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CHAPITRE IV

L'or est le métal par excellence et presque le seul mis en usage lorsqu'il s'agit d'un travail sérieux. Son appo-

DE l'or et des métaux, DES RELIEFS 21

sition sur le parchemin ou le vélin, constitue une des opérations les plus délicates dans l'art de l'enluminure. On s'en sert en feuille, en poudre et en coquille. C'est en feuille que l'or présente le plus de difficulté à être employé, et cependant c'est celui qui donne le plus beau, le plus durable résultat! Il est vrai de dire que ce résultat ne s'obtient que par l'assise ou assiette qu'on offre au métal et dont la composition varie beaucoup. Les pâtes à dorer sont nombreuses, et bien que nous engagions nos lecteurs à ne point s'embarrasser de leur fabrication, puisqu'on les trouve toutes faites dans le commerce, nous pensons être utile à quelquesuns en leur faisant connaître leur composition, qui peut aider à leur mode d'emploi. C'est au moyen de cette assise de l'or qu'il est possible d'obtenir des reliefs si resplendissants dans certaines enluminures, en leur donnant une richesse et un éclat éblouissant.

Chacun peut faire sa pâte à dorer et le prix de revient de cette dernière est presque nul, puisque les matières qui la composent sont d'une valeur insignifiante.

Voici une première méthode :

Se munir d'un peu de bol d'Arménie, d'une craie fine et blanche, d'une feuille de colle de peau.

On écrase la craie (blanc de Meudon ou blanc d'Espagne) sur une glace à broyer, au moyen d'une molette en verre, en y mettant un peu d'eau, juste le nécessaire pour en faire une pâte presque fluide ; avoir soin qu'il ne reste aucun grain ni partie consistante. On prend ensuite une feuille de colle de peau (ju'on a au préalable fait dissoudre dans de l'eau, au bain-marie,en évitant de la laisser bouillir. On place alors dans un vase quelconque, un godet par exemple, gros comme une noisette de la craie déjà en pâte, on y ajoute assez de

colle de peau, pour que cette pâte demeure en son état, c'est-à-dire qu'elle n'épaississe pas, ni qu'elle ne devienne liquide.

Une fois la trituration accomplie, avec un pinceau

de la grosseur proportionnée au dessin qu'on doit recouvrir de pâte, on prend de cette dernière, ne se servant que de la pointe du pinceau et l'on en enduit le vélin, comme si l'on peignait avec n'importe quelle couleur. La meilleure manière est de bien dessiner d'abord les contours de la surface qu'on veut empâter et ensuite de remplir l'intervalle sans craindre les épaisseurs, car la pâte en séchant diminue beaucoup. Si pendant l'opération, l'apprêt se coagule, on n'a qu'à y ajouter un peu de colle tiède. On laisse sécher quelques heures, et l'on recommence la même opération autant de fois que l'on croit

Fig. 8.

Fragment

de bordure tiré utile pour obtenir le relief cherché. d'un manuscrit ita- j^- ^^^^ recommandons de ne pas

lien du xve siècle. ^

exagérer les reliefs, surtout pour l'ornementation des livres d'Heures, car à la reliure ils mettent leurs empreintes sur les pages voisines et, en outre de cela, ils sont beaucoup plus susceptibles de se casser.

Lorsque cette première assise est bien sèche, au

moyen d'un grattoir qu'on tient horizontalement, on la gratte avec précaution, enlevant ainsi la trop grande épaisseur et l'on donne au relief une surface bien nette et bien plane. Puis, prenant gros comme une noisette du bol d'Arménie qu'on a laissé tremper quelques heures dans un peu d'eau, on le joint à la pâte déjà préparée et on y ajoute encore un peu d'eau et une goutte de colle, de manière à donner assez de fluidité au mélange, lequel doit être bien trituré. Après quoi on repasse deux ou trois fois cette assiette sur les reliefs puis on laisse sécher environ vingt-quatre heures.

On n'a plus qu'à appliquer l'or en feuille, comme le font journellement les doreurs, et bien que cette opération présente encore assez de difficultés, avec une pratique de deux ou trois jours on arrive facilement à l'exécuter.

Une des meilleures manières est de prendre une feuille d'or, de la couper en autant de parties appropriées aux surfaces à être dorées

et de les appliquer sur ces surfaces, après y avoir passé un peu d'eau, les soutenant aussitôt avec la brosse à chiqueter, mais cela doit être fait rapidement et délicatement, et l'expérience seule sera la meilleure conseillère dans la circonstance.

Le brunissage de cette dorure demande beaucoup de soin; on y procède environ deux heures après

Fig. 9. — Lettre ornée tirée d'un manuscrit italien du xv« siècle.

rapplication de For. Pour éviter les accidents, on doit placer sous la feuille de parchemin, un corps dur, un marbre ou une glace, par exemple, puis avec le brunissoir on frotte d abord légèrement puis on appuie progressivement sur les surfaces à brunir. Si quelques déchirures se produisent on n'y revient qu'avec beaucoup de précautions afin de ne pas les augmenter. Ces déchirures sont toujours réparables.

Voici une autre recette :

On pose d'abord sur la pâte formée de blanc et de

colle de peau une légère couche de colle afin de fixer l'assiette, puis on donne deux couches d'assiette ; on baigne d'eau fraîche la partie à dorer, ensuite on applique l'or. Cela fait au moins quatre opérations et presque toujours cinq, car l'or ne prend jamais également partout et l'on est obligé de faire des raccords. Le traité De Arte illuminandi^ dont nous avons parlé au début de cet ouvrage, indique un procédé plus expéditif, et M. Beaufils (de Bar-le-Duc), qui l'a mis en pratique, dit qu'il lui a pleinement réussi. Les échantillons qu'il a bien voulu nous soumettre sont très beaux et paraissent pouvoir défier le temps. Voici en quoi il consiste :

On prend un blanc d'œiif, puis à l'aide d'une éponge on le triture en l'exprimant de l'éponge et en le reprenant, pendant environ dix minutes jusqu'à ce qu'il ait une complète limpidité, qu'il ne forme plus

Fig. 10. — Lettre ornée tirée d'un manuscrit du xv" siècle (Bibliothèque de V Enlumineur).

de mousse et qu'il ait la fluidité de Thuile ; on le met alors dans un flacon avec deux clous de girofle ; il se conserve ainsi très longtemps. On en applique une légère couche sur l'apprêt et l'on pose l'or avant siccité. Une fois bruni au moyen de la pierre d'agate, l'or est magnifique et aussi beau que s'il était appliqué sur l'assiette. Il n'est pas nécessaire de faire ressortir les avantages de ce procédé au point de vue de l'économie du temps. Son emploi, dit M. fJeaufils, est plus sûr que celui de l'assiette qui donne tant d'ennuis et de mécomptes. Cette dernière n'est bonne que pendant vingtquatre heures , le blanc d'œuf se conserve indéfiniment.

La préparation de l'assiette est assez

difficile, celle du F'y- H- - i^etUe umee tiive dua ukuu.s- , crit du xv" siècle (Bibliothèque de 1'è'«/m-

blanc d œui est a la mineur.

portée de tous. L'eau

dont on baigne l'assiette, si Ton n'y prend le plus grand

soin fait quelquefois des bavures, tandis que le blanc

d'œuf n'en fait pas ; avec ce dernier, aucun accident à

craindre si on ne l'emploie pas avec excès.

Comme pâte à dorer toute préparée nous indiquerons celles dont on peut se servir avec assurance de réussite.

Il se vend en Angleterre une poudre excellente pour relever l'or sur le vélin. Monseigneur X. Harbier de Montault a écrit à ce sujet une étude fort intéressante dont nous extrayons quelques passages :

« Il y a quelques années, une célèbre miniaturiste de Paris, M'" Robert, inventa une poudre pour les

b'ig. 12. — IJ ir(Jiii-e liivt.- (Tiin manuscrit du xiv"^ siècle.

ors en relief. Elle avait remarqué sur les éclatantes miniatures des xif et xni* siècles que For portait non sur la feuille elle-même , mais sur une substance agglutinante qui mordait à la fois Tor et le vélin. Il se produisait alors un relief plus ou moins épais et l'or, simple pellicule, était si brillant, qu'il indiquait une retouche postérieure à l'application. De plus, souvent on y voyait des gaufrages, des pointillages et autres jeux de poinçons.

« De cette découverte, l'artiste passa à l'imitation. Sa poudre est-elle celle du moyen âge? Je l'ignore, mais ce que je sais et puis affirmer c'est que le résultat obtenu est le même. »

Voici le nom sous lequel cette poudre est connue et l'adresse oii l'on peut se la procurer : Miss Robert's, Eaising Powder, Fidlers Rathbone Place^ 34, à Londres.

Elle se compose de :

Sanguine entière 5 décigrammes.

Craie 60 grammes.

Gélatine ou colle loite. . 4 —

Gomme arabique 2 —

On mélange les deux substances, puis on ajoute la gélatine et la gomme finement pulvérisée.

Le mode d'emploi est le suivant :

« Ayez une forte feuille de papier roulée en cône et

collée au point de jonction des deux extrémités, tronquez le sommet du cône comme un abatjour de lampe, de la dimension exigée par le pot que vous y placerez, et pratiquez le long de ses flancs de longues et étroites ouvertures, à l'instar de nos fenêtres romanes, pour donner de l'air à la petite bongie ou veilleuse qui brû- {^1^^^ lera au centre de ce fourneau économique ; délayez dans un vase de porcelaine résistant au feu la quantité de poudre dont vous avez besoin, suspendez le vase au sommet du cône et chauffez jusqu'à ce que la poudre soit parfaitement fondue ; pour y aider ; remuez îvec un bâton ou un pinceau.

« Quand la fusion est complète, prenant avec un pinceau la poudre devenue liquide, étendez-la aux parties où vous désirez obtenir un relief. Cette première couche une fois sèche, appliquezen une seconde, laissez sécher et mettez autant de couches que votre relief l'exige; puis, avec un grattoir bien affilé, nettoyez, de manière que la surface soit unie et sans le plus petit ressaut ; disposez vers le milieu, pour le "^ vx»"^ jeu de lumière, une ligne continue un peu plus saillante et faites fuir les deux côtés en pente légère et presque insensible. Ici surtout, rien de heurté ni de tranché ; pas de surface plane, pas de surface bombée non plus. Letacl, la dé-

L'ART bE L ENULMINURE

licatesse de la main, habitueront à ces artifices simples et ingénieux.

« En feuille, l'or reste adhérent par l'emploi des mordants ordinaires. Mais là est souvent l'écueil des jeunes artistes ; la pellicule métallique est si mince, si impressionnable au moindre souffle, qu'on a cherché à y substituer l'or en coquille. »

Bien que nous ayons une préférence marquée pour l'emploi de l'or en feuille, à cause de sa beauté et de sa durée, nous suivrons Monseigneur X. Barbier de Montault dans l'instruction qu'il donne pour adapter l'or en coquille sur la poudre de miss Robert :

« L'or en coquille se délaye et s'applique au pinceau comme la couleur.

Passez et repassez souvent, afin que la couche soit uniforme et d'une épaisseur convenable. Pour lui ôter sa teinte mate et terne, servez-vous, en le polissant, de l'agate recourbée qu'emploient les doreurs, ayant soin, avant de commencer l'opération, d'opposer à la pression que vous exercerez sur le vélin, une palette de porcelaine ou un morceau de verre épais que vous appuierez contre le vélin solis le châssis. »

Une des meilleures pâtes à dorer, que nous recommanderons spécialement à nos lecteurs, est celle dr.

g. 14. — Lettre filigranée tirée d'un manuscrit du xvi<' siècle.

professeur A.-L. Foucher, de Paris. Cette pâte-mixtion s'emploie à chaud, au bain-marie; on peut, à volonté, l'appliquer en couches minces ou épaisses.

Préparée avec une certaine concentration, on doit, en la remuant fréquemment, y ajouter un peu d'eau et la triturer jusqu'à ce qu'elle soit bien homogène et assez liquide pour être portée et étendue facilement sur le parchemin avec un pinceau.

Pendant son emploi, on doit laisser cette pâtemixtion sur le bain-marie, si elle s'épaissit, y ajouter sans inconvénient quelques gouttes d'eau pour la ramener à son état normal.

Quelques heures après son adaptation, on y applique l'or à la feuille, ou l'or en poudre, ce dernier délayé dans de la gomme adragante. On le pose par couches légères, et si toutes les parties à dorer ne sont pas recouvertes, on les retouche, puis on passe le brunissoir. L'éclat de l'or, avec cette pâte, est magnifique.

Il existe encore des pâtes à dorer à froid. Celles-ci sont plutôt à l'usage de ceux qui débutent dans noire art, ou qui offrent au commerce des œuvres de valeur courante. Leur emploi est plus facile et exige moins de préparatifs.

En général, elles s'adaptent sur le parchemin ou le papier, comme la gouache, et il suffit de les détremper avec de l'eau et une certaine mixture préparée à cet eflet.

Les résultats qu'elles donnent sont en général moins beaux. For moins brillant, et leur durée assez fragile.

Pour tous les reliefs, l'usage de l'or en feuille et de l'or en poudre est préférable ; pour les fonds plats on

L ART DE L'EMLUMTNTRE

se sert de 1 or en coquille. On procède avec ce dernier comme si l'on peignait à la gouache, un peu d'eau à la pointe du pinceau, et quelquefois, pour faire tenir davantage, on y ajoute un atome de bonne gomme arabique.

La dorure de l'or en poudre, qui se délaye lui aussi avec de l'eau et une pointe de gomme, et de l'or en coquille, demande moins d'habileté que l'or en feuille dans son application, mais, en général, elle diffère dans l'aspect qui est moins lisse, moins brillant, et certainement moins solide.

On doit éviter, lorsqu'on a quelque partie à couvrir d'argent, d'employer ce métal qui noircit facilement ;

Fig. 15. — Lettre avec appendice filigrane tirée d'un jnanuscrit du xvi« siècle.

il sera avantageusement rem-

placé par le platine. Et dans ce cas, on lui donne comme assiette un bol noir, réservant les bols rouge et jaune pour les applications des ors.

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