EPIGRAMMES
Que l'enfance fait bien connaître
Ce qu'au bout d'un temps on doit être !
Pour étrenne au petit Gomor
On fît présent d'une saucisse.
Il n'en avait point vu encor.
Tant il était jeune et novice.
On la lui met dessus le gril ;
Mais aussitôt s'écria-t-il :
Maman, maman, elle appétisse!
merveille en cet âge-là !
Il la prend malgré sa nourrice ,
Et toute chaude l'avala.
Gomor serait bien amoureux ; Pourquoi non? il est fort et roide , Et son œil tout brillant de feux Montre qu'il n'a l'échiné froide.
Il n'est point amoureux pourtant :
Craint-il d'être chagrin et blême?
Je Tai vu passer maint carême Qu'il était et frais et content ; Et puis quand il fait des ouvrages De deux ou trois {Petites pages, Il faut bien qu'il ait d'autres soins.
Ah ! je vois bien ce qu'il redoute :
C'est qu'il aime à manger, sans doute , Et qu'un amoureux mange moins.
Gomor n'est point assurément Un homme contraire à nature ; Tous ceux qui disent autrement N'en parlent que par conjecture.
L'hiver, qu'il fait grande froidure , Il aime à manger chaudement; Et l'été , tant que le chaud dure , Il aime à boire fraîchement.
De tous ceux qui sont à la table Gomor est des chiens mieux aimé ; Non pas qu'étant moins afTamé Il leur paraisse plus traitable :
Quand il voit quelque chien à jeun , Bien loin de lui faire caresse , Il le châsse comme importun ; Mais c'est que Gomor a l'adresse De faire plus d'os que pas un.
VArtdeiiHerenviUe,
Par dessus les pins raffinés Gomor d^avoir bon nez se vante :
Il n'est cuisine qu'il n'évente.
N'e8t*ce pas qu'il a fort bon nez?
Gomor n^est point un importun. Gomme a dit faussement de lui toute la ville
Quand il va manger chez quelqu'un , Il va seul , et jamais n^a de bouche inutile.
Cher Philidor, je ne sais pas En quel quartier Gomor demeure , Mais je le rencontre à toute heure, Hormis à l'heure du repas.
Gomor en un fameux repas
Avait perdrix en poche mise ,
Qu'à son logis entre deux plats
Il met comme en lieu de franchise,
Lorsqu'un chat, le maître des chats.
Bien et beau vous le dévalise.
Gomor aussitôt s'en avise ,
Et ce fut assez piteux cas :
li est outré de faim , et de sa perdrix prise. Que fait donc le pauvre homme? 6 rage ! 6 gourman-
Qui le sait , si je ne le dis? [dise !
Et qui le pourra croire , encore que le dise ? Il dévore le chat pour manger la perdrix.
Alors qu^au milieu de son tour Le soleil nous donne un plein jour.
MORVON. 99
Il défend que rien ne soit sombre ; Gomor dément ce que je dis :
Car chacun sait que c*est une ombre Qui paraît toujours à midi.
Gomor, ce goinfre remarquable, Sou des viandes , et non las, Un jour, après un grand repas, Se laissa tomber sous la table.
Lors dit un ami charitable :
Messieurs , ne vous étonnez pas , C'est qu'il sent qu'on dtne là-bas.
Gomor, la gloire des pédants ,
Est, dit-on, savant jusqu'aux dents.
Cela serait-il véritable ?
Il est toujours à table, ou peu souvent ailleurs , Et même , à ce qu'on dit , des livres les meilleurs
Il n'en voit jamais que la table.
Quand Gomor atteste une chose :
S'il n'est vrai ce que je propose.
Ce morceau me puisse étrangler!
Dit-il , et prend pour l'avaler Le meilleur morceau de la table.
Gomor, ne jurez plus, on vous tient véritable.
Gomor étant à table avec certains pédants Qui criaient et prêchaient trop haut sur la vendange , Lui qui ne songe alors qu'à ce que font ses dents : Paix là! paix là! dit-il, on ne sait ce qu'on mange î
On parlait à Gomor des fléaux de la terfe :
De la faim , de la soif, de la mort , de la guerre ; Quand ce goinfre répond d'un sens froid et remis : Pour tous les autres maux , que Dieu les eziermine ;
Mais pour la soif et la famine ,
€e sont de plaisants ennemis.
Gomor, qui n'a point le teint blême, Ijire qu'il jeûpe le carême.
Quant à moi , je crois ce qu'il dit , Pour le moins s'il est véritable Qu'on jeûne lorsqu'on sort de table Demeurant sur son appétit.
Gomor, pour n'avoir le teint blême , Ne jeûne qu'un jour en carême; Et, qu'on ne s'en étonne pas,.
C'est le lendemain des jours gras,
Gomor n'est point un hypocrite Qui montre ce qu'il fait de bien :
Il en a tant plus de mérite.
Car lorsqu'il jeûne on n'en voit rien.
J'apprends de Gomor aujourd'hui Un trait d*humilité qui n'a point de seconde : On ne l'a jamais vu jeûner devant le monde,
Car il ne jeûne que chez lui.
MORMON. iOi
Quoi ! me taire , et qu'on m attaquât Par des injures à douzaine !
Comment veux-tu qu'il répliquât?
Il a toujours la bouche pleine.
Gomor, j*ai dessein de te suivre ;
Et juge qu'il n'est hen de tel :
Boire bien , manger bien, c'est le moyen de vivre , Puisque même par là tu te rends immortel.
ijomor aime nappe mise.
Et plus encor le couvert, Et porte pour sa devise :
Qui me dessert me dessert.
On dit que Gomor le pédant.
Des devises surintendant , Devenu superbe et farouche.
Le porte plus haut qu'il ne faut.
Je n'ai rien vu de ce défaut :
Il ne le porte qu'à sa bouche ; Pour lui cela n'est pas trop haut.
Fuyons aujourd'hui la satire , La bonne fête nous l'enjoint :
Parlons de Gomor sans médire, C'est-à-dire n'en parlons point.
On disait à Gomor, le voyant hydropique , Qu'il était aussi gros qu'un muid ;
lOâ LE PARARITE
A quoi ce bon buveur réplique :
Que ne suis-je plein comme lui !
Gomor, non pour avoir trop lu , Mais plutôt pour avoir trop bu.
Eut enfin fort mal à la vue.
Lorsque lui dit le médecin :
Il faut que vous quittiez le vin , Car c^est un venin qui vous tue.
Que si vous voulez faire mieux Vous en pouvez laver vos yeux Pour ôter cette ardeur extrême.
Alors Gomor lui repartit :
Mais si j^en buvais tant que des yeux il sorttt. Monsieur, serait-ce pas de même?
Gomor eut esprit et mémoire ; Mais, pour trop manger et trop boire.
En enfance il est retourné.
Parler contre lui , c'est folie :
Ce qu'il fait lui-même, ilToublie, Et souvent dîne ayant dîné.
Gomor approcbant du passage Où souvent Thomme le plus sage Demeure interdit et confus.
S'écriait d'un piteux langage :
Hélas ! ne mangerai-je plus !
Gomor déjà tout prêt d'entrer au monument N'eut point peur de la mort ni de sa main fatale;
Il ne redouta seulement Que la faim et la soif du malheureux Tantale.
Un jour le grand Gomor, cet ennemi de Teau, Gomme on parlait des maux qui suivent le tombeau Je ne craindrais, dit-il, ni Thorreur infernale , Ni tout ce que là-bas on peut faire endurer; Hélas ! je ne craindrais que les eaux de Tantale , Bien qu^il me fût permis de m'y désaltérer.
Gomor, à ce que dit Fhistoire , Prêt à mourir se mit à boire , Et resta comme enseveli Dès ce monde au fleuve d'oubli; Enfin , tel qu'un autre Epicure , S'enivra de cette liqueur, Sans laquelle, je vous le jure, Le Styx lui faisait mal au cœur.