LA ROBE
(poème d'eugène manuel)
Avant de dire le poème, il convient que vous rendiez compte de sa nature, de son objet, du décor et des personnages.
C'est un drame populaire : le ton sera'donc simple; il ne s'agit ici ni de lyrisme ni d'épopée, il s'agit de sentiments très naturels, très humains, très vulgaires, si Ton veut :
vous vous réglerez là-dessus, et dans les moments même où ces sentiments s'élèvent au pathétique, vous garderez le geste et le parler de l'ouvrier.
Le décor et les personnages sont posés dès les premiers vers, au moins ce qu'en doit connaître le public; mais vous avez besoin, vous, d'en savoir davantage : vous irez jusqu'au bout : le mari, la femme, vous les voyez : lui, l'ivrogne, brutal, despote, et la grossière raillerie du faubourien : pourtant un coin du cœur resté bon, celui qui a souffert ; elle, la travailleuse, amaigrie, fatiguée, amère; vous voyez la mansarde, ici le grabat où git le fainéant cuvant son lundi, là la table, l'armoire au linge, et dans un coin, ce placard entre-bâillé...Tout cela est sous vos yeux. Vous savez où diriger vos gestes, vos regards, vous êtes chez vous.
Faites lever la toile.
Dans rétroite mansarde où glisse un jour douteux La femme et le mari se querellaient tous deux. Il avait, le matin, dormi, cuvant Tivresse :
Et s'éveillait, brutal, mécontent, sans caresse.
Le regard terne encore, et le geste alourdi, Quand l'honnête ouvrier se repose, à midi.
Il avait faim ; sa femme avait oublié Theure ; Tout n'était que désordre aussi dans sa demeure...
C'est ici l'exposition. Elle est vive et courte ; elle doit être dite nettement, le débit simple, la voix grave ; le détail précisé en passant d'un trait sobre; ce jour douteux, ce désordre dans cette chambre étroite, cet homme qui s'éveille, lourd d'ivresse encore, à midi, ce moment où (détail à détacher , comme un reproche que vous feriez vousmême) l'honnête ouvrier se repose déjà, cette femme absente, qui a oublié Theure, et quelle heure ! celle du repas en commun, signe de désaffection et de rupture prochaine, — tout cela doit se profiler, d'un relief sûr et net, à l'eau-forte, sous l'œil du spectateur. Mais pas d'appesantissement, pas de lenteur,
3o l'art de dire le monologue
la querelle est mûre, elle commence, et c'est par le mari,
Car le coupable, usant d'un stupide détour, S'empresse d'accuser pour s'absoudre à son tour.
— Qu'as-tu fait? d'où viens-tu.^ réponds-moi!.,.
C'est le mâle qui parle, bref et brutal, et tout de suite il outrage, et bassement, sans franchise :
.... Je soupçonne Une femme qui sort et toujours m'abandonne.
— J'ai cherché du travail,
répond la femme. Et ce premier mot doit la poser.
Le ton est plus celui de Tamertume^ longtemps résignée, enfin lasse, que celui de la fierté, vertu qu'abat bien vite la misère.
Rien d'agressif encore ; c'est elle qui a le beau rôle. Cependant les premières vibra-
l'art de dire le MONOLOGUE' 3l
yons de la révolte imminente doivent être senties.
Dans le dialogue qui suit, — comme dans tout autre où les interlocuteurs sont de sexe différent — il serait puéril, et même choquant, d'imiter une voix de femme : il suffit d'indiquer le changement de personnage par un simple amollissement du ton ; les sentiments et les caractères étant différents, si vous savez les observer, il n'y aura pas de confusion possible; Taccent est dur, insultant, trivial: c'est l'homme; il est frémissant, douloureux^ contenu ; c'est la femme.
— J*ai cherché du travail :
Car, tandis que tu bois, Il faut du pain pour vivre, et s'il gèle, du bois !
— Je fais ce qlie je veux!
Réplique de maître, libre de mal faire, s'il le trouve bon.
— Donc je ferai de même I
I^a révolte éclate.
— J'aime ce qui me plaît !
— Moi, j'aimerai qui m'aime!
— Misérable!
L'injure a répondu à l'injure : Ah ! tu me soupçonnes, eh bien ! je te donnerai raison ! Ah ! tu te plais à mal faire, et tu t'en vantes! Je t'imiterai, j'aimerai qui m'aime, — j'irai à un autre ! Et sur cette bravade emportée, le cri : misérable^ jaillit, furieux ; dialogue précipité, entrechoquement d'éclairs.
Et les vers suivants, où vous reprenez le ton du narrateur, et qui dépeignent la querelle, doivent se ressentir de la fièvre gagnée;
Et soudain, des injures, des cris, Tout ce que la misère inspire aux cœurs aigris ; Avec des mots affreux mille blessures vives ;
Les regrets du passé, les mornes perspectives, Et l'amer souvenir d'un grand bonheur détruit.
Ce dernier vers, couronnant l'exposition, doit être profondément senti et dit avec largeur : ce grand bonheur détruit, en effet, c'est le sujet du poème : il sera tout à l'heure évoqué de nouveau, et déterminera le dénouement.
Poursuivons ; car le drame continue : une péripétie nouvelle va se produire :
Mais l'homme, tout à coup :
Éveillez l'attention par une intonation différente.
« A quoi bon tout ce bruit ?
J'en suis las ! tous les jours c'est dispute nouvelle, Et c'est par trop souvent me rompre la cervelle ! ' Beau ménage vraiment que le nôtre, après tout! Je prends, à vivre ainsi, l'existence en dégoût I Rien ne m'attire plus dans cette chambre sombre
OÙ la chance est mauvaise, où des malheurs sans nombre M'ont accablé 1 »
Faites sentir dans ce complet une réticence : car les raisons que donne l'homme peuvent être justes, et certes, il doit la haïr en effet, cette chambre oh la chance est mauvaise. (Remarquez ce trait, qui est bien humain; l'homme est toujours porté à faire endosser au sort la responsabilité de ses propres fautes.) Mais, ce ne sont là que des excuses qu'il énumère pour justifier une résolution qu'il n'ose énoncer, mais que la femme entend bien, et que, plus courageuse, parce qu'elle a moins de torts, elle adopte ouvertement tout de suite :
La femme aussitôt :
« Je t'entends!
Eh bien! séparons-nous!
Le mot est prononcé. Il détermine une
explosion nouvelle; leur colère se soulage en phrases courtes et précipitées :
D'ailleurs, voilà longtemps Que nous nous menaçons.
— C'est Juste I
— En consciencei J'ai déjà trop tardé I
— J'eus trop de patience !
Une vie impossible 1
— Un martyre I
— Un enfer!
C'est à qui renchérira; mais le dernier tnot reste à la femme, que l'indignation relève :
— Va-t^en donc t dit la femme^ ayant assez souffert; Cjdrde ta liberté; moi, je reprends la mienne! C'est ateez travailler pour toi. Quoi qu'il advienne, J'ai mes doigts, j'ai mes yeux : je saurai me nourrir. Va boirel tes amis t'attendent ; va courir Au cabaret! le soir, dors où le vin te porte! Je ne t'outrirai plus, ivrogne, cette porte 1
Sous ce flot d'acerbes paroles, l'homme
s'incline un moment, n'ayant rien à répondre, il laisse passer l'orage; mais aussitôt après, se redressant, sardonique.
— Soit. Mais supposes- tu que je te vais laisser Les meubles, les effets, le linge, et renoncer A ce qui me revient dans le peu qui nous reste, Emportdht, comme un gueux, ma casquette et ma veste?
A ce ton de gouaillerie parisienne, succède de rechef la brève arrogance du plus fort :
De tout ce que je vois il me faut la moitié.
Partageons. C'est mon bien I
— Ton bien?
se récrie la malheureuse; et elle n'a même plus la force de s'indigner.
Quelle pitié!
Qui de nous pour Tavoir montra plus de courage i G pauvre mobilier, que j'ai cru mon ouvrage!... J
Elle jette un regard circulaire sur ces mi- j sérables meubles, achetés et conservés à force
de travail ; faut-il donc céder cela, qui est si bien à elle? Eh bien ! oui ! elle y consentira. Elle refoule l'attendrissement qui mouillait déjà le dernier vers, et brève, méprisante :
N'importe! je consens encore à partager :
Je ne veux rien de toi, qui m'es un étranger I »
Et alors,
... Les voilà, prenant les meubles^ la vaisselle, Examinant, pesant; sur leur front Teau ruisselle; La fièvre du de'part a saisi le mari ; Muet, impatient et sans rien d'attendri, Ouvrant chaque tiroir, bousculant chaque siège. Il presse ce travail impie et sacrilège.
Tout est bouleversé dans le triste taudis, Dont leur amour peut-être eût fait un paradis! Confusion sans nom, spectacle lamentable I Partout, sur le plancher, sur le lit, sur la table, Pêle-mêle, chacun, d'un rapide regard.
Entasse les objets et se choisit sa part, a Prends ceci ; moi cela !
— Toi, ce verre ; moi, l'autre I , — Ces flambeaux, partageons!
— Ces draps, chacun le nôtre ! »
Et tous deux consommaient, en s'arrachant leur bien, Ce divorce du peuple, où la loi n'est pour rien*
Toute cette peinture doit être jetée, rapide, saccadée, fébrile; les personnages sont en scène, haletants, fureteurs ; à peine un vers en passant tente de les amollir :
le triste taudis, Dont leur amour eût fait peut-être un paradis 1
ni eux, ni vous ne vous y arrêtez ; et vous courez au dernier vers, clore la tirade pair une réflexion douloureuse qui résume la si* tuation, qui Télève en la généralisant^ et après lequel vous faites une pause, car le second acte est fini.
Puis vous reprenez ; et aux premiers motSj bien que le ton soit redescendu, à ce changement même, qui correspond au soir qui tombe et que vous décrirez, on sent que quelque chose d'inattendu va se produire :
Le partage tirait à sa fin ; la journée,
Froide;et grise, attristait cette tâche obstinée ;
Quand soudain l'ouvrier, dans le fond d'un placard,
Sur une planche haute, aperçoit à l'écart
Un vieux paquet noué, qu'il ouvre et qu'il déplie#
« Qu'est-ce cela ? dit-il ; du linge qu'on oublie ?
Il se jette dessus : Allons ! voyons l
Du linge qu'on oublie?,..
Cela est encore tout vibnant de colère. La yoix décroît sur les mots suivants, dits vite, entrecoupés^ comme si les objets sautaient du paquet défait :
Des vêtements î..i une robe?... un bonnet?...
Et tout à coup, silence^
Vous vous arrêtez : vous avez reconnu cela : votre silence parle^ et le geste et la physionomie^ subitenient glacés, décèlent le saisissement de quelque chose de poignant
et de terrible soudainement aperçu; puis, doucement, fléchissant, vous reprenez :
Le regard se rencontre, et chacun reconnaît Intactes et dormant sous Toubli des années, D'une enfant qui n*est plus les reliques fanées. Ils s'arrêtent tous deux, interdits et sans voix : Leur cœur est traversé d'un éclair d'autrefois ; Leur fille en un instant revit là tout entière. Dans sa première robe, hélas ! et sa dernière I
Et voici que les larmes viennent, et la dispute recommence ; mais c'est celle de deux douleurs égales, et l'exigence du mari, trempée de désespoir du père^ a cessé d'être odieuse, et dans son : « Je la veux ! y> on sent déjà la supplication du vaincu.
— «C'est à moi, c'est mon bien ! dit l'homme en la pressant r- Non, tu ne l'auras pas, dit-elle, pâlissant ; Non ; c'est moi qui l'ai faite et moi qui l'ai brodée... — Je la veux.
— Non, jamais! pour moi je l'ai gardée.
Non! jamais ! dit la mère. Les douleurs
sont égales, en effet ; mais le droit de la mère est supérieur. Et là encore, ses larmes auront le dernier mot. — Non! jamais !
Ah! elle ne cédera pas cela. Maintenant elle est la plus forte, il le sait bien. Qu'il prenne tout le reste, s'il veut, cela lui suffit, à cette mère! Et elle pleure; c'est-à-dire, vous pleurez; elle revoit la petite renvôlée à Dieu : pourquoi si vite ? Elle a tout emporté avec elle,ramour, la paix, le ménage!
et c'est fini, oui, fini ; cela ne peut plus revenir; n'y pensons plus; il est trop tard !
Pour moi je Tai gardée, Et tu peux prendre tout I laisse-moi seulement, Pour Tembrasser toujours, ce petit vêtement.
G cher amour ! pourquoi Dieu l'a-t-il rappelée, Depuis trois ans tantôt qu'elle s'en est allée, Si bonne et si gentille !... Ah ! depuis son départ. Tout a changé pour moi ! Maintenant, c' est trop tard !
'Mais à quoi donc répond ce dernier
mot, qu'elle dit comme s'il lui coûtait déjà ? Il répond à l'idée qu'a suscitée tout de suite le cher talisman apparu ! L'idée d'une réconciliation possible ! Et une lueur du dénouement commence à poindre. C'est vers cette lueur, plus mouillée que l'aurore, qu'il faut marcher maintenant. Vous direz donc les vers suivants^ presque aussi ému qu'ellemême, sans rien de rude ni d'indigné ; tout maintenant appartient aux larmes; il faut qu'elles coulent, entraînant avec elles le pardon :
Et d'un pas chancelant, elle prit en silence
Les objets, qu'il lâcha sans faire résistance.
Elle arrêta longtemps sur ces restes sacrés,
Immobile et rêvant, ses yeux désespérés;
Embrassa lentement l'étroite robe blanche,
Le petit tablier, le bonnet du dimanche;
Puis, dans les mêmes plis, comme ils étaient d'abord,
Sombre, elle enveloppa les vêtements de mort,
En murmurant tout bas :
« Non I non I c'est trop d'injure !
Tu te montres trop tard !
Faites sentir, dans cette répétition, qu'elle s'est amollie davantage et ne se répète qu'il est trop tard, que parce qu'elle sent bien qu'il est encore temps, s'il dit un mot^ toutefois, lui; et ce mot, ce mot souhaité, ce mot . qu'elle attend, que le public attend comme elle, le voici qui jaillit sur vos lèvres :
— Trop tard ? En es-tu sûre ?
Dit rhomme en éclatant ; et puisque notre enfant Vient nous parler encore, et qu'elle nous défend De partager la robe où nous l'avons connue, Et que pour nous gronder son âme est revenue,
Veux-tu me pardonner ? je ne peux plus partir 1 »
Vous avez dit cela avec l'éloquence palpi* tante, éperdue, ardente, du deuil et de la passion. Il ne reste plus à prononcer que le mot suprême. C'est à elle qu'il appartient de
le provoquer. Un vers simple, doux et rapide le suspend encore :
Il s'assit. De ses yeux coulait le repentir. •
Puis le voici qui vient aux lèvres, en deux interrogations attendries :
Elle courut à lui :
« Tu pleure^ ?... ta main tremble ? »
Elle sent que sa main tremble, donc elle
l'a prise : quand les mains sont jointes, les cœurs ne sont pas loin. Donc, — une pause imperceptible, et laissez aller le dernier vers :
Et tous deux, sanglotant, dirent : a Restons ensemble I »