‹ L'art de dire le monologueChapitre 24 sur 33 · III I · texte numérisé non relu

III I

en parlant de ce nez retroussé. Songez aux incendies que cela allume dans un jeune

cœur, à seize ans, la rencontre d'un nez, d'un nez retroussé !... C'est effrayant !

Mettez votre existence entière dans ce vers.

Vous ne pensez plus à rien au monde qu'à ce nez. Il n'y a que lui dans l'univers. — Et il est retroussé ! ! ! Pensez à ce que vous dites, je vous en prie.

Enfin, ce qui m'avait pincé :

Elle était blonde I

Voyez- VOUS le mélange d'expression réaliste et de sentinient idéaliste qu'il y a dans ces vers si humains de Paul Bilhaud ? Elle était blonde ! ne{ retroussé ! et blonde !

Croyez-vous, hein ? Pour un lycéen ! !

Blonde d'un beau blond vaporeux ;

La seule couleur de cheveux,

Que j'aime au monde !

Dites cela avec une frénésie concentrée, si vous aviez pu à cette époque en porter une mèche sur votre cœur !... Dieu î...

Je n'avais rien dit ; mais un jour,

Presqu'affolé par mon amour,

L'âiiie égarée,

J'allais....

Très Beaudelairien. Settiblez pâlir, passezvous la main dans la chevelure brusquement, à la façon de Mounet-Sully.

Lorsque j'appris soudain Que chez elle le lendemain

Une soirée Se donnait, j'étais invité*

Très simple. Ça fera contraste.

(t Tant pis, c'est la Fatalité

Dis-je en moi-même.

a Auguste, allons n'hésite pas,

En parlant de la Fatalité^ ayez Tceil d'uii

jeune Hamlet bourgeois et prononcez Auguste de façon à ce que le public n'ignore pas ce beau nom... Auguste !,.. que les spectateurs et surtout les spectatrices comprennent : Roméo.

II faut parler. Tu lui diras :

Oui, je vous aime !

Là. Etes-vous contente ? Je vous aime ! !

Vous êtes^ vous, nez retroussé, la cause de mon martyre. Je vous aime! Très largement dits ces trois mots. C'est le fond de votre existence ;

Je ne puis vivre loin de vous Tenez, je suis à vos genoux !

Très résolu.

Plus bas encore !

Répondez-moi. Dites un mot Je la tutoierai s'il le faut :

Oui, je t'adore !

Les grands moyens ! Que la femme pardonne à une façon si inconvenante de s'exprimer, vu rimmensité du sentiment qui déborde. Vous tutoyez la dame ! Comprenezvous ce que vous faites ? vous Tavez à peine vue et vous la tutoyez ! Ah ! vous êtes bien désordonné. Il faut donner toute Texagération du premier amour !

Quelquefois ça ne fait pas mal.

J'étais résolu.

Vous avez deviné cela, vous. Votre amour vous a éclairé. J'étais résolu. On saura de quel bois je me chauffe, moi, quand f aime ! ! !

Pour le bal

Alors je peux

A me faire beau, séducteur,

Pour que de moi tout, sur son cœur.

Soit éloquence.

Qu'elle ne puisse résister à mes charmes, à ceux de mon tailleur, chemisier, bottier, coiffeur, etc.

Le matin, je me fis .raser Tout frais ; puis je me fis friser.

Comment rester froide à une frisure ? A ces petites boucles dans lesquelles le vent se joue ?

Dans la journée C'était tombé par la chaleur.

Désolé, et du ton de : C'est stupide !

Je retournai chez le coiffeur.

Tout à fait décidé à plaire.

Dans la soirée

J*eus encore le désagrément

De me défriser en passant

Dans ma chemise.

Articulez bien chemise . Que les spectateurs sentent que votre tête est dans les étoiles et votre corps dans une chemise !

Et ma barbe avait repoussé.

Chez le coiffeur je repassai

Pour qu'il me frise

Et qu'il me rase de nouveau, etc., etc.

Tout cela vif et têtu. Rien ne m'aurait arrêté, je serais allé vingt-cinq fois chez le coiffeur, je voulais être beau, frisé. Plaire! !

Continuez le récit, mi-romantique, mi-réaliste. Soyez naïvement saule-pleureur. Ayez bien Tair d'éprouver toutes les sensations terribles de ce drame cocasse et vous ferez très bon effet dans les salons où la récitation de douces gauloiseries est permise.

Page 1