‹ L'art de dire: dans la causerie et le discoursChapitre 89 sur 176 · LE STYLE SIMPLE · texte numérisé non relu

LE STYLE SIMPLE

L*art théâtral ne se divise plus en deux branches^ et quiconque a Tintention de monter sur les planches doit apprendre à exprimer toutes les sensations et tous les sentiments. Mais nous nous adressons à toute personne désirant lire, réciter, parler en public, et nous affirmons que Tétude de la comédie, de la littérature familière, doit être d'abord préférée à celle de la tragédie, de tous les styles qui s'écartent plus ou moins du langage ordinaire. Le style noble entraîne à la déclamation, et c'est la déclamation, au mauvais sens du mot, qu'il faut éviter. Talma n'aimait pas ce terme; Baron, le grand acteur du xvii** siècle, en avait horreur.

Prenez, dans le Malade imaginaire^ la scène entre le bonhomme Argan et la rusée petite Louison. Ici, impossible de déclamer. A la bonne heure! Mais il ne suffit pas d'éviter l'emphase : je vous demande de trouver... de faire votre possible pour trouver des inflexions justes, celles mêmes que vous emploieriez si vous étiez Argan ou Louison. Posez-vous de

temps à autre la question : u Est-ce ainsi que je par* lorais? »

L.OUISON. — Qu'est-ce que vous voulez, mon papa? ma l>e11e-maman m'a dit que vous me demandez.

Argan. — Oui, venez là; avancez là. Tournez-vous. Levez les yeux. Regardez-moi. Hé?

Allez jusqu'au bout de la scène, la huitième de l'acte IL

Êtes-vous satisfait de vous? Il vaut mieux que vous ne le soyez pas. Si vous débutez dans Fart de dire, il esl impossible que, durant ce dialogue, vous ayez toujours parlé comme l'eussent fait l'illustre inquiet et sa petite rouée. Recommencez., Cherchez patiemment la vérité.

Pourquoi n'étudierez-vous pas tel ou tel vaudeville de Labiche? Entendons-nous. Il ne s'agit pas spécialement de produire des effets comiques (tant mieux d'ailleurs si vous en produisez!) : il s'agit de trouver des inflexions naturelles. Or, c'est dans la langue familière et surtout dans le dialogue que vous y parviendrez le plus vite, — dans les deux chefs-d'œuvre de Beaumarchais, dans la charmante comédie d'Erckmann-Chatrian, VAmi Frilz, etc.

Passez au récit. Prenez des contes de Voltaire, de Daudet, de Paul Arène, les plus simples, les meilleurs comme bonhomie.

Abordez ensuite la poésie. Mais prenez garde : avec son rythme spécial et sa rime, le vers entraîne à la déclamation.

Commencez par le vers très familier, comique, où la moindre mélopée est évidemment déplorable. Vous avez maintes pièces de Molière (laissez, pour le

moment, les tirades d'Alceste, que vous seriez tenté de déclamer); vous avez les Plaideurs^ telle ou telle comédie de Regnard. Tout ce que dit don César dans Ruy Blas (à part quelques vers mélancoliques, à part les couplets d'honnête indignation) font admirablement votre affaire. Il faudrait citer tant de pièces! Les joyeux personnages du Noèl de Bouchor parient bien la langue qui vous convient.

Dites cette tirade du bei^r :

C'est moi, Farif^nl, le vieux drdle.

Je sois presque au bout de mon rôle ; Et j*aarai bientôt le chagrin De m*en aller sans un refrain, Car on dit que ma voix est aigre Comme un verjus. Mais le roi nègre !

Ah ! c est lui qui doit en savoir, De fins couplets! Je viens le voir.

H est, dit-on, fait comme un masque.

Il a surtout un certain casque...

Enfin, suffit. Drôles de rois !

Je me régalerai des trois.

Puisque, parait-il, tous ces mages Sont flambants comme des images; Mais le thym et Tail du fricot, Ost, pour sûr, le roi moricaud....

J'ai lâché tout le monde en route.

Soi-disant pour casser ma croûte Et boire un coup ; car nous, les vieux.

Quand on est plein, ça roule mieux.

Mais je voulais me rendre compte.

C'est que, voyez-vous, on en conte De si fortes dans le pays.

Que les sourds en sont ébahis.

Eh bien ! j'ai vu là, dans la plaine, Où j'arrivais tout hors d'haleine, Quelques jolis brins d'animaux; Des chameaux comme des chameaux ;

Des ânes tout couverts de raies ;

Des bêtes qui n'ont point Tair vraies;

Des espèces de canetons

Plus hauts que moi ; de grands moutons,

Ayant long cou sur longues pattes,

Qui vous taquineraient les dattes

A même l'arbre ; et puis, tenez.

Une montagne avec un nez

Qu'elle allonge et qu'elle tortille

Gomme une anguille qui frétille....

Ça, c'est assez farce, je crois!

Laissez-moi voir aussi les rois,

Et j'en aurai de ces histoires,

Pour ainsi dire bien notoires,

A débagouler tout l'hiver....

(Lie roi nègre est entré en scène, méditatif, la tôte basse: il n'aperçoit pas Farigoul. Peu après, les autres rois entrent isolément, absorbés dans leur rêverie. Farigoul, voyant le roi nègre, recule brusquement.)

Bon Dieu de Bois! Ça m'a bien l'air D'être le roi nègre....

(n l'examine avec une profonde attention.)

Mazette !

Il est plus brun qu'une noisette ; Point de blanc que le blanc des yeux.

Ah ! voici les autres messieurs.

Le jaune a des boucles d'oreilles.

Des magnificences pareilles. Ça donne soif. Que d'affûtiaux!

« Mettons nos habits les plus biaux... »

Dit la chanson. Fines peluches, Beaux satins, plumes, fanfreluches, Force pierres sur leurs bonnets, De l'or partout : je m'y connais.

Ça n'y fait rien ; bien qu'il soit maigre, J'en pince toujours pour le nègre *.

D'ailleurs, n'avez-vous pas le bon La Fontaine?

). Flammarion, édit.

158 l'expression

Récits mêlés de dialogues et dont le vers libre est précieux comme obstacle à la monotonie, les fables sont d'excellentes matières d*étude. Des vers écrits de nos jours offrent aussi cette simplicité si favorable à Texpression juste. Vous en trouverez, par exeaiple, dans les Émaux bressans, de Gabriel Vicaire, et Raoul Ponchon peut vous en approvisionner, le Ponchon des jours de verve.

Il faut, pourtant, arriver au drame.

Rien ne vous servira mieux de transition que V Avare. Aidez-vous de tout votre instinct de réaliste et dites le monologue de Harpagon, cette tirade où il y a des hurlements, des gémissements, des sanglots, des cris si divers :

Au voleur! au voleur 1 à Tassassinl au meurtrier! Justice, juste ciel! Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête.

(A lui-même, se prenant le bras.) Reuds-moi mon argent,

coquin!... Ah! c'est moi!... Mon esprit est troublé et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi ! Et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi et je n'ai plus que faire au monde ! Sans toi il m'est impossible de vivre. C'en est fait! je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh! que dites-vous*? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure et l'on a choisi justement le

1. Harpagon est seiil en scène. C'est donc au public qu'il 8*adresse, de temps à autre.

temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice et faire donner la question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à mot aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé! de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-baut? Est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si Ton sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que Ton m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que Ton m'a fait. Allons, vite, des commissaires, des archçrs, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après!

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