‹ L'art de dire [microforme]Chapitre 6 sur 144 · ML · texte numérisé non relu

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tel point qu’on peut affirmer en général que tous, nous avons besoin d'étude pour arriver à bien dire,

Dans la conversation, nous disons à ravir, sans y penser, et même sans le savoir, comme le bon monsieur Jourdain faisait de la prose. Et c’est précisément parce que nous n’y pensons pas, que nous parlons si naturellement. La parole humaine est un chant ; dans les conditions ordinaires, le chant est toujours juste ; mais qu’il se présente une circonstance inaccoutumée, trop souvent le chant devient faux.

Lisons à haute voix une page étrangère, récitons par cœur la composition d’un autre, ou bien prononçons un discours, —qu'arrive-t-il ? Nous ne sommes plus les mêmes ; la crainte d’un échec, le travail de l'esprit, le désir de bien interpréter l’auteur si nous lisons, ou de bien parler si nous prononçons un discours, enfin l’irrésistible trouble qui saisit les plus aguerris devant tous ces yeux qui regardent et toutes ces oreilles qui écoutent, tout cela nous gêne, nous inquiète, nous préoccupe ; et par suite, l’âme ne se livre pas toute, l'attention n’est pas assez concentrée, la conviction hésite à se manifester, l'émotion n’agit pas. assez impérieusement sur le corps, l'enthousiasme est arrêté dans son essor par la raideur du geste et de Ja voix, et tous les organes, qui obéissent hardiment

au moindre mouvement de la volonté, quand celle-ci est libre, ne savent plus que faire en ce chaos de sentiments craintifs et d'idées à demi conçues, qui se heurtent à la surface de l’âme sans en atteindre les profondeurs. Que s’en suit-il ? Nos inflexions tombent dans la convention, nos gestes dégénèrent en tics, et entonnant un chant emphatique et déclamatoire, nous risquons de parler comme des perroquets et de gesticuler comme des marionnettes. Nous disons peut-être de belles choses ; en tout cas, nous ne les disons pas bien.

“ N'a-ton pas vu, dit Cicéron, des gens qui s'exprimaient mal, par le seul mérite de l’action recueillir tous les fruits de l’éloquence, et d’autres qui savaient parler, ressembler à des ignorants par Pinconvenance de leur action ? ”

Pourtant, le chant de la parole humaine a été noté par la nature elle-même. A quoi tient-il donc que nous ne réussissions pas à parler toujours avec naturel ?

Cela tient à ce qu’en prenant un livre pour lire, en entrant en scène pour réciter des vers, en montant à la tribune pour prononcer un discours, nous sommes sortis de la nature ; et ‘“ combien d'art, a dit Labruyère, combien d’art pour renirer dans la nature !”

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Eh bien, les études de déclamation nous enseignent le chemin pour y rentrer, où plutôt le secret de n’en jamais sortir. Elles assouplissent et fortifient la voix, dégagent, enhardissent le geste, et brisent tous les organes à lPexpression prompte, spontanée, juste et vraie, des idées et des sentiments.

Et ne croyez pas que le sentiment perde sa vieucur, en ces études faites à froid. “Telle est Punité de notre nature, Paction mutuelle du corps et de l’âme, que nous nous formons à mieux sentir en traduisant mieux ce que nous sentons.” (1) Aussi, les lois de la déclamation, loin de nuire à l'inspiration, Paident-elles puissamment. En perfectionnant le jeu expressif des organes, Pétude prépare les voies à l'inspiration, qui, lorsqu'elle arrive, est À l’aise et ne trouve plus d'entraves à son besoin d'expansion.

Bien plus, l'art donne à lorateur le moyen d'appeler l'inspiration. C’est un pouvoir étraner. mails une conséquence bien naturelle de Paction du corps et de Pme lPun sur l'autre. La mimigue vous enseigne lattitude et la physionomie qui conviennent à la tristesse, à la joie, au recucillement ; prenez la physionomie et l'attitude du recueillement, et vous serez bientôt recueilli ; de la joie, et vous serez joyeux ; de la tristesse, et

(1) R. P. Longhaye.

vous serez triste. De même pour la voix : la diction vous fournit l’inflexion juste, et l’inflexion fera naître en vous le sentiment qu’elle traduit. Si ce phénomène ne se produit pas au premier essai, il ne faut pas perdre courage. Le sentiment tarde à venir ; mais, après quelques exercices, un simple mouvement de la volonté suffira pour mettre en branle tout l’appareil expressif, qui, réagissant sur l’âme, y produira la chaleur, l'émotion, l'inspiration.

Pour parvenir ainsi à s’échauffer soi-même, il faut sans doute de la sensibilité, et tous n’en sont pas également doués. Mais chez plusieurs est. caché un trésor de sensibilité latente, qui n’attend que le secours de l’art pour se manifester. De quelle importance sont donc, pour l’orateur, ces études, dont le résultat est d’éveiller cette puissance qui dort en lui, et de l’instruire à sentir vivement, lui qui doit, comme dit Charron, ‘ vest'r le premier les passions dont il veut frapper les autres ! ”

Aussi, voit-on que tous les grands orateurs se sont préoccupés de bien prononcer leurs discours, après les avoir bien composés. Sans leur habileté en l’art de dire et leurs études de déclamation, les échos de leurs grandes voix n'auraient peut-être point traversé les siècles.

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Démosthène, Cicéron, Mirabeau, (Gambetta, Keller, Berryer, Guizot, Thiers, Montalembert, Jules Simon, Lacordaire, Gerbier, Monsabré, Jules Favre, Lachaud, Chaix d’Est-Ange, tous furent élèves d'acteurs et étudièrent la déclamation avec un soin particulier. Ces illustres exemples nous enseignent que l’art de dire à sa bonne part aux triomphes de l’éloquence.

La déclamation n’est pas seulement un levier dont l’orateur a besoin pour soulever les foules ; elle est encore, pour le littérateur, un moyen de critique aussi sûr que facile.

Le prouver par des exemples nous entraînerait trop loin. Ilsuffit d’ailleurs, pour se convaincre de l’utilité des études de diction au point de vue de la critique littéraire, de se demander en quoi consiste le talent du diseur. A cette question, Legouvé répond : ‘“ A rendre les beautés des œuvres qu’il interprète ; ” et il ajoute : ‘ Pour les rendre, il faut nécessairement les connaître, et c'est son travail pour les rendre qui les lui fait connaître.” On doit en dire autant des impertfections et des fautes, qu’il faut d’abord apercevoir, pour les pouvoir voiler.

Aïnsi, le rôle du déclamateur ne se borne pas à one les beautés ; il doit aussi s’efforcer de les rendre.

Que de choses intéressantes, que de finesses de langage, que de beautés de style, passeront inaperçeues sous les yeux du lecteur, et que le diseur fera comprendre facilement aux oreilles de son auditoire ! |

La surface des textes est traître ; l'étude superficielle des mots est trompeuse et bien souvent ne révèle pas toute la pensée de l'écrivain. De quel secours n’est point alors à l'auditeur un diseur habile, qui, par le geste et l’inflexion, lui présente des idées pour ainsi dire comprises d'avance, et les grave profondément dans son esprit Das Sir

Tels sont les services que la diction peut rendre

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à l'éloquence et à la littérature.

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