécut el mourut pauvre. Un de ses amis fut obligé de faire les frais de son enterrement.

Chattertott, que les Anglais regardent aujourd'hui comme un de leurs plus grands poètes , s'est tué de désespoir. Il n'avait pas encore dix-huit ans. En 1770 il vint à Londres, où il espérait trouver quelques ressources , soit en copiant les ouvrages des auteurs , soit en corrigeant leurs épreuves. Ses espérances ayant été trompées , il s'empoisonna. On a su depuis que souvent il avait manqué de pain , et qu'il regardait comme un mets délicieux une tourte de deux sous.

A l'âge de vingt-un ans, la pauvreté de Linnée était telle qu'il manquait souvent des choses les plus nécessaires à la vie, et qu'il était réduit à se servir des vieux souliers qu'on avait jetés comme hors d'usage, et qu'il raccommodait lui-même avec des morceaux de carton. Cependant, à cette époque, on admirait ses connaissances en botanique, et il mettait en ordre les matériaux de sa Bibliotheca botanica,

Wondel , le Shakespeare de la Hollande , après avoir vécu long-temps du mince produit d'une boutique de bas, mourut de besoin à l'âge de quatrevingt-dix ans. Ses obsèques offrirent un spectacle singulier : son corps était porté par quatorze poètes aussi pauvres que lui.

Le savant Aide Manuce se rendit insolvable en empruntant une modique somme d'argent pour faire transporter sa bibliothèque de Venise à Rome, où il

était mandé. La vente de cette bibliothèque ne put le tirer de la misère.

Bentivoglio , quoique cardinal , ne put échapper à la pauvreté qui poursuit les gens de lettres. Il tomba vers la'fin de ses jours dans une extrême indigence , et 5 après avoir vendu* son palais pour satisfaire à ses créanciers, il ne laissa en mourant, à ses héritiers, que la réputation que ses ouvrages lui avaient faite.

Winkelman fut obligé de se faire mattre d'école dans un village ; et , comme il le dit lui-même , tandis qu'il enseignait TÂ-B-C à des enfants couverts de teigne et de gale , il cherchait le beau , et méditait sur les morceaux sublimes de Platon et d'Homère. Il se nourrissait presque toujours de pain et d'eau , et faisait souvent quarante lieues à pied pour voir un tableau ou une statue.

Xylander vendit, pour une somme très modique, sa traduction latine de Dion Cassius; le libraire ayant exigé des notes , notre savant les fit et les lui vendit pour un dîner. Son extrême pauvreté , et les travaux non interrompus auxquels il était forcé de se livrer pour vivre , lui firent contracter une maladie dont il mourut à l'âge de quarante-quatre ans.

Je ne sais quel homme de lettres disait : « La Bastille ne vient pas , et je ne sais comment payer mon terme qui va échoir. » C'était une ressource pour les gens de lettres que cette Bastille que Ton a détruite d'une manière fort irréfléchie. Quelle chère ils y faisaient! Marmontel eut le bonheur d'y être admis pour une parodie fort ingénieuse dont il n'était pas l'auteur; et, quoique accoutumé à de très bonsdînei's, il fut émerveillé de celui qui lui fut servi dans cette maison royale. « Bury (son domestique) m'invite à » me mettre à table , et il me sert la soupe. C'était » un vendredi. Cette soupe en maigre était une pu-

» rée de fèves blanches , au beurre le plus frais , et y> un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bu- » ry me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat » de morue qu'il m'apporta ensuite était meilleur en- » core. La petite pointe d'ail qui l'assaisonnait avait » une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le » goût du plus friand Gascon. Je trouvai qu'on dînait » fort bien en prison.

» Comme je me levais de table et que Bury allait » s'y mettre (car il y avait encore à dîner pour lui » dans ce qui me restait), voilà mes deux geôliers qui » rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans » les mains. A l'appareil de ce service en beau linge, » en belle faïence , cuiller et fourchette d'argent , » nous reconnûmes notre méprise ; mais nous ne fî- » mes semblant de rien ; et lorsque nos geôliers, ayant » déposé tout cela , se furent retirés , Monsieur, me » dit Bury , vous venez de manger mon dîner/ vous » trouiferez bon quà mon tour je mange le cotre, — » Cela est juste, lui répondis-je. »

Yeut-on maintenant savoir en quoi consistait ce second dîner? Comme c'était un jour maigre , le gouverneur, par un trait de délicatesse exquise , avait ordonné que le philosophe fût servi en gras. On lui apporta donc un excellent potage , une tranche de bœuf succulent , une cuisse de chapon bouilli , ruisselant de graisse et fondant , un petit plat d'artichauts frits en marinade , un d'épinards , une très belle poire de crésanne, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne , le tout sans préjudice du café et des liqueurs. L'après-dîner, le gouverneur visita l'heureux prisonnier, et lui proposa un poulet pour son souper.

C'est ainsi que l'on était traité à la Bastille. Je ne parle pas de la bibliothèque, où l'on trouvait les meil-

leurs livres ; des promenades, où Ton respirait un air si pur, et de la partie qu'on faisait , le soir, chez le commandant ou chez M. le major. La Providence semblait avoir ménagé aux hommes de lettres cette aimable retraite , dans laquelle ils jouissaient d'un doux loisir si nécessaire à leur génie , et qu'ils cherchent en vain dans le tourbillon de la société. Aussi, sans parler de la Henriade, que de bons ouvrages sont sortis de la Bastille !

Il m'eût été très facile d'ajouter beaucoup de noms bien connus à la liste des auteurs malheureux que je viens de citer ; mais il est temps de terminer un tableau aussi affligeant ; je me contenterai de citer, en finissant, un passage extrait d'un ancien numéro du Mercure de France.

« Ministres,des rois, dit dans cet article M. Gos- » seph d'Ustaritz, évaluez à la rigueur le pain néces- » saire pour nourrir un homme , Teau qui doit Ta- » breuver, l'habit décent auquel les portes ne sont » pas fermées ; et avec cette somme (1 500 fr.) que » vous donnerez à quelques jeunes gens, vous ferez » naître des hommes dont les idées éclaireront vos » vues et vos desseins sur la félicité des peuples. » Donnez cela et ne donnez pas davantage ; refusez » ou retirez tout à qui fera dans ce genre une de- » mande de pliis. Celui qui ne trouve pas dans son y> talent tous les biens qu'il désire , et le dédommage^ » ment des plaisirs dont il se prive , n'a point de ta- » lent. Celui-là n'est fait ni pour éclairer son siècle , » ni pour s'illustrer lui-môme. Qu'il rampe, qu'il » s'enrichisse et cherche sa félicité dans des jouissan- » ces que le plus grossier des hommes peut goûter » mieux que lui. »

LE

PARASITE MORMON

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