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Les Timides et la Timidité, F. Alcan, édit

La peur du timide est motiTée, quoique illogique. Mille dangers Teniourent, dangers qui n*existent que pour lui. Se taii-il dans-une circonstance oui! devrait élever la voix? C'est qu'il se préoccupe outre mesure de Teffet que pourraient produire ses paroles. Ah I si quelqu'un allait le désapprouver!... Il peut fort bien ne pas craindre qu'une insolence l'oblige à une vive riposte, à un duel. II redoute de ne pouvoir dignement, calmement, soutenir une discussion. Il a peur d'avoir honte. Aperçoit-il un homme qui se noie, làbas, en mer? Il peut fort bien se précipiter à Teau, le sauver. Mais sur le rivage, un groupe les attend. Alors, en revenant, il tremble. Que ne donnerait-il pas pour s'épargner les félicitations de ces gens qui vont le voir tout ruisselant, les vêtements collés sur le corps? Toujours la peur de la honte.

Et la honte du timide est, elle aussi, motivée, quoique illogique. Il attache une importance exagérée à ce qu'on dit, à ce qu'on pense visiblement de lui, devant lui, quelle que soit la personne qui manifeste sa pensée, qu'il l'estime ou la méprise. Quelqu'un le regarde dont il sent que le regard est distrait : il ne rougit pas; mais un autre le fixe, l'examine : écarlate, il s'enfuirait ou lui sauterait à la gorge. Il constate ou s'imagine que l'on remarque sa taille au-dessous ou au-dessus de la moyenne, l'irrégularité de ses traits ou sa beauté singulière, sa gaucherie, sa pauvreté, etc. Surtout, il a honte de sa honte.

Ce sont bien de tels motifs qui influent sur sa nature, d'ailleurs plus ou moins spéciale, d'une sensibilité plus ou moins excessive.

Eh bien! il faut d'abord nous rendre absolument

compte que ces motifs n'ont aucune valeur. Nous sommes rarement inférieurs en toutes choses aux personnes qui nous jugent. Qu'importe, d'ailleurs, ce que Ton peut penser de nos infériorités auxquelles nous sommes impuissants à remédier? Oui ou non, rinsulte elle-même n'a-t-elle pas été prodiguée aux plus grands hommes? Comment donc nous laisser aller à souffrir vivement de la simple impression défavorable que peut produire notre personne ou ridée que nous croyons devoir émettre? Non, non, aucun danger ne nous menace dans Taccomplissement des devoirs ordinaires de la vie sociale. Du moins, aucun de ceux que redoute le timide ne mérite vraiment le nom de danger.

Voilà rindéniable. Agissez en conséquence. Créez des occasions de combattre le mal qui est en vous.

Exercez-vous d'abord devant des inconnus : en wagon, en omnibus, soutenez le regard qui se porte sur vous ; demandez votre chemin à un passant, à un groupe de passants ; n'achetez qu'après avoir bien marchandé ; traversez une salle remplie de monde ; etc.

Dans les salons, commencez, les premières fois, par prendre part à la conversation générale. Le plus difficile, n'est-ce pas? (faites-le graduellement par la suite) c'est, avant d'aller vous placer, de prolonger un peu l'entretien avec la dame qui reçoit; c'est de se mêler aux groupes féminins, de se tenir debout, isolé, au milieu de tous les regards.

On se prépare excellemment ainsi à se produire devant le grand public.

Notez même que maints orateurs et maints acteurs se sentent beaucoup plus à leur aise en face d'un nombreux auditoire qu'en présence de quelques

personnes. Les individualités se fondent dans la masse.

D'autre part, acteurs et orateurs ont leur timidité, le trac. En la généralité des occurrences, il se peut fort bien que rien ne les déconcerte; mais ridée et le fait de se présenter devant des gens réunis pour les écouter les remplit d'émotion.

Chez presque tous, le malaise plus ou moins dépri* mant, plus ou moins douloureux, ne se produit qu'en certains cas : pour les comédiens, les soirs de première, de gala ; pour les orateurs, selon les circonstances où ils ont à parler, selon les sujets qu'ils ont à traiter.

Y a-t-il un remède contre le trac? Un remède infaillible, radical? Non, certainement non.

Le mal peut du moins s'atténuer, selon les tempéraments. Encore ceux qu'il atteint le plus ne sont-ils pas toujours les plus faibles. Got, qu'on a souvent cité pour son énergie, en a, paraît-il, souffert jusqu'à la fin de sa longue carrière.

Cependant, une santé solide, un bon état du système nerveux est ce qu'il convient d'opposer d'abord à l'envahissement funeste. Aussi doit-on éviter le surmenage, par exemple. Aussi les exercices physiques modérés sont-ils tout indiqués.

Ensuite, il faut savoir le mieux possible ce qu'on doit faire et dire devant le public. La conscience que l'on possède à fond son rôle d'acteur ou d'orateur peut être une force considérable. D'ailleurs, le trac peut d'autant moins nuire au jeu et à la parole qu'il peut y avoir plus d'automatisme dans l'un et l'autre. Ce qui certes ne veut pas dire qu'il faut s'efforcer de parler machinalement. Bien au contraire, plus on

peut s*absorber dans ce que Ton fait, dans ce que ToD dit, plus on a chance d'échapper au trac. Mais, justement, la vue du public empêche souvent qu'on se recueille.

Enfin, il faut un peu de philosophie. Il faut, autant que possible, mettre en pratique la devise de Spinoza ; (c Bien faire et se réjouir, bene agere et hBtari ». Quelles que puissent être, pour soi, pour Tauteur qu'on interprète, pour Tidée que Ton défend, les conséquences d'un insuccès, il faut songer qu'un désastre universel ou simplement régional ne le suivra pas. La peur de certains périls s'atténue si, comme dit M. Brunetière dans un autre ordre d'idées, u l'on examine la question sub specie œtemitatis^ au point de vue de Sirius ou d'Aldébaran ».

Ajoutons encore que le trac ordinaire (nous ne parlons pas de cette maladie à crises continues qui a obhgé Rose Dupuy et d'autres artistes à renoncer au théâtre) n'est pas, en somme, si terrible. Tous les acteurs l'ont éprouvé, et je ne sache pas que la profession théâtrale offre à la statistique un nombre exorbitant de morts prématurées. Aussi bien doit-on pardonner beaucoup à un trouble qui met parfois le récitateur, l'orateur en un état très favorable à la manifestation des sentiments.

Quanta vous qui n'avez pas encore débuté, laissezmoi vous conter mon premier début.

Il s'agissait tout bonnement de débiter quelques séries de vers chez un marchand de pianos dont le magasin allait être transformé en salle de concert.

Ah ! que l'approche du soir fatal me rendit malheureux! J'allais donc m'exposer aux regards d'un public peut-être tout disposé à la raillerie, un public dis-

tingué où les toilettes féminines mêleraient leurs couleurs au ton noir des habits. Dans le grand silence, il me faudrait parler! Jour et nuit, je pensais à cette soirée imminente. Qu adviendrait-il? Tous ces mots que j'avais à prononcer sortiraient-ils régulièrement de ma bouche? Ma mémoire n*allait-elle pas soudain m'abandonner? Ne serais-je pas obligé de m'enfuir?

J'avais besoin de m'agiter, d'errer à travers la ville, de me baigner dans de l'humanité. Je passais et repassais devant le magasin terrible. Une fin de journée, apercevant, là-haut, sous les toitures élevées de maisons pauvres, des fenêtres calmement éclairées, j'enviai de tout mon cœur les humbles gens qui vivaient à ces étages, ces gens qui n'avaient pas à s'exhiber en public.

Enfin, Tépou van table soir arrive. Oppressé, je m'avance sur l'estrade. Et alors, au bout d'un instant, je suis tout à mon aise, j'éprouve une jouissance à nuancer de beaux vers devant une bienveillante attention.

Voilà, à peu de chose près, ce que vous diraient mille artistes, mille orateurs.

Et combien d'entre eux nous approuveraient d'affirmer que la présence du public est souvent bienfaisante! Devant lui, Facteur entre mieux dans son rôle qu'aux répétitions; devant lui, l'orateur trouve des mots, des périodes, des accents qu'il n'eût pas trouvés dans un entretien intime.

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