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LES ÉCREVISSES

(monologue de JACQUES NORMAND)

Je vais prendre à présent pour troisième et dernier exemple, un petit récit purement comique, divisé en stances, avec refrain :

les Écrevisses.

C'est la chose du monde la plus simple que cette charmante bluette ; le comique de Normand est plutôt fin que bouffon, et ne fait jamais une convulsion du rire qu'il provoque; à quoi tient donc l'immense effet que produit ce petit conte? A la rigoureuse observation des préceptes que j'ai exposés, à

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quoi s'ajoute ici, il faut le dire, la puissance propre au refrain, lorsque ramené à des intervalles égaux, il est dit avec des inflexions de plus en plus diverses et de plus en plus grosses de signification.

les écrevisses

Trente -neuf ans, fortune ronde, Célibataire et bon garçon, Depuis qu'on m'avait mis au monde J'habitais à Pont-à-Mousson.

Jamais — de mes destins propices Poursuivant le cpurs régulier — Je n'avais mangé d'écrevisses En cabinet particulier.

Fidèle à ma ville natale, Je n'attachais que peu de prix Aux plaisirs de la capitale...

Je ne connaissais pas Paris,

De ce foyer de tous les vices Je savais — détail familier î — Qu'on y mangeait des écrevisses En cabinet particulier.

Avez-vous connu Véronique?..

Ma tante ?... Non?... Ça ne fait rîenl Me trouvant son parent unique Quand elle mourut, j'eus son bien.

Je dus, pour certains bénéfices.

Gagner Paris, comme héritier...

Et je songeais aux écrevisses En cabinet particulier.

Cependant, réglant mes affaires, Je refis vite mon paquet.

Car Paris ne me plaisait guères Et Pont-à-Mousson me manquait J'allais partir plein de délices, Quand j'eus le désir singulier D'aller manger des écrevisses En cabinet particulier.

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Ce début doit être mesuré, posé, bonhomme : une naïveté de vieux garçon de province; le rythme aussi, d'une régularité provinciale.

Je défie, quand je dis ces quatre premières stances, qu'un musicien m'accompagnant me trouve en défaut d'un quart de soupir à la chute des rimes.

Le premier refrain, tranquille; l'innocence même.

Le deuxième, empreint déjà de quelque curiosité.

Le troisième, rêveur, avec une certaine dilatation olfactive*

Au quatrième , éveillez l'attention : le drame va commencer.

Notons en passant que ces mots : écrevisses, en cabinet^ particulier, forment un seul et même substantif, qu'il serait inutile

et même nuisible de scinder en quatre; il ne s'agit pas d'écrevisses quelconques, qu'on mangerait par hasard en cabinet particulier; point du tout; c'est une espèce à part, VÉcrevisse-en-cabinet-partiçulier, qui ne se rencontre pas ailleurs, et qu'on cueille là seulement, sur des buissons qui les produisent spontanément.

La cinquième stance, qui commence comme un procès-verbal^ — toujours la caractéristique du personnage — finit par une sorte de son de trompette, et le refrain a l'accent résolu de l'homme qui, -7- pour une fois, — fait un coup de sa tête. L'allure est plus fière et plus vive, nous passons de Vadagio à Vallegro.

La sixième stance est un aveu, fait avec une contrition sournoise, que confirme le que vous dirai-je? de la septième, où -sont

étalées les mauvaises raisons dont se paie la conscience d'un homme au fond très satisfait d'avoir su ce que c'est que les écrevisses-en-cabinet-particulier.

A la huitième V allegro devient un presto.

C'est le tourbillon. Le refrain, énergique, — le cri de la passion, — exprime le vertige du crime.

La neuvième, où l'action bat son plein, est un autre aveu fait sans remords, avec un entrain qui, à la dixième^ description de l'orgie, va jusqu'au plus croustillant blasphème ; refrain enragé ; des écrevisses grasses, juteuses^ croquantes, — et du poivre !

A la onzième, decrescendo qui va s'accentuant à partir de Vhélas^ avec un abattement de physionomie corrélatif, jusqu'au refrain qui se noie et s'éteint dans un soupir*

Le drame est fini^ la douzième stance en met la leçon en lumière. Il convient donc de reprendre le ton du narrateur : vous y ajouterez un soupçon du nasillement hypocrite du converti ; et vous émettrez le dernier refrain avec la gravité paterne du moraliste — qui sort d'en prendre :

Ne mangez jamais d'écrevisses En cabinet particulier I

LA DÉFENSE DU MONOLOGUE (i)

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