Discours de Grenoble, 26 septembre
cèdent des propositions ou des membres de propositions commençant de même. Prolongeons la citation précédente :
Ce parti doit avoir cependant un certain critérium à sa disposition ; il doit pouvoir distinguer entre la naïveté des uns et le calcul des autres, entre les nouveaux qui s'offrent à lui et les anciens, entre ceux qui viennent lui apporter leur concours par suite de convictions récentes et ceux qui ont des actes à mettre derrière leurs paroles; il doit enfin pouvoir être mis à même aussi de reconnaître ceux qui, secouant une indifférence, hélas! trop générale, veulent entrer dans la vie politique.
Par la noblesse de leurs dimensions, les grandes périodes imposent; parla puissance de leur tour, elles entraînent.
C'est en partie grâce à elles, par contraste, qu'une petite phrase venant à leur suite produit de l'effet, comme celle-ci : « C'est son devoir immédiat, et il n'y manquera pas », qui fut accueillie par « un assentitiment général ». ^
Ne vous risquez jamais dans une période sans prévoir comment vous en sortirez. Votre pensée part d'un point : laissez-lui décrire n'importe quelles sinuosités, mais, au cours des propositions principales, des incidentes, des parenthèses, sachez à quel point elle doit aboutir.
Et tenez-vous-en aux phrases plus ou moins courtes si elles vous sont plus commodes. Ne cherchez pas à « faire des phrases », comme on dit vulgairement. Gravez dans votre esprit le mot de Pascal : « La vraie éloquence se moque de Téloquence. »
Surtout, de la clarté! L'auditeur n'a pas ce dont dispose le lecteur, le loisir de chercher à comprendre.,
290 l'art oratoire
Je ne sais de qui je tiens ce mot que la personne attribuait à M. Thiers. L'homme d'Etat venait de prononcer un discours. Un secrétaire, en lui montrant un texte qui devait servir à l'impression, lui fit remarquer qu'une phrase avait exactement la même signification que la précédente.
« Laissez-les toutes deux, aurait dit M. Thiers. La première est pour les gens intelligents, la seconde est pour les autres. »
Songez à qui vous parlez et mettez votre style au niveau de l'intelligence et de l'instruction de l'auditoire. Pas de phrases, pas de paroles qui ne puissent être aisément comprises, ou dont vous ne donniez l'explication s'il est à craindre qu'elles ne le soient pas. Je me demande souvent ce que les publics populaires peuvent saisir de certains discours, de certaines conférences. Certes, il y a de l'intelligence dans le peuple; mais il ignore la langue que trop souvent on lui parle.
En villégiature à Veules-les-Roses (Normandie), un vieillard invita à déjeuner soixante-quatorze enfants plus ou moins pauvres, et. ne voulut autour de lui que ces garçonnets et ces fillettes. Et voici comment leur parla cet homme au grand front nimbé de cheveux blancs, cet homme extraordinaire qui, durant un demi-siècle, avait forgé des phrases magnifiques :
Mes chers enfants,
A Veules, je suis chez vous; accueillez-moi donc comme m'accueillent chez moi mes petits-enfants Georges et Jeanne. Vous aussi, vous êtes des petits-enfants, et au milieu de vous, qu'est-ce que je suis? Le grand-père.
Vous êtes petits, vous êtes gais, vous jouez, c'est Tâge heureux. Eh bien, voulez-vous, — je ne dis pas être tou-
jours heureux, vous verrez plus tard que ce n'est pas facile, — mais voulez-vous n'être jamais tout à fait malheureux? 11 ne faut pour ça que deux choses, deux choses très simples : aimer et travailler.
Aimez bien qui vous aime ; aimez aujourd'hui vos parents, aimez votre mère; ce qui vous apprendra doucement à aimer votre patrie, à aimer la France, notre mère à tous.
Et puis travaillez. Pour le présent, vous travaillez à vous instruire, à devenir des hommes, et quand vous avez bien travaillé et que vous avez contenté vos maîtres, est-ce que vous n'êtes pas plus légers, plus dispos? est-ce que vous ne jouez pas avec plus d'entrain? C'est toujours ainsi; travaillez, et vous aurez la conscience satisfaite.
Et quand la conscience est satisfaite et que le cœur est content, on ne peut pas être entièrement malheureux.
Pour le moment, mes chers petits convives, ne pensons qu'à nous réjouir d'être ensemble, et faites, je vous prie, honneur à mon déjeuner de tout votre appétit. Je désire que vous soyez seulement aussi contents d'être avec moi que je suis heureux d'être avec vous.
Daignons plus d'une fois être aussi simples que le fut, ce jour-là, Fauteur de la Légende des siècles.