ON DEMANDE
S'il faut prendre médecine, ou non?
Oui , pour ce que c'est avaler.
Non , pour ce qu'elle vide l'estomac.
S'il faut curer ses dents, ou non ?
Oui , pour les empêcher de pourrir.
Non, pour ce que c'est s'ôter quelque chose de la bouche.
S'il faut mâcher, ou non?
Oui , pour ce que c'est jouir plus long-temps du plaisir de manger.
Non , pour ce que c'est toujours perdre quelques autres morceaux qu'on mangerait bien cependant.
S' il faut se marier^ ou non ?
Oui , pour ce qu'on fait festin.
Non , pour ce que c'est prendre une femme qui mange tout le reste de sa vie la moitié du dtner.
S'il vaut mieux avoir une langue que de n'en açoir point ^
Oui , pour ce que la langue sert à demander à boire et à manger.
Non , pour ce qu'elle emplit la bouche et fait perdre le temps à parler à table.
S'il faut faire des sauces, ou non ?
Oui , pour ce que cela donne bon goût aux viandes. Non, pour ce que cela ne sert qu'à faire manger aux autres ce qu'on mangerait bien sans sauce.
Lequel vaut mieux de danser, ou de chanter? Il vaut mieux manger.
Lequel vaut mieux de di^ner, ou de souper ?
Ni Tun ni Tautre : car il ne faul faire qu'un repas, mais qui dure lout le long du jour.
APOPHTÈHGMES
MONSIEUR DE MORMON
Il disait qu'un œuf valait mieux qu'une prune; une grive , que tous deux ; un pigeon , que tous trois ; un poulet , que tous quatre ; un chapon , que tous cinq , et ainsi à proportion.
Un jour qu'il avait bien soif et qu'on ne trouva point d'autre vaisseau pour lui donner à boire qu'un seau plein devin, il le tira tout d'une haleine, etnegavit se unquam jucundius hihisse, faisant allusion à ce roi qui dit la même chose , contraint de boire dans le creux de sa main , faute d'autre vase.
Comme on parlait un jour d'une grande mortalité : — Tant mieux , s'écria-t-il , plus de morts , moins de mangeurs, ne reconnaissant point d'autres ennemis.
Allant un jour dîner chez un èvéquc : — Pastorîs estpascere, lui dit-il; monseigneur, je viens dîner avec vous.
A un qui lui disait un jour qu'il avait les yeux plus grands que la panse : — Non pas , répondit-il, quand j'en aurais cent.
Il disait que Pâques et Noël sont les deux meilleurs jours de Tannée : Pâques à cause qu'il est le plus éloigné du carême , et Noël parce qu'on y déjeune dès minuit.
Il disait qu^il est de la majesté d'un roi de dîner à toutes ses tables.
11 comparait les courtisans aux plats qu'un maître d'hôtel met sur la table, dont les uns sont tantôt les premiers et tantôt les derniers , et puis sont tous confondus quand on vient à laver les écuelles.
Il appelait les rots des propos de table,
A un qui lui reprochait qu'il mangeait autant que deux , il répondit que c'était, à Sparte, la marque des rois.
À un qui lui demanda ce qu'il fallait faire pour se bien porter : — Trois choses , répondit-il : bien manger, bien manger, et encore bien manger.
À un qui lui dit un jour en mangeant du potage qu'il se brûlait, il repartit : — Oui, mais je mange.
Une fois qu'on lui reprochait qu'il n'avait pas dit Benedicite : — J'ai tort, répondit-il, il le faut dire; et là- dessus il fît rapporter toutes les viandes pour recommencer à dîner.
Comme on lui disait une fois qu'il se fallait tenir à table sans se remuer et sans prendre autre chose que ce qui est devant soi , il répondit que , si les Espagnols n'eussent jamais voyagé, ils n'auraient pas ga- ' gné l'or des Indes.
Il disait que pour faire que les jours d'hiver fussent aussi grands que ceux d'été il ne faut que jeûner jusqu'au soir.
Gomme on lui demandait pourquoi il cherchait ainsi les festins , il repartit que c'était parce que les festins ne le cherchaient pas, et il ajouta que nos pères avaient appelé leurs festins du mot latin feati-
nare^ pour montrer qu'il se faut toujours h&ter d^ aller,
Un jour que son confesseur lui remontrait que les saints avaient eu bien de la peine à aller en paradis en jeûnant : — Je crois bien , dit-il, il y a bien loin, pour y aller sans manger !
Une autre fois qu'il était bien malade , et qu^on pensait qu'il dût mourir, comme on lui faisait réprimande sur ce qu'il buvait trop pour un homme qui devait bientôt aller en l'autre monde, il répondit que c'était pour faire jambes de vin.