‹ L'art de dire: dans la causerie et le discoursChapitre 141 sur 176 · L'ÉMOTION · texte numérisé non relu

L'ÉMOTION

Talma et dont parle M. Larroumet, elle joint une erreur à une vérité.

L'erreur. — L'acteur éprouve et doit éprouver, au moins en partie, les sentiments qu'il interprète. Il ne pleurerait pas s'il n'était pas réellement ému. S'il ne Tétait pas, il serait le seul artiste que l'art laisserait insensible. S'il ne s'émeut pas, quelque chose de faux se décèle dans son jeu, dans sa voix.

La vérité. — Une possession de soi-même se môle et doit se mêler à son émotion. S'il s'abandonnait par trop aux sanglots, il deviendrait incompréhensible; s'il s'abandonnait par trop à la colère, il tuerait réellement l'acteur qu'il fait semblant de poignarder. Il ménage ses forces, et comment pourrait-il ne pas les ménager, lui qui, chaque soir, doit les recouvrer toutes?

Citons encore Talma. En sa longue carrière, il a tant cité les autres!...

« Si l'acteur n'est pas doué d'une sensibilité au moins égale à celle des plus sensibles de ses auditeurs, il ne pourra les émouvoir que faiblement; ce n'est que par un excès de sensibilité qu'il parviendra à produire des impressions profondes, et à émouvoir même les âmes les plus froides. La force qui soulève ne doit-elle pas avoir plus de puissance que celle qu'on veut ébranler? Cette faculté doit être même chez l'acteur, je ne dirai pas plus grande et plus forte que chez le poète qui a conçu ces mouvements de l'âme reproduits au théâtre, mais plus vive, plus rapide, plus puissante sur ses organes. En effet, le poète ou le peintre peuvent attendre, pour écrire ou pour peindre, le moment de l'inspiration. Chez l'acteur, l'inspiration doit avoir lieu instantanément et à

sa volonté; el pour qu'il Tait ainsi à commandement, pour qu'elle soit soudaine, vive et prompte, la sensibilité ne doit-elle pas être en quelque sorte chez lui surabondante? De plus, il faut que son intellig^ence soit là toujours en éveil, agissant de concert avec sa sensibilité pour en régler les mouvements et les effets; car il ne peut, comme le peintre et le poète, effacer ce qui est fait. »

Ce que Talma a tort de ne pas reconnaître, c'est que Tacteur, dès lors qu'il peut régler les mouvements et les effets de sa sensibilité, ne ressent généralement pas dans une situation fictive la profonde émotion que lui causerait la même situation dans la vie réelle. L'émotion de l'acteur est une émotion spéciale. Il peut lui arriver, un moment, d'oublier qu'il se trouve en scène, devant un public. Gil Naza, l'admirable créateur de Coupeau, disait qu'un soir, durant quelques minutes, après je ne sais combien de représentations de V Assommoir, il avait réellement vécu son rôle. Mais la plupart du temps, l'acteur sait très bien qu'il joue. L'émotion, son émotion à lui, c'est une bête impétueuse qu'il enfourche à son gré et dont, à son gré, il descend.

Et ce qui est vrai pour l'acteur est vrai pour le simple récitateur, pour le lecteur. L'orateur lui-même doit se posséder, malgré toute l'émotion que doit lui faire éprouver sa sincérité.

Un exercice utile est de passer instantanément d'un morceau très pathétique à quelque banalité, à quelque plaisanterie.

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