CHAPITRE III
Dans ce traité, écrit essentiellement au point de vue pratique, nous n'entrerons pas dans les détails qui amenèrent l'usage du parchemin, du vélin et du papier. Qu'il nous suffise de savoir que l'emploi du premier remonte à une haute antiquité, puisqu'on cite des manuscrits écrits sur peau de mouton vers le uf siècle : témoins une République de Cicéron et un Virgile^ conservés à la bibliothèque Vaticane. On dit même qu'il faut remonter encore à deux cents ans environ avant Je-
sus-Christ, au temps du roi de Pergame Eumène, pour voir l'apparition du parchemin.
D'où lui viendrait son
Fig. G. — Lettre ornée tirée d'un manuscrit du xW siècle de l'abbaye de Saint-Front.
nom, pergamenum.
Le parchemin est de la peau de mouton dont la préparation primitive laissait beaucoup à désirer ; on n'utilisait que la pellicule située entre la chair et l'épiderme. Phis tard, la fabrication se perfectionna, mais l'emploi du parchemin, même 1res bien préparé, présente plus de difficulté pour l'adhérence des couleurs et des métaux, que celui de veau (d'oii vient le mot vélin) parce qu'il se produit presque toujours quelque endroit où la graisse, malgré les meilleurs soins, reparaît à la surface. Le vélin d'ailleurs est un produit d'une finesse
plus grande que le parchemin, il est plus blanc, plus luxueux. Les peaux des veaux et des agneaux mortnés produisent une substance encore plus fine et plus recherchée, mais la transparence de ces peaux est selon nous, sinon nuisible, du moins inutile pour l'exécution de nos travaux gouaches. Autant que possible, employons donc le vélin dont la pureté et la blancheur sont les conditions exigées pour faire œuvre belle et durable.
Quant au papier, dont on fait remonter l'origine aux Chinois bien longtemps avant notre ère, mais que nous ne trouvons en France que vers le xi" ou xii^ siècle, et qui s'y propagea rapidement deux ou trois siècle après, il ne fut jamais mis en usage pour y calligraphier ou y enluminer des œuvres de valeur. Pourtant il était d'une tout autre qualité que le papier moderne, lequel est fabriqué avec des produits chimiques lui donnant une assez belle apparence, mais qui lui retire toute résistance et durée.
Imitons donc nos devanciers, et n'employons pour nos travaux d'enluminure que la matière qui pourra leur assurer une longue existence en môme temps qu'elle leur donnera une insigne beauté. Ne nous servons du papier quel qu'il soit, bristol, hollande ou japon, que pour nos œuvres de fantaisie, les petites images, etc., auxquelles nous attachons moins d'importance ; et même, dans certains cas, pour les menus travaux faciles et vite faits, on emploiera l'ivoirine, l'opaline, etc., qu'on trouve répandues aujourd'hui dans le commerce ; mais autant que possible, nous le répétons, ne prenez jamais ces matières secondaires pour y exécuter un travail délicat et soigné.
Bien que l'on puisse se procurer, chez les marchands
d'articles de dessin, des vélins tendus sur châssis ou cartons, de toutes dimensions voulues, il peut arriver que Ton préfère faire soi-même cette opération, laquelle offre cependant certaines difficultés.
C'est pour cette raison que nous avons inscrit quelques stirators dans la nomenclature des objets utiles à l'enlumineur.
Si le vélin doit recevoir une peinture sur ses deux
faces, par exemple lorsqu'il s'agit d'un livre d'Heures, il est nécessaire d'employer un stirator ou châssis, ou un carton épais, résistant, découpé à j our de la grandeur de la page qui. doit être exécutée, afin d'être à même de travailler sur les deux faces, l'une après l'autre. Une fois la couleur appliquée sur le vélin, ce dernier ne peut subir une seconde tension, car l'humidité nécessaire à cette opération, détruirait ou endommagerait d'une manière souvent irrémédiable, le travail déjà fait.
On se munira donc, pour tendre le vélin, d'un carton très fort, ou préférablement d'un châssis en bois, ou encore, si l'on n'a qu'une face à peindre, d'une petite planche à dessin, forte, droite et unie. Pour un travail de petite dimension, un morceau de verre à glace sera suffisant.
Lorsque le parchemin ou le vélin sera humidifié par un procédé que nous allons décrire plus loin, on en
Fig. 7 . — Lettre ornée tirée d'un manuscrit du xiv<^ siècle.
relèvera légèrement le bord de chacun des quatre côtés, les enduisant avec de la colle forte très fluide. Avec un couteau en os ou en corne, on appuiera la partie encollée sur la planche, le carton ou le verre ; puis on placera, à cheval sur ces quatre bords et leur soutien, des bandes de papier de 3 ou 4 centimètres de large, qu'on aura au préalable enduites de colle de pâte, en ayant bien soin que la colle ne déborde pas sur le parchemin ; enfin on laissera sécher lentement, en évitant une trop forte chaleur.
Une des manières d'humidifier le vélin qui offre le plus de sécurité (car le contact direct de l'eau sur le vélin enlevant facilement l'apprêt qui recouvre ce dernier, et dans ce cas, la peinture n'a plus chance de mordre ni de tenir) est la suivante :
On prendra une feuille de papier blanc de la dimension double de celle du vélin à tendre, afin que le papier recouvre la peau en dessus et en dessous, et l'on placera le vélin ainsi enveloppé dans un linge fin et blanc, pour le blanchissage duquel on n'aura employé ni chlore ni eau de Javel, etc. ; ceci est très important car ces produits altéreraient, même en quantité insignifiante, l'apprêt qui recouvre la peau. Ce linge donc, avant de recevoir le vélin ou le parchemin, sera trempé dans une eau bien claire; sans le tordre complètement, mais simplement de façon qu'il ne ruisselle pas et qu'il soit cependant imprégné d'eau suffisamment ; on le pliera de façon qu'il atteigne le format du papier qui recouvre le vélin ; on placera ce dernier au milieu, en évitant les plis; le tout sera posé bien à plat sur un marbre ou sur n'importe quelle surface unie et propre.
Au bout de quinze à vingt minutes, le vélin sera assez
humide et prêt à subir l'opération du tendage et nous procéderons comme nous l'avons dit ci-dessus. Cette manière de tension est simple, comme on le voit, et les personnes les moins expérimentées l'exécuteront facilement. Nous recommandons encore de ne pas faire sécher ni au feu ni au soleil, mais à l'air libre en évitant la poussière ; de ces précautions dépendent la durée et la réussite du travail.
Nous insistons aussi sur la solidité que devra avoir, par son épaisseur, la planche ou le carton sur lequel on pratiquera le tendage, car le vélin, en se séchant, se retire avec une telle force qu'il ferait gondoler l'objet sur lequel on l'aurait collé, inconvénient qui serait tout à fait préjudiciable au travail à exécuter.
Pour certains objets comme les éventails, les écrans, par exemple, on emploie de la peau de cygne. La peau de cygne, très mince, n'a pas besoin de subir l'opération que nous venons d'indiquer pour le vélin et pour le parchemin. Il suffit pour la tendre, de l'exposer simplement dans un endroit humide, et, une fois collée, elle reprend rapidement sa forme et sa tension en la mettant dans un lieu bien sec. Mais, pour ces sortes de peaux, nous conseillons à nos lecteurs de les acheter toutes tendues, elles se trouvent facilement, dans cet état, dans le commerce.