CHAPITRE
Bien que l'usage ingénieux d'expliquer le texte des manuscrits par des représentations figurées au moyen du dessin, des ors ou des couleurs remonte à des temps très anciens, puisque nous possédons des spécimens datant de l'enfance de notre ère, il ne se répandit en Europe, d'une façon évidente et générale, qu'à l'époque des croisades. Les beaux monuments qui nous sont restés de Fart byzantin et carlovingien sont rares, et malgré leur somptuosité et leur richesse, ils sont loin de présenter l'aspect et l'éclat des livres miniatures du xu» et surtout du xin'= siècle, où l'or et l'azur étincelaient à chaque page. C'est sans doute pour cette raison que le sire de Joinville comparait le brillant éclat des miniatures de son époque oii /'or et l'azur enlummaienf les manuscrits, à la splendeur dont saint Louis fit briller son royaume.
Désirant rester dans la donnée pratique de notre sujet, nous ne nous attarderons pas à passer en revue lès enluminures due» awx peintres qui ont précédé le
xii" siècle ; les lecteurs qui voudraient poursuivre plus à fond cette étude, pourront consulter notre livre sur les Manuscrits et l'art de les orner ; nous allons essayer, d'une façon aussi complète que possible, dans le cadre étroit où nous nous renfermerons, de faire connaître les principaux styles d'ornementation qui se sont succédé depuis le xu' siècle, véritable début de l'art de i'enluminure.
Il est certain, que c'est par les manuscrits qu'on peut suivre la marche de la miniature et de l'enluminure à travers les âges; ils sont les seuls monuments qui nous les révèlent et nous donnent mille renseignement précieux.
Jusqu'à la fin du xi^ siècle, à part quelques exceptions, l'art de peindre est restée dans l'enfance, et les meilleures œuvres sorties des écoles monastiques du haut moyen âge étaient celles provenant du sud de l'Italie, du Mont-Cassin et de la Gava, lesquelles avaient conservé la manière de Byzance, et celles du Nord, qui avaient particulièrement l'empreinte anglosaxonne.
Au xn' siècle, la main de l'artiste devient plus souple, son goût s'épure, il choisit mieux ses teintes, les varie agréablement et il commence, imitant ce qu'il voit dans la nature, à les composer plus harmonieusement. Dans différents centres, les moines patients et éclairés surent tirer d'heureux effets de la combinai soù et de l'alternance des couleurs, et c'est surtout dans les lettres historiées qu'ils laissèrent libre cours à leur imagination. C'est à dater de cette époque que les enlumineurs affectionnent les fonds d'or brillants, et, chose
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à noter, ce sont surtout les manuscFJts de provenance parisienne qui sont les plus favorisés de l'éclatant métal.
Vkt 17 et 18. - Lettres ornées tirées Fig. 19. — Fragment de bordure dun manuscrit du xii« siècle, con- tiré d'un manuscrit du xn« serve à la Bibliothèque nationale. siècle, conservé a la Bibliothèque nationale.
Les figures 17, 18, 19, que nous donnons comme spécimens de l'ornementation au xii'^ siècle, sont tirés des Cano?is recueUlis par Isidore, manuscrit conservé à la
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Bibliothèque nationale, exécute entre 1138 et 1143. Le fond extérieur de la lettre D est bleu de ciel et son fond intérieur contient quatre couleurs : rouge, jaune, vert et bleu ; le D est carmin avec des dessins blancs. Les tiges intérieures sont jaunes avec feuilles rouge
orange et bleu foncé, serties de noir, avec rehauts de filets blancs.
L'autre lettre est enluminée avec les mêmes nuances.
Le fragment de bordure
est sur fond d'or bruni ,
entouré de rouge.
Le personnage est vêtu
Fig. 20. —Lettre jg pourpre, avec une agrafe
ornéetirée
d or sur 1 épaule.
d'un manuscrit du xii« siècle , conservé à la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier.
La tête monstrueuse est en vert ombré de noir et éclairé d'or. Tout le reste de l 'ornementation est bleu, jaune soufre, rouge orange et rose, avec sertissures noires et rehauts de filets blancs.
La figure 20 est une lettre tirée d'un manuscrit de la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier, intitulé : Commentarii Johannis Chrysostomi. Le bord dentelé de la lettre est de plusieurs nuances : la première partie vermillon; le petit angle jaune maïs; la deuxième partie vert ; la troisième partie bleu moyen ; la quatrième partie brun clair carminé ; la cinquième partie jaune maïs. L'entrelacs du haut, vert, se termine par du bleu. Le premier filet, jaune jusqu'à
Tangle, est ensuite rouge ; le second filet blanc. Le troisième filet, plus large, est vert, bleu et jaune; le quatrième filet, rouge et jaune; le fond de la lettre, bleu avec retroussis vert et jaune. Ces derniers ont des points rouges.
Le montant de la lettre se termine par un fort liséré rouge donnant naissance à un bourrelet vert avec deux filets blancs pointillés de rouge.
Le bourrelet qui suit est jaune, surmontant une palme jaune et verte. Les points sont rouges, la partie gauche de la branche est rouge, la partie droite, verte.
Au xm' siècle, les tendances naturalistes des enlumineurs se manifestent davantage, surtout dans les compléments d'ornementation, car, pour cette dernière, elle reste presque toujours dans la donnée du siècle précédent, du moins dans la première partie du siècle. Comme leurs confrères du xn® siècle, les peintres enlumineurs dessinent encore des feuillages purement imaginaires, les grandes initiales conservent l'aspect roman avec leurs entrelacs et leurs bizarres chimères, témoins les spécimens que nous donnons, provenant d'une Bible in-folio. Le dessin et le coloris de ces lettres sont d'une finesse et d'une pureté admirables, l'or en est éblouissant (figures 21, 22, 23 et 24). Dans l'original, la lettre I mesure 30 centimètres de hauteur.
Uiî peu plus tard, vers la seconde moitié duxui" siècle, les initiales à sujet dominent et quelques-unes, quoique encore imparfaites au point de vue du dessin, prouvent déjà que les artistes ont fait un grand pas dans la perfection de leur art et que leurs efforts tendent à imiter de plus en plus ce qu'ils voient. Les
nombreuses reproductions qui ont été faites des miniatures de la Bible de saint Louis, sont une preuve évidente de ce que nous formulons. Si l'exactitude de
Fig. 21 à 24. — Lettres ornées tirées d'une Bible de la première partie du xm" siècle. (Bibliothèque de VEnlumineur.)
Fimitation n'est pas absolue, du moins elle a le mérite d'intéresser, surtout dans les scènes où se trouvent des animaux domestiques. On reconnaît au premier coup d'œil les chiens, les lièvres, les faisans, etc.
Les peintres du xiif siècle, vraisemblablement, procédaient habituellement de la manière suivante
felhn aÇpla m a (Tu i m
^obluuffrfemeîfiiie u^uoaûëûWlanmi ma
Fig. 25. — Lettre historiée et ornements tirés d'un livre de prières de la fin du xm^ siècle. (Bibliothèque de V Enlumineur.)
pour exécuter leurs miniatures : ils traçaient leur dessin à la plume sur le vélin, en établissant les différentes parties du nu, et marquant les saillies des
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muscles à l'aide de quelques traits légers. Pour les vêtements, ils procédaient de la même façon, en appuyant davantage la plume, afin de rendre les traits plus apparents, puis ils passaient les couleurs en teintes plates par-dessus. Quelquefois c'est le contraire qui a lieu ; les teintes posées, ils marquaient les plis par des traits noirs, les lumières par des traits blancs. D'autres fois encore, les plus habiles, renforçaient la teinte pour marquer les ombres, en passant deux couches de couleur sur l'endroit appelé à être ombré; mais ces derniers étaient peu nomreux, et on les trouve principalement à l'approche du xiv^ siècle.
La figure 25 est tirée d'un livre de prières de la fin du xnf siècle : la lettre historiée est d'un beau caractère avec fond quadrillé or et bleu agrémenté de fleurs de lis blanches ; son ornementation représente à sa partie inférieure un chien poursuivant un lièvre; le dessin est excellent et l'on peut dire que l'expression de ces animaux est très naturelle. Les ors de cette page sont merveilleux.
Le paysage est encore absent dans le sens propre du mot et les fonds des miniatures sont généralement d'or, en damier, en échiquier, losanges de deux couleurs, or et rouge, or et bleu, comme le spécimen donné plus haut, ou rouge et bleu. Souvent aussi, ces fonds représentent une arcade, un dessin architectural
Fig. 26 et 27. — Lettres avec appendices filigranes, tirées d'un manuscrit provenant de l'aJ)baye de Fuck.
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quelconque. C'est au xiii' siècle que les possesseurs de livres de prières et de psautiers (car le vrai livre d'Heures ne se fait pas encore) prennent généralement la coutume de se faire représenter à genoux devant la Vierge. La première miniature du manuscrit dont nous donnons un spécimen offre cette particularité. C'est dans ces livres de prières et ces psautiers qu'on trouve les plus belles miniatures du xni® siècle. Les initiales commencent aussi à renfermer des écussons armoriés. Enfin la lettre filigranée, si élégante avec ses longs filaments jetés hardiment sur les marges des manuscrits, s'y développe et devient le point de départ d'un genre qui se continuera jusqu'au XVI' siècle (fig. 14, 15, 26, 27).
Au XIV® siècle, l'ornementation devient plus riche et le peintre enlumineur triomphe enfin de l'esprit d'imitation et cela surtout après la première moitié du siècle. La lettre historiée prend de plus en plus d'importance, elle occupe souvent une notable partie de la page ; elle a des rinceaux, des filaments, des parures dont l'effet ressemble à celui des verrières, ou renferment une figure, une scène quelconque. La flore naturelle se mêle aux fleurons et aux feuillages conventionnels ; souvent le corps de la lettre est en or sur fond bleu ou vermillon ; d'autres fois elle est de couleur sur tond d'or. Au début du xiv* siècle, la grande lettre ornée se ressent du siècle précédent, témoin notre figure 28, représentant un A tiré du manuscrit H, 196 de la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier. Ce manuscrit est intitulé : Livre de chansons anciennes et romant avec leurs nottes de musique. Le tond de la lettre est partie or, partie bleue. Le corps bleu foncé. Les rinceaux, la barre, le premier entou-
rage carmin clair ; le second entourage or. Les teuilles orange, rose et bleu. Le lapin finement dessiné est bleu. Le tout serti de noir, rosacé et éclairé de blanc. Pour enluminer un manuscrit, au xiv^ siècle, on se servait de quatre couleurs principales : bleu, rouge, jaune et vert; on les délayait dans de leau de colle, dans ée Teau de gomme, dans de l'eau de miel ou dans du blanc d'œuf. Le dessin, légèrement tracé à la plume, recevait au moyen du pinceau, les couleurs délayées dans Tun dçs dissolvants dont nous venons de parler.
Les peintres de la fin du xiv'' siècle ont renoncé aux teintes plates, et pour mieux rendre le modelé des corps, les plis des draperies, ils emploient le dégradé. Après avoir fait leur esquisse sur le vélin, au crayon et le plus souvent à la plume, ils appliquent les couleurs au pinceau. En général, ils traitent d'abord leur sujet et n'exécutent les fonds qu'après les figures terminées. A cette époque l'art de l'enluminure ayant pris une grande extension, le miniateur se sépare du calligraphe pour se consacrer plus entièrement à son art ; il prend le nom à'iiluminator. Le rôle des tailles de Paris compte
Fig. 28. — Lettre ornée du début du xiv« siècle, tirée d ' un manuscrit conservé à la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier.
dans cette ville, en Tan 1300, quinze enlumineurs. Ce ne fut qu'à la fin du xiv^ siècle, en 1383, que nos artistes,
Fig. 29. — Bordure et initiale tirés d'un livre d'Heures flamand. (Bibliothèque de VEnlummeur.)
devenus nombreux, formèrent une corporation à part, qui fut exempte de la charge du guet.
La figure o provient d'uii livre d'Heures apparte-
nant à la bibliothèque de r Enlumine nr . C'est un spécimen de l'e'cole française de l'époque ; les ors sont très brillants et les traits noirs lins et déliés. La figure 29 est également tirée d'un livre d'Heures de la même bibliothèque, spécimen de l'école flamande; les ors sur assise rose très en relief et couchés en feuille, brunis, sont d'un éclat extraordinaire; les rinceaux, aux nuances vives sont bleus avec retroussis rouges ou roses avec retroussis verts ; les traits sont fins, l'ensemble est d'une grande richesse.
La figure 30 est une lettre tirée d'un petit livre d'Heures, de ta même bibliothèque, spécimen de l'école italienne. Le fond est de l'or en feuille, à plat. Le corps du D est vert clair avec arête et éclairé de jaune, ombré de vert foncé. La rosace est carmin, éclairée de blanc, ombrée d'une teinte carminée plus foncée. Le cœur bleu avec lumière. Entre les feuilles en pointe de la rosace sont des feuilles ovales d'un ton brun, pointillé de blanc. La hampe de la lettre est bleu éclairé et ombré avec boules alternées carmin et vert ; au sommet et à la base un joli filigrane d"or comme une dentelle, avec boules bleues, roses et vertes, éclairées de blanc et formant pierreries.
En général, en France, l'initiale du xiv'' siècle se compose uniquement de rinceaux de couleur, sur fond d'or, encadrée de filets de teintes claires; te tout d'un aspect fort élégant.
Au XI v^ siècle, l'étude des miniatures offre un intérêt tout particulier; on y trouve les portraits d'après
Fig. 30. — Initiale tirée d'un livre d'Heures italien.
(Bibliothèque de YEnlumineur.)
le vif, comme on disait alors; la peinture en grisaille et le camaïeu y prennent de l'extension, et les bordures qui couvrent les marges des manuscrits se remplissent de grotesques et de caricatures, dont nous donnerons quelques spécimens qui serviront à la décoration des livres d'Heures dont nous parlerons bientôt.
Nous sommes forcé d'abréger et de parcourir rapidement ces premières étapes de l'art qui nous occupe : arrivons donc au xv* siècle, où l'ornementation des manuscrits et la miniature furent à leur apogée, surtout dans la première partie du siècle, réputée comme excellente époque.
Dès la fin du xiv^ siècle, nous trouvons quatre écoles principales de peintures : française, italienne, flamande et allemande. Au xv^ siècle, l'école flamande exerce son influence sur les autres, car dès le règne de Charles V quelques artistes du Nord viennent exercer leur art à Paris, tels Jean de Bruges, André Beauneveu, Jacquemart de Hesdin, Pol de Limbourg, etc. La contagion est si forte qu'elle s'étend même en Espagne, et nous nous empressons d'ajouter qu'elle eut une influence heureuse sur les progrès de l'art.
A Paris, qui fut un grand centre de production, on venait acheter les beaux manuscrits. Les enlumineurs parisiens étaient réputés pour leur délicatesse et l'agencement qu'ils donnaient à leurs couleurs ; leurs livres d'Heures, les bréviaires et les psautiers eurent une grande vogue. En général, les livres d'Heures sont conçus sur un plan à peu près uniforme. Après le calendrier, qui contient souvent des petits tableaux dont les sujets ont rapport avec les saisons et les mois, ou trouvé des miniatures représentant les Évangé listes'.
V Annonciation^ \ Adoration des bergers et des mages ^a Présentation au Temple, la Fuite en Egypte^ les
Fig. 31. — Miniature, encadrement et lettrine, tirés d'un livre d'Heures du xve siècle. (Bibliothèque de Y Enlumineur.)
Scènes de la Passion., la Pentecôte. Aux psaumes de la pénitence, on voit David en prière, ou quelquefois le roi harpiste contemple Bethsabé d'une fenêtre ou d'une
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terrasse. Enfin, une des dernières miniatures se trouve placée à la messe des Morts : des moines et des chantres entourent un cercueil. La figure -W est une
Fig. 32. — Miniature, encadrement et lettrine tirés d'un livre d'Heures de la fin du xv^ siècle. (Bibliothèque de VEnlumineur.)
miniature tire'e d'un livre d'heures du xv"^ siècle, conservé à la bibliothèque de VEnlwninetir, elle représente la Fuite en Égyptp. On voit, par la bordure qui entoure cette miniature, que l'ancien rinceau de vigne,
or et azur, a cédé la place à des ornements plus compliqués et plus riches; les fonds, ordinairement d'or mat ou gouaches, ont des cadres régulièrement tracés. Des fleurs, des fruits, des rinceaux, des oiseaux, des insectes et des grotesques se détachent en vives couleurs sur ces fonds. La figure 32, tirée d'un livre d'Heures de la même bibliothèque, représentant Job sur son fumier^ peut servir, comme la précédente, de spécimen pour cette époque.
Le xv^ siècle a fourni un grand nombre de manuscrits à peintures, lesquels sont extrêmement recherchés par les amateurs et gens de goût. Les plus beaux monuments de ce siècle sont les œuvres exécutées par Jean Fouquet, le chef de l'école française de cette époque, qui illustra les magnifiques Heures d'Etienne Chevalier, trésorier de France sous Charles VH ; Jean Bourdichon, le peintre présumé des splendides Heures d'Anne de Bretagne auxquelles travailla Jean Poyet; Memling, Jean de Paris, les Van Eyck, etc., etc
Nous ne saurions trop engager nos lecteurs à s'inspirer de ces belles enluminures que nous a léguées le moyen âge et à les étudier, soit pour les reproduire, soit pour faire œuvre moderne; ils y puiseront toujours un sentiment d'originalité qu'ils ne rencontreront nulle part ailleurs. On devra prendre le xv" siècle au moment de toute sa splendeur, avant que l'école italienne ne fasse une concurrence sérieuse au style français, qui conserve encore sa gothique élégance. A la fin du siècle, cette école italienne traversera les monts et fera disparaître l'ancienne école nationale.