‹ L'art de diner en ville à l'usage des gens de lettresChapitre 15 sur 24 · MÉTAMORPHOSE · texte numérisé non relu

MÉTAMORPHOSE

GOMOR EN MARMITE.

Enfin, depuis six mois, les excès de la table Avaient fait de Gomor un spectre épouvantable ; Son visage tout hâve et ses yeux tout ardents Montraient assez quels maux le gênaient au dedans : Une hydropique soif jointe à sa faim canine L'obligeait désormais à garder la cuisine.

Mais en vain il buvait ^ mais il mangeait en vain, Rien ne pouvait chasser ni sa soif ni sa faim. Tout son corps demeurait sans prendre nourriture ; Ses bras étaient deux os dénués de chamure , Et chacun de ses pieds , par un effet nouveau , Paraissait aussi sec et menu qu'un fuseau ; Son ventre seulement , en cet état funeste , Croissant de jour en jour engloutissait le reste ; Enfin une humeur acre en son foie altéré, Allait le mena^nt d'un trépas assuré , D*un trépas dont déjà ce corps demi- squelette Entendait la sentence assis sur la sellette , Courbé sur un bâton qui lui servait d'appui Contre Todeur du pot qui Tentraînait à lui.

Il causait toutefois , et sa langue hardie De son esprit aussi marquait la maladie :

Car, si le corps était trop sec et boursoufflé , L'esprit était aussi trop sec et trop enflé.

Il le témoigna bien , ce goinfre tout hectique , Lorsqu'il tint ce discours si plein de rhétorique , Devant un jeune gars qui devint , ce dit-on , De cuistre assez savant, très savant marmiton : « Autrefois Prométhée , ayant à donner l'être A l'homme , l'abrégé de tout ce qu'on voit naître , De tous les animaux quelque chose emprunta.

Et la faim d'une louve en âotre sein planta ; En quoi certes lui-même il se prit pour modèle, Lui-même étant rongé d'une faim éternelle :

C'est pourquoi l'on feignit qu'un affamé vautour Rongeait ses intestins et de nuit et de jour, Non pour le feu du ciel qu'il vola, comme on pense. Mais pour ce feu du ciel qu'il eut à sa naissance : Car ce premier mortel fut du ciel tant aimé , Que de la main des dieux il fut lui seul formé. Contre ces maux, pareils aux maux de Prométhée,

La cuisine jadis fut fort bien inventée ; Et c'est une plus noble et plus juste action De travailler soi-même à sa protection Que non pas de songer seulement à défaire L'homme que la nature avait fait notre frère. De là vient que Ton dit que tous ces grands héros Etaient de grands dîneurs et grands videurs de pots, Et donnaient mieux encore et d'estoc et de taille Au milieu d'un repas qu'au fort d'une bataille. De là vient qu'ils savaient, avec les mêmes doigts, Ëcurer la marmite et fourbir le hamois :

Marmite qui du ciel a pris sa forme ronde , Sous qui , comme sous lui, la flamme est vagabonde, — Celle flamme M embrasse et ne Membrane pas, — Marmite dont enfin un guerrier fera cas.

Aussi , comme on a dit , il n'est pas moins louable De rendre une cuisine aux amis agréable , Que de faire qu^un camp remplisse de terreur Ceux contre qui Bellone- émeut notre fureur.

En effet la cuisine a quelque ombre de guerre ; Mais l'une nous relève et l'autre nous atterre. De gentils marmitons lui servent de goujats , Elle a pour morions et les pots et les plats , La broche est son épée , et d'une lèchefrite Elle fait son bouclier; ces gros ventres d'élite , Ce sont ses bastions, et, pour tout dire en peu , Gomme Mars elle emploie et le fer et le feu , Mais pour nous réparer, non pas pour nous détruire ; Pour vaincre un ennemi qui ne cesse de nuire , Cet ennemi secret, et ce monstre obstiné , Qui campe au sein de l'homme aussitôt qu'il est né. Elle sert môme à Mars , et remplit de courage Tous ceux qu'elle remplit, et leur fait faire rage. C'est la soupe , dit-on , qui fait le bon soudard , Kt Boudard môme sonne ainsi que sou de lard.

Et non pas seulement la cuisine et la graisse Inspirent dans nos corps la force et Tallégresse ; Elles rendent de plus la première vigueur A Tesprit que le jeûne avait mis en langueur. Dans Homère , jamais le valeureux Achille Ne va bien à Tassaut ., et ne bat bien la ville , Qu'auparavant le poète , en quelque grand festin. Chez un de ses amis n'eût fait la Saint-Martin : Autrement eût-il eu le savoir ni Taudace D'échauffer un Achille et le voir face à face? Il faut, pour faire bien , avoir dit Ei^ohé.

Le brave Horace est soûl alors qu'il chante Ohé» Et d'où penseriez-vous que vient le nom d'O^^ide ? C'est ainsi justement que qui dirait os vide^ Par certaine antiphrase , et pour nous faire voir Que sur la bonne chère il fondait son savoir. Il n'en fut pas ainsi du bonhomme Virgile , A qui le mardi-gras semblait une vigile :

Quel festin fait-il faire au fils de son héros? J'en ai rougi cent fois : il ronge jusqu'aux os ; Il lui fait ramasser jusqu'à la moindre miette , Et même , chose étrange 1 avaler son assiette. Et ces pauvres Troyens, qui n'ont bu que de l'eau^ Comment les traite-t-il? A chaque grand vaisseau. Il fait qu'on leur envoie un cerf pour tout potage. Mais un cerf par hasard trouvé sur le rivage ; Encore l'on ne sait comment on le trouva , Car l'Afrique, dit-on , jamais n'en éleva. Mais passe pour cela, si ce mélancolique N'eût fait d'une Didon une veuve impudique QElle qui mieux aima mourir de son couteau Que d'un second hymen rallumer le flambeau).

Impudique , pour qui ? Pour ce coureur d'Enée , Dont en moins de six jours elle est abandonnée , Jupiter conseillant lui-même un si beau tour,

HORMON. 107

Par ce volear parfait, ce courratier d^amour, Ce Mercure qui , loin d^aller droit à Garthage, Afin de s'acquitter d'un important message , Comme un jeune fripon qu'on voit aussitôt las , S'amuse, et reprend vent dessus le mont Atlas. De semblables erreurs est si farci son livre , Que je ne sais comment son nom a tant pu vivre ; Entr'autres celle-ci , qui vient de mon esprit , Et que j'ai bien notée en mon vieux manuscrit , M'a semblé de tout temps digne d'être bernée : C'est le beau changement des navires d'Énée.

Grande métamorphose , et non vue autrefois !

Des femmes se tirer d'une pièce de bois !

Des ouvrages de l'art fournir à la nature Des nymplies dont la forme est si belle et si pure ! Après un changement par lui si mal trouvé Ob peut sans imposer dire qu'il a rêvé.

O bonne chère donc , de quels mots assez dignes Se peut-on revancherde tes faveurs insignes?

Par toi tout est facile , et par toi tout nous rit , Tu nous donnes le ventre , et le ventre l'esprit. Aussi quiconque est pris de ton amour divine , PTa plus rien désormais qu'à hanter la cuisine : Cuisine , l'arsenal du salut des mortels , Cuisine où pour encens , comme sur les autels , Fume devers le ciel une vapeur épaisse , Dont les dieux vont humant la plus subtile graisse ; Cuisine enfin qui même aux sciences prend part : De la géométrie elle sait l'ordre et l'art ; Elle dispense tout d'une main mesurée ; Elle sait ce qui natt dedans chaque contrée , Gonnatt les qualités et du froid et du chaud , Celles de la laitue avecques l'artichaud ; Sait la propriété de la moindre racine , Mônoe n'ignore pas jusqu'à la médecine ;

108 XB PARASITE

Ce qu'on doit prendre au soir, ce qu'on doit prendre Selon le naturel et le goût de chacun. [à jeun.

Mais que ne fait du vin la divine puissance ? Ainsi que la cuisine il donne la vaillance ; Ainsi que la cuisine il prend part au combat , Mais où par son ami le bon ami s'abat , Où pour rondache on tient la tasse ronde et pleine , Où Ton cheoit sous la table , et non dessus la plaine. Où Ton ne connaît point d'autres mortalités Que celles qui se font à force de santés.

Le combat de Bacchus en délices abonde , Et lui seul en buvant a conquis tout le monde : Aussi dès qu'il parait chacun en veut tâter, On s'attaque , on se choque , on ne peut s'arrêter. Mais ce n'est pas assez déclarer sa puissance : Ainsi que la cuisine il donne la science.

La vérité n'est point dans un puits ni dans l'eau ; C'est dans le vin qu'elle est , c'est au fond d'un ton* Le vin, faisant causer, instruit en rhétorique ; [nean. En faisant des raisons , on apprend la logique ; On ne peut sans le vin mettre à cheval un vers; Le vin montre en plein jour cent mille astres divers. Comme on voit en plein jour, sans lunettes d'appro-

[ches.

L'horoscope des plats , et l'ascendant des broches. »

A temps Gomor se tut pour prendre du repos ; Les broches et les plats furent ses derniers mots. Mercure , le patron de la vraie éloquence , Ne pouvant plus long-temps souffrir son impudence. Raccourcit ses deux pieds ; de ce bâton aussi Qu'il tenait en sa main fait un pied raccourci ; Après, sur ces trois pieds il rendurcit son ventre ; Fait qu'avec l'estomac toute sa tête y rentre ; Ses deux bras, attachés au cou comme jadis, Sur le ventre tombant, sont en anse arrondis ;

Le collet da pourpoint s'élargit en grand cercle ; Son chapeau de docteur s'aplatit en couvercle , Son chapeau , qui lui sert ainsi qu'auparavant, Et qui , comme il couvrait une tôte à i'évent , Désormais sert encore à couvrir la fumée Qui s'exhale de l'eau , qu'il n'a jamais aimée ; Son ventre, au lieu de vin, reste toujours plein d'eau. Où cuisent sa poitrine et sa tôte de veau ; Enfin par la vengeance et justice divine , De Gomor il devient marmite de cuisine , Pour l'avoir tant louée , et pour être si vain Que d'oser censurer un poète plus qu'humain : Car, ainsi qu'il blâma cette métamorphose , Qui fait d'une navire une si noble chose , D'un homme qu'il était , Gom6r fut transformé En ce vil instrument qu'il avait trop aimé.

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