PAR COQUELIN AÎNÉ
Je tiens l'espèce pour vivante et bien vivante et ce n'est pas une oraison funèbre que je viens prononcer devant vous. L'oraison funèbre n'est pas dans mes cordes.
Je n'en ai jamais dit qu'une, c'est celle de Ma belle-mère^ par P. Bilhaud, et ceux qui l'ont entendue doivent se rappeler que, par le genre de son émotion, elle diffère absolument de celles de Bénigne Bossuet, pour lesquelles, d'ailleurs, |e professe le plus profond respect.
(i) Le genre « Monologue » ayant été attaqué dans la presse, M. Coquelin aîné a répondu par cette Défense que le lecteur sera heureux de trouver ici. (Note de l'éditeur.)
J'aurais d'autant plus de peine, si le monologue menaçait de mourir, à lui dire le dernier adieu que je le considère un peu comme mon fils, ou que tout au moins je puis me considérer comme son oncle. C'est rnême, j'en ai peur, une des raisons pour lesquelles certains critiques Tout attaqué si aigrement.
Mon frère et moi nous en disons beaucoup, je dois en convenir, et il y a déjà longtemps que ça dure. Tous ces monologues, toutes ces coquelineries ^ il y a de fort braves gens que cela agace et qu'une affiche laisse de méchante humeur quand le nom d'un des membres de la Dynastie Côquelin y figure.
Ils l'ont dit. Cela nous a fait de la peine. Ils trouvent que nous nous multiplions trop^ C'est possible, mais que voulez- vous, nous rie pouvons pourtant pas, mon frère et moi,
nous entretuer, sous prétexte qu'un de nous ou peut-être les deux, sommes de trop dans le monde des théâtres, et quand ce public obstiné nous demande des monologues, nous ne pouvons pourtant pas lui lire des feuilletons.
Bien entendu, il y a d'autres raisons, que je trouve meilleures, à l'hostilité des critiques contre le genre dit du monologue. Le genre donne prise, comme tout au monde.
Il est abondamment cultivé, et les produits ne sont pas tous d'une qualité bien fine.
D'accord. Cest égal, cela m'ennuie de l'entendre anathématiser par tel Lundiste influent, qui fut jadis de ses plus chauds propagateurs et qui est encore aujourd'hui un conférencier très convaincu. Or, qu'estce qu'une conférence si ce n'est le comble du monologue !
Les monologues qu'on fait ne sont pas tous bons, je viens de le confesser. Il y en a d'insignifiants, il y en a d'absurdes, il y en a d'ennuyeux... mais le pire a encore sur une mauvaise pièce un avantage 'énorme, celui de durer moins longtemps.
Quel genre littéraire ne se trouve pas dans le cas du monologue, quant à Tinfériorité de certains produits ? Et dans celui-ci du moins, Tinsuccès ne tire pas à conséquence.
L'auditeur qui s'ennuie ne s'ennuie pas plus de cinq minutes, et l'auteur qui fait four n'entre pas en religion pour cela, ni ne se sent de velléité d'aller se pendre.
La vérité est que c'est un passe-temps presque toujours agréable, au moins dans les salons ; au théâtre, il est clair que le monologue est moins de mise^ sauf en certaines circonstances, bénéfices ou fêtes de
charité, etc. Pour les écrivains, s'ils débutent, c'est un apprentissage utile, un moyen de se faire apprécier ; pour ceux-mêmes qui sont arrivés, c'est l'occasion d'esquisses, de crayons, d'études qui peuvent avoir une fort grande valeur d'art et préparer, en outre, les grandes machines futures.
Quant à ceux qui font profession de dire, quant à ceux qui^ sans en faire profession, aiment cet art, si difficile et si délicat, ils trouvent amplement de quoi s'exercer dans le monologue, dont le caractère peut varier à l'infini, ils peuvent y faire plaisir aux autres et se faire plaisir à eux-mêmes, ce qui est le commencement et la fin de toute charité bien ordonnée.
Est-ce un genre^ après tout si inférieur que celui qui, par sa diversité, peut confiner au poème, même épique, dans le récit, ou à la
comédie de moeurs dans la saynète ? Est-ce une littérature si à dédaigner que celle qui compte parmi ses auteurs, les Manuel, les Coppéç, les Delair, les Meilhac, les Halév)^, les Nadaud, les Déroulèdej les J. Normand et tant d'autres. Vous voyez quelques-uns de ces noms sur nos programmes. Sans faire d'avance le panégyrique des pièces que je vais lire, je puis affirmer, sans crainte que vous me cherchiez querelle, qu'il y a dans toutes de quoi plaire et très diversement. II y a de Tesprit et de la gaieté dans celles de Grenet-Daricourt qui prélude par ces essais à des comédies, dont on a déjà applaudi quelques-unes à Gluny et à l'Odéon. Il y a dans celles d'Halévy cette saveur parisienne que vous savez si fine, et chez lui si saine; il y a dans celles de Normand, cette bonne humeur,
cette amabilité dont il est coutumier; du pathétique et de la force dans le récit de Delair, Le nom de Déroulède en dit assez^ celui du jeune Clairville qui vient d'avoir un joli succès aux Bouffes avec Madame Boni/ace...^ celui du jeune Adenis qui a fait de Flirtation un amusant récit plein d'observations et de fantaisies. A ces noms-là, j'ajouterai une fantaisie d'un auteur, tout aussi connu comme acteur, qui me touche de près et que je désignerai suffisamment en disant qu'il eût fait un fort réjouissant abbé (de Thélème surtout) du temps où les Cadets entraient dans les ordres.
Vous trouverez dans ces morceaux tous les tons, le grave et le doux, le plaisant et le sévère, tel est une scène de mœurs, tel autre tout un drame, y compris la scène à faire, tel une satire, tel une idylle, presque
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une chanson, avec cet avantage, qu'étant sans musique^ elle peut éveiller dans chaque auditeur un air différent, Tair qu'il préfère, celui sur lequel on chantait l'amour de son temps.
C'est cette variété surtout^ qui fait, quand on attaque le monologue, que la plupart du temps je ne comprends pas : car comment envelopper dans une même condamnation des choses si diflférentes ? S'il ne s'agit que de ces monologues, destinés aux jeunes personnes bien élevées et qui par le fait ne sont que des romances — toujours sans musique — je suis bien près d'être de votre avis, mais dites-le. Quant à une autre classe, qu'on pourrait intituler celle des cocasseries, il y a à prendre et à laisser.
Puisque la blague existe et qu'elle tend de plus en plus à devenir une puissance so-
ciale, il est naturel qu'elle ait son expression littéraire. Le monologue en question en est une. Je pourrais ajouter, pour sa défense, qu'il assaisonne la blague d'une pointe spéciale, d'un ragoût nouveau, ce je ne sais quoi qu! on appelle la fantaisie, qui introduit dans la langue et aussi dans la pensée, ces détraquements funambulesques des Hanlon, des Lauri-Lauris ou d'autres, qui nous font pâmer la plupart du temps, sans autre excuse que d'être précisément le je ne sais quoi. Mais ceci ce n'est pas mon affaire, c'est l'affaire de la branche cadette. La branche cadette sait défendre vigoureusement son apanage.
Je ne répéterai pas ici, de peur d'être trop long, ce que j'ai dit, en d'autres circonstances, sur d'autres formes du monologue, par exemple, sur le récit dont Coppée
a donné avec Delair après Hugo des modèles si achevés ; mais je continue plus que jamais à me féliciter d'avoir contribué au succès de ce genre de tomposition poétique et par conséquent à Téclosion de tant de petits chefs-d'œuvre.
En somme donc, le monologue, conte, récit, fantaisie, embryon de pièce, le monologua, quel qu'il soit, n'est pas. mort, et le public ne demande pas encore qu'il meure.
On a parfaitement compris ma pensée, et personne n'a pu croire que je défendrais les mauvais: je n'entends défendre que les bons.
Il faut en avoir sur soi, quand on va dans le monde, comme on a de la monnaie blanche. On ne peut pas jouer tout seul Tartufe ou Ruy Bios y on ne peut pas toujours réciter V Iliade j avec ces œuvres immenses, qui
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sont le fond de notre fortune, nous devons avoir sur nous, pour les risquer au jeu, quelques menues pièces, argent ou billon: ce sont les monologues ; que dans le nombre il y ait quelques monnaies qui ne soient plus de poids, c'est un malheur, mais il faut s'en consoler, tâcher de les passer à un public moins scrupuleux et garder les bonnes pour les publics d'élite, pour les amis.
La petite préface qui précède a eu la bonne fortune, très inattendue pour moi, d'être reproduite par la presse, et insérée en partie par M* Sarcey dans son feuilleton du
Temps. Comme je. ne veux pas qu'il me croie insensible à cet honneur je vais lui
répondre quelques mots :
J'ai pu constater d'abord qu'à la colonne neuvième du feuilleton, M. Sarcey et moi, nous trouvions à peu près complètement d'accord. L'excellent critique y déclare en effet qu'on aurait tort de croire, — je cite ses propres paroles, — qu'il condamne d'un trait de plume le monologue en général^ —
et il ne veut pas qu'on dise quil enveloppe tous les monologues dans une même sentence d'excommunication. C'est tout ce que je demandais, car c'est reconnaître^ ou les mots ne veulent rien dire, que le genre a droit de cité dans l'art, et qu'il peut donner quelques
bons fruits. J'aurais donc pu crier victoire
et embrasser l'ennemi sur le champ de bataille, si je n'avais poussé ma lecture jusqu'à la colonne onzième, où M. Sarcey, oubliant toutes ses bonnes dispositions, imprime cette sentence déplorable, qui me paraît bel et
bien une excommunication majeure : < Je trouve le genre exécrable et, qui pis est, insupportable > Il ajoute même qu'il est sûr de prophétiser juste en prédisant que ce malheureux monologue mourra bientôt de sa belle mort.
Je ne tenterai pas d'expliquer la contradiction qui existe entre la colonne neuf- et la jcolonne onze ; il s'agit là d'un phénomène , psychologique, très humain, qui prouve que, quand il parle du monologue, M. Sarcey pourrait s'écrier comme J. Racine dans ses cantiques spirituels :
Mon Dieu quelle guerre cruelle Je trouve deux hommes en moi...
L'un est celui qui a aimé le monologue j Tautre, celui qui en est revenu, car M, Sarcey avoue ravoir aimé, ce genre exécrable,
l'avoir prôné, même avec ardeur, alors, dit-
il, qu'il constituait un genre nouveau.-.
C'est que, depuis que cette fleur de nou^ veauté s'est perdue, M. Sarcey, comme Don Juan, a changé d'amour. Il nie pardonnera d'être plus fidèle.
Il s'excuse plus loin de ce changement en disant qu'il y a monologue et monologue, comme il y a fagot et fagot, et que j'ai tort de comprendre sous ce nom, toutes les pièces, prose ou vers, que l'on débite tout seul. Si je Tai entendu ainsi dans ma défense, c'est qu'il Ta maintes fois ainsi entendu dans l'attaque ; je Tai vu condamner tel recueil que, sur renseigne, il jugeait ne renfermer quô des monologues, et qui aurait pu, tout aussi bien, porter le titre de poèmes, ou celui plus modeste de récits en vers. Si, dans Texcommunication lancée du haut de la colonne onze, il n'entend plus maintenant envelopper
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que le monologne spécial dont Mf Cros est l'inpenteurj nous sommes beaucoup plus près de nous entendre, et cependant...
Cependant j'éprouve ,1e besoin de rappeler que c'est précisément ce genre spécial que M. Sarcey a encouragé et propagé. Les premiers étaient fort amusants, dit-il. Eh bien .1 Alors ? Qu'est-ce qu'on p^ut demander de plus à un monologue ? Et si les premiers étaient amusants, pourquoi ne s'en produirait-il plus d'autres ? Qu'est-ce donc que ce monologue spécial ? Une espèce de vaudeville à un personnage, mêlé de fantaisie et de satire, avec un peu d'énormité, comme dans la farce rabelaisienne, mais d'un tour moderne^ qui ^ précisément dans ce qu'il a de détraqué, correspond àJ'état de nos nerfsi Je condamne avec plus d'énergie encore que M. Safcey, s'il est possible^ ceux qui ne sont
pas bons, mais il suffit qu41 y en ait eu quelques-uns d'excellents, ceux qu'il a approuvés, — pour démontrer que le genre n'est pas exécrable. Le seul genre exécrable est le genre ennuyeux.
Hé, mon Dieu, il s'est trouvé des gens graves pour colliger précieusement les chansons de Gautier Garguille ou les boniments de Tabarin, pour les annoter avec soin, en mettre en lumière les beautés secrètes, et se faire, de ces commentaires, des titres pour l'Académie. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les monologues ? On les rééditera, soyez-en sûrs, dans les bibliothèques elzéviriennes de l'avenir, et quelque Sarcey du vingtième siècle se fera une place parmi les quarante futurs par des travaux approfondis sur le Hareng saur de M. Gros, ou les recueils tintamaresques dédiés par Pi-
u ette aux convalescents*
l'art de dire le monologue 'J'J
M. Sarcey regrette, colonne douze, que M. Coquelin aîné consacre des dons, qu'il veut bien qualifier de premier ordre, au service d'œuvres inférieures. Il va jusqu'à en pleurer (même colonne) ; et me reproche amèrement de dire autre chose que des chefsd'œuvre.
Hélas, si je ne dis pas toujours des chefsd'œuvre, c'est que le nombre des chefsd'œuvre d'abord, n'est pas illimité, c'est ensuite que l'humanité est ainsi faite qu'elle demande qu'on varie les plats qu'on lui sert, qu'il ne faut pas lui dire toujours la même chose, cette chose fût-elle du génie^ qu'elle réclame du nouveau, n'en fût-il plus au monde.
Faut-il rappeler à M . Sarcey un des plus jolis contes d'un recueil qu'il doit bien connaître, et que je feuilleterais volontiers en
public, — si j'osais. — Le Pâté (f anguilles de ce bon La Fontaine ? Quand le public nous demande, à nous infortunés^ autre chose que du pâté d'anguilles, il faut bien que nous nous exécutions.
Et nous en profitons, je l'ai déjà dit, je le répète parce que c'est vrai, pour mettre au jour surtout des œuvres des jeunes, qui ne trouvent pas aisément moyen de produire sur la seène des œuvres de plus longue haleine.
Petit poisson deviendra grand, dit mon auteur. Tel monologue engendrera peutêtre une comédie, si Dieu et nous prêtons vie à Tauteur.
M. Sarcey le sait bien d'ailleurs, on ne passe guère chef-d'œuvre qu'à l'ancienneté.
Qui sait ? peut-être parmi les pièces que nous disons, quelques-unes le deviendront-elles.
qu'il écoute d'une oreille distraite et que, par conséquent, il ne peut deviner.
Je demeure d'accord, du reste, que parmi les observations de M. Sarcey il y en a de fort justes. Le monologue selon Gros pourra bien passer de mode, comme ont fait ces parades tabarinesques dont je parlais tout à l'heure. Il n'en est pas moins vrai qu'il répond, comme elles autrefois, à un goût du moment, qu'il a sa raison d'être, et qu'il n'est pas plus extraordinaire de voir s'y pâmer de rire les gens bien élevés d'aujourd'hui qu'il ne l'était de voir au dix-septième siècle la bonne compagnie, les honnêtes gens, les gens de cour, se presser devant les tréteaux de Brioché ou de l'Orviétan, où ils coudoyaient Molière, ne l'oublions pas !
Il va sans dire que non seulement nous reconnaissons à M. Sarcey le droit d'atta-
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quer le monologue, et même ses interprêtes, mais qu'encore nous ne gardons de ces critiques aucun sentiment de rancune ; nous les savons inspirées par un amour vraiment passionné du théâtre — celui-là, il n'en changera pas ! Seulement il nous permettra de nous inscrire en faux, quand il prophétise, avec une joie barbare, la fin prochaine d'un genre que nous croyons, en somme, utile et agréable. Et chaque fois qu'il criera : — Le monologue meurt ! — il se trouvera un Coquelin pour lui répondre qu'il ne se rend pas.