LA MESSE DE L'ANE
(poème de PAUL DELAIr)
Analysons maintenant, — moins en détail toutefois, j'aurais à me répéter, — une œuvre de demi-caractère, semi-comique, semi-sérieuse, La Messe de l'Ane, de Delair. .
Nous remarquerons d'abord que le récit est fait à la première personne ; c'est donc, en somme, un monologue, et il faut adopter dès Tabord le ton propre à caractériser le personnage, pour n'en pas démordre jusqu'à la fin.
Ce ton est celui d'un homme, issu de paysans, qui s'est élevé depuis; mais qui, ra-
contant un souvenir d'enfance, se rapproche naturellement de son premier milieu, des mœurs et des gens qu'il décrit et qu'il aime.
Ce sera donc le ton paysannesque, sans exagération patoise, sans grossièreté.
Je dis paysannesque, et non populaire :
rien n'est plus différent. En effet, le paysan a la simplicité de lignes de la terre même, à laquelle il est presque parallèle; il ne connaît pas les déhanchements de l'ouvrier, les effets de blouse et de casquette; on ne trouve pas dans son parler, grave et mesuré, les termi* naisons traînardes, ni non plus les coups subits d'éloquence et les métaphores imagées du peuple des villes. Enfin il ne blague pas. Sa finesse est le contraire même de cette espèce de grossissement ironique des choses qui est le propre de la blague parisienne.
Tout ce qui est parodie lui échappe. Mon
auteur actuel lui-même m'en a conté un petit exemple assez amusant.
Dans une réunion villageoise où il se trouvait à peu près seul de Paris, et où chacun chantait à son tour sa chanson, il s'avisa, — il y a du fait une quinzaine d'années, — de chanter une de ces machines de Levassor^ qui désopilaient autrefois le public des théâtres : la légende de Geneviève de Bra-bant^ vous vous rappelez peut-être :
Tuez mon fils d'abord, vous m'iaisserez vivre après,
OU bien :
Nous n'aurons jamais Vcœur de lui percer le sien.
Cela fut écouté sans sourciller ; personne ne rit; et quand la chose fut finie, quelqu'un résuma l'opinion générale en déclarant que l'ancienne complainte, collée en haut sur le mur :
Approchez-vous, honorable assistance,
était bien plus belle et que ce n'était vraiment pas la peine de la changer.
Il faudra donc dire avec simplicité les traits dont est semée la Messe de l'âne^ et qu'avec Taccent populaire on devrait pousser à la blague.
Le début du récit :
L'âne de mon grand-père avait nom Paysan
Grand père lui disait : « viens, cadet, Viens-nous-en. »
Et tous deux s*en allaient bellement, le grand-père
Et l'âne, travailler aux champs, faisant la paire.
Le samedi, grand-père emmenait le dernier
De ses petits enfants — c'est moi — dans un panier ; •
Si bien qu'on était trois pour aller à la ville,
C'était jour de marché. De façon fort civile,
Comme un sage, grand-père, aux femmes du pays,
Vendait fruits ou verdure en son jardin cueillis ;
Moi, je gardais la bète, ayant pour me distraire
Sa mangeoire à garnir et cent tours h lui faire.
Nous repartions le soir, de beaux écus tintant
Dans le sac, et parfois grand père si content
Que les bouchons de houx mettaient l'argent en danse
Et que nous rentrions gris comme l'abondance;
Le grand père chantant sur l'âne, et Pane ayant Son plumet, on eut dit Silène officiant ; Son brûlot à la bouche, il disait sa ballade Pendant qu'au bercement du panier à salade Je regardais pointer une étoile au ciel bleu Croyant voir s'allumer la pipe du Bon Dieu.
est un petit tableau rustique, qui pose les personnages, l'homme, la bête et l'enfant, et doit les faire prendre en amitié. C'est de la bonne humeur qu'il y faut, allègre et sans malice. La mesure : — le trot même de l'âne, et d'un âne bon enfant.
L'exposition qui va jusqu'à l'alinéa :
Grand-père avait ainsi pour ombre, à son côté, Son âne...
cordiale, familière et naïvement réfléchie quand elle dépeint, par la bouche du grandpère, des souvenirs de jeunesse à lui et à son âne, prend plus loin une certaine tournure, quasi-philosophique, qu'on, se
5o l'art de dire le monologue