CHAPITRE XL
De la Distillation .
IA art de distiller les vins pour en extraire le principe spiritueux, a fait connaître un nouveau produit, qui est employé non-seulement comme boisson, mais encore comme une substance dont les arts ont tiré le parti le plus avantageux.
Ce produit de la distillation du vin est connu dans le commerce sous les noms d’eaude-vie, d alcool, d’esprit-de-vin, etc., et l’appareil dans lequel se fait l’opération, porte le nom d’alambic (i).
(1) Les dénominations d 'eau-de-vie, d’ esprit-de-vin^ employées jusqu’ici par le commerce pour désigner les deux extiemes de concentration de la même liqueur, ont été remplacées dans la nouvelle nomenclature chimique par le mot générique alcool. Cependant, comme, dans le langage reçu , eau-de-vie et esprit-de-vin expriment doe substances très- différentes
Depuis quon a découvert l’art de distiller les vins , l’importance des vignobles s’est accrue considérablement : la production du vin n’a plus eu pour unique but de fournir une boisson agréable; la distillation, en dégageant de cette liqueur le principe volatil , spiritueux, inflammable, a fait connaître une seconde boisson plus active, qui est bientôt devenue d’un usage général dans presque toute l’Europe, et les arts s’en sont emparés pour dissoudre les résines et former les vernis, pour conserver les fruits, dissoudre le parfum des plantes et établir des arts nouveaux.
Aujourd’hui la plupart des vins blancs et une partie des vins rouges de médiocre qualité sont employés à la distillation, et les vins rouges de bonne qualité sont réservés pour la table.
par leurs usages dans les arts et dans l’economie domestique , il est à craindre que le commerce ne veuille pas les comprendre sous la même dénomination ; car il ne lui suffit pas qu’elles soient de meme natuie,, du moment que le prix et les usages établissent entre» elles une grande différence.
V u l’importance de la matière, on me permettra de retracer en peu de mots tout ce qui a été fait sur la distillation du vin avant de parvenir à inventer les nouveaux appareils, qui ont fait une telle révolution dans l’art de ia distillation, qu’on peut le regarder comme un art créé de nos jours.
Les anciens Grecs n’avaient que des idées très-imparfaites de la distillation. Raymond Lulle, Jérôme Rubée et Jean-Baptiste Porta ne laissent pas de doute à ce sujet. Les anciens connaissaient, sans contredit, l’art d’élever l’eau en vapeur, d’extraire le principe odorant des plantes, etc. ; mais leurs procédés ne méritent pas le nom d’appareil. Bioscoride nous dit que, pour distiller la poix, il laut en recevoir les parties volatiles dans des linges qu’on place au-dessus du vase distillatoire. Les premiers navigateurs des îles de l’Archipel se procuraient de l’eau douce en recevant la vapeur de l’eau salée dans des éponges qu’on disposait sur les vaisseaux dans lesquels on la faisait bouillir. (Voyez Porta, de Distillatione , cap. T.)
Le mot distillation n’avait pas chez les
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anciens une valeur analogue à celle qu’on lui a assignée depuis quelques siècles. Ils confondaient sous ce nom générique la filtration, les fluxions, la sublimation et autres opérations qui ont reçu de nos jours des valeurs différentes et qui exigent des appareils particuliers. (Jérôme Rubée, de Distilla tione. ) Les Romains , sous les rois et du temps de la république, ne paraissent pas avoir connu Feau-de-vie. Pline , qui écrivait dans le premier siècle de 1ère chrétienne, ne la connaissait pas encore; il nous a laissé un très-bon livre sur la vigne et le vin , et il ne parle point de Feau-de-vie , quoiqu’il considère le vin sous tous ses rapports. Galien, qui vivait un siècle après lui, ne parle de la distillation que dans le sens que nous venons de rapporter.
Tout porte à croire que Fart de la distillation a pris naissance chez les Arabes, qui de tout temps se sont occupés d’extraire les aromates, et qui ont successivement porté leurs procédés en Italie, en Espagne et dans le midi de la France.
11 paraît meme que c’est dans leurs écrits
qu’on trouve pour la première fois le mot alambic , qui dérive de leur propre langage, et qu’ils le connaissaient avant le dixième siècle; car Avicenne , qui vivait à cette époque , s’en est servi pour expliquer le catarrhe, qu’il compare à une distillation dont l’estomac est la cucurbite, la tête le chapiteau, et le nez, le bec par où l’humeur s’écoule.
Rasés et Àlbucase ont décrit des procédés particuliers pour extraire les principes aromatiques des plantes : il paraît qu’on en recevait généralement les vapeurs dans des chapiteaux qu’on rafraîchissait avec des linges mouillés.
11 est démontré que Raymond Lulle, qui vivait dans le treizième siècle, connaissait leau-de-vie et l’alcool; ear dans son ouvrage intitulé Testamentum novissimum , il dit , pag. 2, édit, de Strasbourg, 1571 : Recipe ni grum nigriiùs nigro ( vin rouge ) , et distilla totam aquam ardentem in balneo ; illam rec tifîcabis quousque sine plilegmQte sit. Il déclare qu’on emploie jusqu’à sept rectifications , mais que trois suffisent pour que l’alcool soit
entièrement inflammable et ne laisse pas de résidu aqueux.
Le même auteur nous apprend ailleurs à s’emparer de l’eau-de-vie par le moyen de l’alcali fixe desséché (voyez Bergman, Opuscula physica et chimica, édit, de Leipsick, de 1781, vol. 4? p- 1 ^7)- Vers la fin du quatorzième siècle, Basile Valentin proposa la chaux vive pour le même objet.
R. Lulle parle dans tous ses ouvrages d’une préparation d’eau-de-vie qu’il appelle quinta essentiel , d’où dérive le mot quintessence . Il l’obtenait par des cohobations laites à une douce chaleur de fumier pendant plusieurs jours , et par la redistillation du produit. 31. Lulle et scs successeurs ont attaché de grandes vertus à cette quintessence, dont ils faisaient la base de leurs travaux alchimiques.
Arnaud de Villeneuve, contemporain de Lulle, parie beaucoup de l’eau-de-vie; mais c'est à tort qu’011 l’a regardé comme l’inventeur du procédé par lequel on l’obtient. On ne peut pas néanmoins lui refuser la gloire d’avoir fait les plus heureuses applications des propriétés de l’eau-de-vie , et sur-tout
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du vin naturel ou composé , soit à la méde-
cine, soit aux préparations pharmaceutiques.
( A rnaldi Villanovam praxis : Trac ta tus de vino; cap. de Potibus , etc.; edit. Lugduni , 1 586.)
Michel Savonarole, qui vivait au commencement du quinzième siècle , nous a laissé un traité (De confîciendâ aquâ vit ce) , dans lequel on trouve des choses très - remarquables sur la distillation; il observe d’abord que ceux qui Font précédé ne connaissaient généralement que le procédé suivant pour la distillation. Ce procédé consiste à mettre le vin dans une chaudière de métal, et à recevoir la vapeur dans un tuyau placé dans un bain d’eau froide ; la vapeur condensée coule dans un récipient.
Savonarole observe que les distillateurs plaçaient toujours leurs établissemens près d’un courant d’eau, pour avoir constamment de l’eau fraîche à leur disposition. Les anciens appelaient le tuyau contourné vitis > par rapport à ses sinuosités {voyez 1er. Rubéé). Ils employaient, pour luter les jointures de l’appareil, le lut de chaux et de blanc d’œuf, ou celui de CQlle de farine et de papier.
Savonarole ajoute que, de son temps, on a introduit l’usage des cucurbites de verre pour obtenir une eau-de-vie plus parfaite ; et qu’on coiffait ces cucurbites d’un chapiteau qu’on rafraîchissait avec des linges mouillés.
ïl conseille, cliap. 5, d’employer de grands chapiteaux pour multiplier les surfaces.
Il dit que quelques-uns rendaient le col qui réunit la chaudière au chapiteau le plus long possible, pour obtenir de l’eau-de-vie parfaite en un seul coup ; il ajoute qu’un de ses amis avait placé la chaudière au rez-dechaussée, et le chapiteau au faîte de sa maison.
Dans le nombre des moyens qu’il donne pour juger des degrés de spirituosité de l’eau-de-vie, il indique les suivans, comme étant pratiqués de son temps : i°. On imprègne des linges ou du papier avec l’eaude-vie , on y met le feu ; l’eau-de— vie est réputée de bonne qualité lorsque la flamme de Feau-de-vie détermine la combustion du linge. a°. On mêle l’eau-de-vie avec l’huile, pour s’assurer si elle surnage.
Savonarole traite au long des vertus de
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I eau-de-vie, et donne des procédés pour ia combiner avec l’arome des plantes et autres principes , soit par macération , soit par distillation, et former par-là ce qu’il appelle aqua ardens composita.
Jérôme Rubée, qui a fait beaucoup de recherches sur la distillation , décrit deux procédés assez curieux, qu’il a trouvés, à ia vérité, dans des ouvrages anciens. Ces deux procédés consistent : l’un à recevoir les vapeurs dans des tubes longs et tortueux, plongés dans de Feau froide; l’autre, à placer un chapiteau de verre à bec sur la cucurbite. Le passage de Jérôme Rubée est remarquable, en ce qu’il préfère les tubes longs et contournés qui , selon lui , permettent
d’obtenir, par une seule distillation, un es-
prit-de-vin très-pur, qu’on n’obtient, dit— il , que par des distillations répétées dans d’autres appareils. De Distillatione , §. II , cap. II, edii. de Bâle , de 1 568.
Jean-Baptiste Porta , Napolitain , qui vivait vers la fin du seizième siècle, a imprimé un traité de Distillationibus , dans lequel il -envisage cette opération sous tous les rap-
ports, en rappliquant à toutes les substances qui en sont susceptibles , et il décrit plusieurs appareils , d’après lesquels, par une seule chauffe, on peut obtenir à volonté tous les degrés de spirituosité de l’alcool. Le premier de ces appareils consiste dans un tube contourné en serpent, qu’il adapte audessus de la chaudière \ le second est composé de chapiteaux placés les uns sur les autres, et percés chacun latéralement d’une ouverture à laquelle est adapté un bec qui aboutit à un récipient.
11 observe qu’on peut obtenir par ce moyen, et à volonté, tous les degrés de spirituosité, attendu que les parties aqueuses se condensent dans le bas, et que les spiritueuses s’élèvent plus haut.
Ces procédés diffèrent bien peu de ceux qui , selon Rubée , étaient en usage chez les anciens.
Nicolas Lefebvre, qui vivait vers le milieu du dix-septième siècle, a publié, en 1 65 1 , la description d’un appareil par lequel il obtient d’une seule opération l’alcool le plus déflegmé Cet appareil est composé d’un
long tuyau formé de plusieurs pièces qui s emboîtent en zigzag les unes dans les autres; une des extrémités est adaptée à la chaudière, tandis que l’autre aboutit à un chapiteau; le bec du chapiteau transmet la vapeur dans une allonge qui traverse un tonneau rempli d’eau froide; là les vapeurs se condensent et coulent dans un récipient.
Le docteur Arnaud , de Lyon , dans son Introduction à la chimie ou à la vraie physique , imprimée , en 1 65 5 , chez CL Prost , à Lyon , nous donne des principes excellons sur la composition des fourneaux , la fabrication des luts , la manière de conduire le feu, la calcination et la distillation, qu’il appelle une sublimation humide. Il conseille l’usage des chaudières basses, comme fa cilitant l’évaporation; il parle de la conversion de 1’ eau-de-vie en esprit-de-vin, par des distillations répétées ou par une distillation au bain-marie telle que nous l’employons aujourd’hui pour distiller les substances dont la partie spi ri tueuse s’élève à une chaleur inférieure à celle de l’eau bouillante. Il parle aussi du bain de vapeur ou de rosée.
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Jean-Rodolphe Glauber, dans son Traité , intitulé Descriptio artis distillatoriœ novœ , imprimé à Amsterdam en i658, chez Jean Jausson, nous fait connaître des appareils dans lesquels on trouve le germe de plusieurs procédés qui ont été perfectionnés de nos jours. L un consiste à transmettre les vapeurs qui s’échappent par la distillation dans un vase entouré d’eau froide; de ce premier vase, il fait passer celles qui ne sont pas condensées dans un second, communiquant au premier par un tube recourbé; de ce second, il fait passer à un troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la condensation soit parfaite. On voit évidemment qu’à l’aide de cet appareil , qu’on peut appliquer à la distillation , on obtient divers degrés de spirituosité, selon que la condensation se fait dans le premier, le second ou le troisième de ces vases plongés dans beau froide.
Dans un second appareil, Glauber place une cornue de cuivre dans un fourneau ; il en lait aboutir le bec dans un tonneau rempli du liquide qu’il veut distiller; de la partie supérieure de ce tonneau part un tube
qui va s’adapter à un serpentin disposé dans un autre tcnneau rempli d’eau. On voit,
d’après cette disposition, que le liquide
contenu dans le premier tonneau remplit sans cesse la cornue , et qu’en échauffant cette dernière on imprime bientôt à tout le liquide du tonneau un degré de chaleur suffisant pour en opérer la distillation; de sorte qu’avec un petit fourneau, et à peu de frais, on échauffe un volume considérable de liquide. Glauber se sert, avec avantage, de cet appareil ingénieux pour chauffer les bains.
Philippe-Jacques Sachs, dans un ouvrage imprimé à Leipssek , en 1661 , sous le titre de Vitis viniferœ ejusque partium considéra tio , etc., nous a donné un traité complet et très-précieux sur la culture de la vigne, la nature des terrains, des climats et des expositions qui lui conviennent , la manière de faire le vin , la richesse des diverses nations dans ce genre , la différence et comparaison des méthodes usitées chez chacune d’elles „ la distillation des vins , etc. On voit sur-tout dans le dernier chapitre, qui seul nous oc-
cupe en ce moment, que les anciens avaient plusieurs méthodes d’extraire F esprit-de-vin; lesquelles consistaient, ou à élever l’alcool par une douce chaleur, ou à s’emparer de Feau du vin par de l’alun calciné, ou à placer des linges épais sur la cucurbite, ou à frapper de glace le chapiteau de l’alambic pour ne laisser passer que les vapeurs les plus subtiles, ou à terminer la chaudière par un col extrêmement long. Le même auteur parle aussi de l’alcool ou de la quintessence, quinta essentiel , et donne les divers moyens de l’extraire. Ut vero spiritus vint alcool exaltetur , variis modis tentarunt chymici : quidam multis repetitis cohobationibus ; aliqui , instrumentorum altitudine ; alii 9 spon~ giây alembici rostrum obturante , ut, aquâ retentâ , soli spiritus transirent ; non multi , flammâ lampadis ut ad summum gradum depurationis exaltaretur .
Moïse Charas, dans sa Pharmacopée , imprimée en 1676, a décrit l’appareil de Hicolas Lefebvre, et y a ajouté quelques perfectionnemens; il a adapté un réfrigérant au chapiteau. On peut voir encore dans les
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Élémens de Chimie de Barchusen, impm més en 1718, et dans ceux de Boerhaave, qui parurent à Paris en 1735, plusieurs procédés d’après lesquels on peut obtenir de l’alcool très-pur par une seule chauffe; mais tous ces procédés ont cela de commun, qu’on fait parcourir à la vapeur de trèslongs tuyaux pour condenser les vapeurs aqueuses, et ne recevoir, en dernier résultat, que l’esprit-de-vin le plus pur et le plus léger.
Postérieurement, on a beaucoup écrit sur la distillation; on a proposé et exécuté divers perfectionnemens ; mais, au lieu de partir de l’heureuse idée des anciens, qui avaient entrevu la possibilité d’obtenir à volonté tous les degrés de l’alcool par la condensation successive des vapeurs, on s’est borné à varier la forme de la chaudière, celle de l’alambic et celle du serpentin; et l’art de la distillation a presque rétrogradé pendant près d’un siècle.
Cet art s’était fixé à un appareil qui , quoique éloigné des vrais principes de la distillation des vins, était néanmoins géné~
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râlement adopté, parce qu’il produisait son effet; et c’est par des distillations répétées de l’eau-de-vie qu’on parvenait à obtenir les divers degrés de spirituosité qu’on désirait.
Tel était l’état de la distillation, vers la fin du dernier siècle.
A cette époque, l’appareil le plus généralement employé pour la distillation était composé de trois pièces en cuivre : une chaudière ronde , qui contenait environ ^oo pintes de vin, se rétrécissait vers sa partie supérieure et recevait un chapiteau qui s’enchâssait dans son orifice et communiquait par un tuyau allongé à un serpentin. Ce serpentin était placé dans un tonneau dans lequel on entretenait de l’eau fraîche pour opérer la condensation des vapeurs alcooliques.
Cet appareil grossier présentait plusieurs défauts : le premier de tous, c’est que les vapeurs qui s’élevaient par l’action du feu passaient toutes dans le serpentin, où elles se condensaient, de sorte que les vapeurs aqueuses mêlées aux vapeurs alcooliques coulaient dans le bassiot ou récipient, et
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formaient constamment une eau-de-vie trèsfaible qu’il fallait soumettre à une seconde distillation pour la porter à un degré convenable.
Le second inconvénient de ces alambics consistait en ce que la condensation étant toujours très-imparfaite, parce que l’eau du bain du serpentin ne tardait pas à s’échauffer, il y avait une grande déperdition de vapeurs alcooliques qui se répandaient à pure perte dans l’air de l’atelier.
Le troisième vice inhérent à ces appareils était le suivant . comme toutes les vapeurs qui s’élevaient de la chaudière passaient immédiatement dans le serpentin , où elles se condensaient, il fallait modérer le feu de manière à n’évaporer que les parties alcooliques ; un coup de feu un peu plus fort faisait monter une trop grande masse de fluide aqueux , et alors on n obtenait qu’une eau-de-vie ties-faible. Il fallait donc surveiller le feu avec un soin extrême; l’opération devenait difficile à conduire et le produit très-coûteux.
Ces vices réunis de l’appareil distiîîatoire
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faisaient qu’il était impossible d’extraire les dernières portions d’alcool contenues dans le vin, sans qu’elles fussent chargées d’une immense quantité de parties aqueuses; on séparait avec soin ce dernier produit de la distillation , sous le nom de petites eaux , et on les redistillait avec du vin nouveau.
L’eau-de-vie obtenue par ce procédé avait assez constamment un goût de brûlé ; elle était rarement très-limpide : tout cela provenait de la difficulté de pouvoir maîtriser îe feu et de la difficulté plus grande encore de retirer, sans forcer la chaleur , toute la partie alcoolique contenue dans le vin.
Si l’on ajoute à cela que le fourneau de ces alambics était mal construit, qu’il ne présentait aucun moyen de régulariser la chaleur ni de l’appliquer également à toute la masse du liquide , on verra que l’art de la distillation était encore dans l’enfance.
Je sentais tous ces défauts et j’essayai de les corriger : en conséquence, je fis construire des chaudières larges et peu élevées pour présenter à la chaleur une plus grande surface de liquide et moins d’épaisseur ;
j’entourai le chapiteau d’un bain d’eau froide pour opérer une première condensation et séparer une partie de la vapeur aqueuse qui retombait en gouttes ou en stries dans la chaudière; je multipliai les circonvolutions du serpentin et agrandis le tonneau du bain pour que beau s’échauffât moins facilement. Ces améliorations furent sensibles et la distillation s’établit d’après ces principes. Mes appareils et ceux de M. Argand , qui avait sur-tout admirablement perfectionné les fourneaux, ont été employés avec succès pendant quinze à vingt ans.
Mais, dans les premières années de ce siècle, l’art de la distillation a été établi sur de nouveaux principes, et on a laissé bien loin tout ce qui était connu et pratiqué.
Un appareil chimique par le moyen duquel on fait passer des vapeurs ou des gaz à travers des liquides pour les en saturer, a donné à Edouard Adam la première idée de son appareil de distillation. La connaissance du fait que les vapeurs aqueuses se condensent à un degré de chaleur qui ne peut
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pas opérer la condensation des vapeurs alcooliques, lui a fourni le moyen de compléter son appareil.
L’appareil chimique lui a suggéré l’idée de conduire, à l’aide d’un tube de cuivre, les vapeurs qui s’élèvent d’une chaudière de vin en ébullition, dans une nouvelle masse de vin, pour y déposer leur chaleur et porter le liquide à l’ébullition ; les vapeurs qui s’élèvent de celle-ci peuvent être portées dans une troisième masse de vin qui ne tardera pas à se mettre en ébullition , de sorte qu'il suffit d’entretenir le feu sous une chaudière et de transmettre la vapeur alcoolique clans le vin contenu dans deux et trois autres chaudières bien closes, pour en opérer la distillation. Cette opération est aujourd’hui pratiquée dans plusieurs ateliers étrangers à la distillation , et c’est ce qu’on y connaît sous le nom chauffer à la vapeur.
Par ce moyen, Edouard Adam trouvait déjà une grande économie de combustible , et il était sûr d’avoir des vapeurs alcooliques qui ne pouvaient, en aucun temps, sentir le brûlé. 11 ga gnait encore sur le temps et
sur la main-d’œuvre , attendu qu’un ouvrier qui ne soignait qu’un fourneau obtenait de plus grands résultats que s’il n’eût évaporé que par une chaudière.
C’était déjà beaucoup sans doute , mais ce n’était pas encore assez : il fallait trouver le moyen de séparer les vapeurs aqueuses qui s’élèvent avec les vapeurs alcooliques, pour obtenir ces dernières dans leur plus grand degré de spirituosité possible , et c’est ce qu’il a fait en appliquant à son appareil le second principe que nous avons déjà posé.
« Faisons passer, s’est-il dit, les vapeurs » alcooliques qui sortent de la dernière » chaudière, dans des vases qui soient im- » mergés dans un bain d’eau froide ; la va- » peur aqueuse s’y condensera, et je pourrai la ramener dans les chaudières pour y être » redistillée , tandis que la vapeur alcoo- » lique parcourra ces vases sans s’y conden- » ser et ira jusqu’au serpentin , où elle su- » bira sa condensation. »
En partant de ce raisonnement, établi sur des faits positifs, il a adipté un tube à la partie supérieure de la dernière chaudière ;
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ce tube conduit les vapeurs dans un premier condensateur sphérique, baigné par l’eau; là, une partie des vapeurs aqueuses se résout en liquide, et ce liquide coule par un tuyau dans le liquide de la dernière chaudière, pour y être redistillé et dépouillé d’une légère portion d’alcool qui y est dissoute ; les vapeurs qui ne peuvent pas se condenser dans ce premier vase passent dans un se-* cond, cù il s’opère une condensation nouvelle, attendu que la température y est moins élevée; de ce second, elles passent dans un troisième et dans un quatrième; et ce qui se condense se rend, comme nous venons de le dire , dans un des premiers récipiens , pour cpie la distillation enlève tout ce cpii y reste de spiritueux.
La vapeur, en traversant les condensateurs , perd peu à peu sa chaleur ; l’eau se précipite, l’alcool se purifie peu à peu, et, lorsqu’il arrive au serpentin , il se condense et marque le plus haut degré de concentration ou de spirituosité.
Gn voit, par ce qui précède, que, d’après ce procédé ingénieux, on peut obtenir à
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volonté, et par une seule opération, tous les degrés de spirituosité alcoolique du corn» nierce. Chaque condensateur donne un degré différent ; et, en retirant successivement le produit de chacun , on a des degrés qui varient, depuis Feau-de-vie jusqu’à l’alcool le plus pur. On peut encore diriger les vapeurs dans le serpentin sans les faire passer par l’intermédiaire des condensateurs , et alors on obtient le degré qui constitue la bonne eau-de-vie du commerce.
Tels sont les principes qui constituent éminemment le procédé d’Édouard Adam ; mais, indépendamment de l’application de ces principes, il a ajouté des améliorations qui rendent son appareil plus parfait :
i°. A l’aide de robinets et de tuyaux, il dirige à volonté la vapeur dans un petit serpentin d’essai, pour y opérer la condensation et juger du degré de spirituosité toutes les fois qu’il le trouve convenable.
2°. Il a interposé un serpentin entre les condensateurs et le serpentin à eau : il fait baigner dans le vin le serpentin supérieur, et, par ce moyen, le vin y prend un degré
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de chaleur qui hâte son ébullition lorsqu’il en remplit ses chaudières. Ce premier serpentin condense la vapeur alcoolique de manière que l’alcool coule liquide dans le second serpentin, et échauffe peu le bain d’eau dans lequel ce second serpentin est plongé. Il résulte de ces dispositions trois principaux avantages : le premier , de chauffer, sans aucune dépense, le vin qu’on va distiller; le second, de n’ètre pas obligé de renouveler l’eau du serpentin; le troisième, d’obtenir constamment de l’alcool froid, et d’éviter toute déperdition ou évaporation.
M. Édouard Axlam forma de suite plusieurs grands établissemens, d’après ces principes, à Cette, à Toulon, à Perpignan, etc., et s’assura d’un brevet d’invention pour jouir en sûreté du fruit de sa découverte.
Mais ses succès éveillèrent bientôt l’attention des autres distillateurs; ses résultats étaient tels, que ces derniers ne pouvaient plus concourir. Dès -lors on fit des essais par-tout, ou pour imiter, ou pour varier ce procédé.
C’est sur-tout en partant de l’idée fonda—
mentale que le degré de température auquel se condensaient les vapeurs aqueuses , était insuffisant pour condenser les vapeurs alcooliques, qu’on fit le plus de tentatives. Les appareils construits par Édouard Adam étaient immenses et très-coûteux : on chercha à en réduire les dimensions et à les mettre à la portée du plus grand nombre.
Isaac Bérard, du Grand-Gallargues, produisit, peu de temps après, un appareil plus simple, qui obtint la préférence sur celui d’Adam : au lieu de coiffer la chaudière d’un chapiteau, comme on le pratiquait anciennement, il la surmonta de deux portions de cylindres séparées par des diaphragmes en cuivre et entourées d’une couche d’eau; les vapeurs qui s’élèvent du vin en ébullition sont transmises dans ces chambres où elles se dépouillent d’une portion aqueuse qui se rend dans la chaudière par le moyen de conduits qui la portent dans la masse du liquide en ébullition, et les vapeurs alcooliques s’élèvent dans un condensateur cylindrique, et placé latéralement dans un bain d’eau: ce condensateur est divisé intérieure-