‹ L'art de dire, dans la lecture et la r©citation, dans la causerie et le descoursChapitre 132 sur 175 · LIMITATION · texte numérisé non relu

LIMITATION

conque, réciter une fable, sans avoir tant soit peu ce talent?

Il va sans dire qu'une personne lisant le dialogue entre .le Malade imaginaire et Louison n'a pas à prendre tour à tour la voix môme d'un bonhomme d'un certain âge et celle d'une fillette; mais dans la voix du lecteur et, à plus forte raison, dans celle du récitateur, le ton doit indiquer l'âge et parfois le sexe du personnage qui parle. En interprétant La Fontaine, ce serait passer du réalisme à la folie que d'imiter des cris d'animaux : on n'en doit pas moins, par le ton, par le volume vocal, montrer le caractère, la puissance ou la faiblesse de l'animal auquel on prête la parole humaine.

(' Va-t'en, cliétif insecte, excrément de la terre! »

dit le lion, d'une voix chaude, grave, relativement forte, en roulant bien les /'. Mais c'est d'une voix fine et légère que le moucheron répond :

« Penses-tu... que ton titre de roi Me fasse peur ni me soucie?

Un bœuf est plus puissant que toi ; Je le mène à ma fantaisie. »

Rien ne doit vous être indilïérent de ce qui, dans la voix, dans la parole, peut marquer le tempérament d'un individu. Voici un sanguin : sa voix vibre, éclate; son débit se précipite. Voici un nerveux : des saccades se manifestent dans le sien. Voici un lymphatique : mollesse d'articulation, lenteur du débit, blancheur de la voix. On ne rencontre pas fréquemment des types aussi tranchés, et, chez eux-mêmes, ces particularités ne se révèlent pas constamment;

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mais il faut noter rinfluence du tempérament sur la voix, sur la parole. Souvent, chez l'homme en pleine santé, l'organe a de l'ampleur, de la vigueur; les mots, nettement articulés, se succèdent lestement. Chez le malade, il y a souvent une fêlure, une brisure dans le son, une faiblesse, une lenteur dans l'élocution. Il suffit qu'Argan, le faux malade, se croie en danger de mort pour que sa voix agonise.

Et, au point de vue social, qu'est-ce que le personnage qui parle par votre bouche? Posez-vous cette question, car, parmi tant d'autres choses et malgré tant d'exceptions, voici ce qu'il faut observer : un chef a envers ses subalternes cette dureté vocale et cette ferme articulation en quoi consiste le ton autoritaire; le pauvre diable qui s'adresse à un puissant parle plutôt bas, avec plus ou moins d'hésitation ; l'avocat, l'homme habitué à phraser en public, articule, module avec aisance ; le diplomate, le savant, le penseur prennent des temps, pèsent leurs paroles; le prêtre a une onctuosité qui le distingue du militaire, par exemple.

L'ouvrier ne parle généralement pas comme le bourgeois; mais il y a l'ouvrier qui ne s'enivre pas, et il y a celui dont la voix enrouée, aphone, décèle le vice. Tel celui que nous montre François Coppée dans le récit intitulé le Père.

L'homme revint encore ivre le lendemcain, Mais, s'arrêtant au seuil, ne leva point la main Sur sa femme, depuis que c'était une mère. Le regard noir de haine et la parole amère. Celle-ci se tourna vers son horrible amant Qui la voyait bercer son fils farouchement. Et, raillant, lui cria :

« Frappe donc! Qui t'arrête? »

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