‹ L'art de dire [microforme]Chapitre 23 sur 144 · DES EE ENT · texte numérisé non relu

DES EE ENT

Certaines langues possèdent et l’eccent et la quantité ; ce sont les plus harmonieuses ; tel le latin.

Le français est sorti du latin, mais du latin vulgaire. Or, dans le latin vulgaire, la quantité était presque nulle. Aussi, notre langue n’a-t-elle pas de ‘ trace sérieuse de quantité ? (1). ‘ La quantité, dit Benlœw, n’est presque rien dans la langue française. ” Toute l'harmonie du français est dans la distribution des accents, en prose comme en vers. Dans ia prose, le rythme est libre ; l’écrivain groupe les sons à sa fantaisie ; il invente son rythme. Le vers, lui, est astreint à la mesure, qui détermine les bornes où se joue le rythme sans avoir le droit de s’en écarter jamais ; avec la mesure seule, le vers français serait mécanique et froid ; le rythme d’accent l’anime, le fait vivre, et dissimule la rigidité monotone de la mesure sous l’harmonieuse cadence des syllabes toniques.

Mais le rythme n’est sensible qu’à l'oreille ; il appartient donc à la voix de le faire sentir.

Lisez des vers. Pensez-vous qu’ils soient faits pour les yeux ? Que disent au regard ces lignes inachevées, de longueur inégale, rangées correc-

(1) Brachet.

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tement sur la gauche, et serpentant sur la droite au caprice des mots ?

Rien.

Alors, à quoi sert au poète de charger d’entraves la forme de son langage, lui qui vit d'enthousiasme ? à quoi lui sert de ‘réer comme à plaisir des difficultés sur son passage, lui qui ne relève que de linspiration ? à quoi. lui sert le retour alterné des consonnances masculines et féminines ? à quoi lui servent et la mesure, et la rime. et La césure, et l’entrelacement des svilabes sonores ou sourdes, ét le groupement proportionnel des sons, et la distribution méthodique des accents ?...... C'est que le vers français a la mesure pour charpente et le rythme pour parachèvement, deux choses que lœil ne sait point voir, mais que l'oreille peut eñtendre ; c’est que le vers est fait pour être dit, et que le lire des yeux seulement serait en méconnaître la beauté et sacrifier la sueur tombée du front des poètes. Car comment marquer, autrement que par la voix, la succession rationnelle des sons et la proportion entre les groupes sonores, puisque le son rest sensible qu'à l’oreille? Comment faire sentir, si ce n’est par la voix, l'harmonie des vers, puisque l'accent est l'âme de la poésie française et que la sonorité en est le manteau royal ?

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