LECTEURS ET ORATEURS
Supposons un élève chez qui le mécanisme soit parfait.
Le travail a rendu sa voix agréable, souple et homogène.
Il sait entremêler à propos les notes du médium, les notes hautes et les notes basses.
11 aspire et il respire sans que l'auditeur s'en aperçoive.
Il prononce purement. Il articule ncttemont.
Ses défauts de prononciation, s'il en avait, sont corrigés.
Il ponctue en lisant.
Son débit n'est ni précipité, ni haché, ni traînant; et enfin, chose rare, il ne laisse jamais tomber les syllabes finales, ce qui donne à toutes ses phrases la solidité et la clarté.
Est-il un lecteur complet? Non. Il n'est encore qu'un lecteur correct. Il peut lire, sans fatigue ni pour lui ni pour les autres, un rapport dans une assemblée politique, un discours dans une réunion savante, un document important dans une académie, un compte rendu dans une société industrielle, un exposé de motifs dans un comilé, et un procès-verbal devant un tribunal. Ce sont là sans doute de réels avantages; ils rattachent la lecture à l'exercice de presque toutes les pro fessions libérales , et par conséquent la rangent de droit au nombre des connaissances utiles.
Mais mérite-t-elle déjà le beau nom d'art? Tas encore. Pour en être digne, il faut qu'elle s'étende jusqu'aux œuvres d'art; il faut qu'elle devienne l'interprète des chefs-d'œuvre du génie :
l'art de la lecture. yî)
seulement, dans ce cas, la correction ne lui suftlt plus, elle veut du talent.
Tous les hommes qui lisent peuvent-ils donc devenir des lecteurs de talent? Tous? Non. Tous au même degré? Non. Tous avec la même facilité et dans le même temps? Non. Mais tous les esprits quelque peu distingués? Oui, dans la proportion de leur intelligence et de leurs moyens naturels. Les organisations d'élite, les êtres doués de qualités exceptionnelles, verront par le travail leur riche nature porter double moisson. Les autres, sans arriver au premier rang, s'en approcheront de plusieurs degrés.
Le génie ne s'acquiert pas, mais le talent s'acquiert. Et quand le génie se double du talent, il s'appelle Talma.
En quoi consiste donc ce talent? Sur quelles règles repose-t-il?
Saint-Marc Girardin, on se le rappelle, les réduisait toutes à une seule : « Il faut lire comme on parle. »
Cette opinion, passée à l'état de principe chez beaucoup de bons esprits, est sujette à plus d'une restriction.
Lire comme on parle I SoiL... mais à une condition : c'est qu'on parle bien; or, on parle presque toujours mal. Je me rappelle un quatrain souvent cité dans ma jeunesse :
Un monsieur qui rime en arle Dit à tous ses abonnés Qu'il faut lire comme on parle...
Ehl si Ton parle du nez!
Mlle Mars aimait à raconter qu'un homme du monde, qui se croyait une vocation d'acteur tragique, lui nasilla si bien un jour le début d'Athalie, qu'au sixième vers elle l'interrompit :
a Bravo! monsieur. De la noblesse!... de la chaleur !... Vous avez bien un petit défaut de piononciation, mais cela disparaîtra à la lumière » Et là-dessus notre homme partit enchanté.
Ajoutez que la conversation admet et même demande une certaine négligence dans la prononciation, un laisser-aller dans le débit, des incorrections volontaires qui sont une grâce quand on cause, et qui seraient un défaut quand on lit. Causer comme on lit ressemblerait à du pédantisme; lire comme on cause serait souvent
de la vulgarité. Par exemple, quelques syllabes comme les adjectifs possessifs, mes, ses, tes, se prononcent très-souvent dans la conversation, comme s'ils étaient marqués d'un accent aigu. Vous entendez sans cesse les jeunes gens dire : Reprends donc tés livres. Si vous transportiez cette prononciation dans la lecture, vous blesseriez toutes les oreilles délicates. Un amateur, qui se piquait de bien dire, demanda un jour des leçons au célèbre tragédien Lafon. Il cherchait moins des conseils que l'occasion de s'entendre louer par un grand artiste. Il choisit donc par flatterie le plus beau rôle de son maître ; Orosmane.
....Ton orgueil ici se serait-il flatté D'effacer Orosmane en générosité?
Reprends ta liberté, remporte tés richesses!
— Tais..., richesses ! dit brusquement Lafon en l'interrompant.
— C'est ce que j'ai dit.
— Non! vous avez dit : tés richesses I » L'amateur continue :
A l'or de ces rançons, joins mes justes largesses....
jr8 i.''art de la lecture.
— Mais.,., justes, s'écrie Lafon.
— Il me semblait avoir dit
— Vous avez dit: mes justes. »
L'amateur continue :
Au lieu de dix chrétiens que je dois l'accorder
Je t'en veux donner cent.... tu peux lés demander.,..
— Lais ! »
L'amateur commence à se troubler.
Qu'ils aillent sur tés pas....
— Tais!.., »
Pour le coup, l'amateur piqué, blessé, lui répond :
« Mais, monsieur! je parle comme on parle dans le monde.
— Le monde est le monde, monsieur, reprit Lafon froidement, mais l'art est l'art; la lecture est la lecture, et ses règles ne sont pas celles de la conversation. »
On ne peut pas mieux dire, et la conclusion est qu'il y a sans doute dans la causerie un naturel, une vérité d'inflexions, une grâce de débit, qu'il est utile de faire passer dans la lecture;
mais qu'il ne faut lui emprunter que ses qualités, et rester à la fois vrai et correct.
Ce n'est pas tout. Le monde, par une singulière confusion de termes, emploie indifféremment, dans le même sens, les deux mots ^parler et causer. Rien de plus dissemblable. 11 y a des gens qui, au point de vue de la bonne diction, causent très-bien et jîarZen^ très-mal. En voulez-vous la preuve? Allez au Palais, dans la salle des Pas- Perdus ; abordez un avocat de vos amis et causez avec lui. Son débit sera naturel et simple. Suivezle dans la salle d'audience; écoutez-le dire: « Messieurs les juges y> et commencer sa plaidoirie; ce n'est plus le même homme, toutes ses qualités disparaissent; il était naturel, il devient emphatique; il causait juste, il parle faux; car on parle faux comme on chante faux. Un assez grand nombre d'avocats ont l'air déjouer le rôle de l'Intimé, dans les Plaideurs; M. Régnier, M. Got et M. Goquelin les imitent si bien, qu'ils semblent imiter M. Goquelin, M. Got et M. Régnier. L'avocat que M. Got copie est connu de tout le monde; M. Goquelin, lui, en imite trois; et quant à M. Régnier, il avait pris pour modèle un pro-
8o l'art de la lecture.
cureur du roi; lequel procureur portait dans les affaires criminelles une telle grâce de débit, une telle douceur poétique de prononciation, qu'on croyait entendre Mlle Mars dansAraminte, quand il disait: « Messieurs les jurés, le crime épouvantable qui va se dérouler devant vous, a pour date le six mars, au lever du jour. La matinée était belle.... Un garde, passant dans le bois, vit au bord d'une mare un corps-z-ensanglanté! » Le z' ensanglanté.... surtout était irrésistible. C'est ce que M. Régnier reproduisait avec un tel succès de fou rire.... dans le début de ï Intimé :
Messieurs, tout ce qui peut effrayer un coupable I
Il ne faut pas être injuste pour les avocats; les prédicateurs sont absolument pareils. J'ai entendu bien des prédicateurs, je n'en ai entendu qu'un seul qui parlât complètement juste. Je ne le nommerai pas pour ne pas me brouiller avec tous les autres. On le voit, si on doit apprendre à lire, on doit de même apprendre à parler; seulement, et voilà le fait curieux, il n'y a qu'un seul moyen d'apprendre à parler, c'est d'apprendre à lire. Je m'explique.
Un général monte à cheval un jour de bataille. Que faut-il avant tout? Qu'il sache monter à cheval. Obligé de se porter vivement sur tous les points de l'action, pour faire exécuter les mouvements, il doit avoir dans sa monture un instrument docile, qu'il gouverne sans s'en apercevoir : s'il lui fallait s'occuper d'elle, il ne pourrait pas s'occuper de son plan. Un général a donc eu nécessairement deux maîtres : un homme de guerre et un écuyer; Jomini et M. d'Aure.
Tel est précisément le fait de l'orateur, sa voix est son cheval; c'est son instrument de combat; s'il veut qu'elle ne le trahisse pas pendant l'action, il faut qu'un travail antérieur et distinct lui ait enseigné l'art de s'en servir. On ne peut pas apprendre à la fois à penser et à parler. Les études de diction, les exercices de la voix, sont d'autant plus efficaces qu'ils portent sur les idées des autres; on s'y donne alors tout entier.
J'étais lié autrefois avec un député de mon âge, plein de talent, de savoir, et qui voyait dans la députation un acheminement au ministère. Un jour qu'il devait prononcer à la Chambre un discours important un discours-ministre, il me
pria d'aller l'entendre. La séance terminée, il vient à moi. fort empressé de connaître mon impression.
« Eh bien! me dit-il.
— Eh bien, mon cher ami, tu n'entreras pas encore de ce coup-ci dans le cabinet.
— Pourquoi?
— Parce que tu ne sais pas parler.
— Comment, je ne sais pas parler, reprit-il un peu piqué; il me semble pourtant que mon discours....
— Oh! ton discours a été en partie excellent, remarquable de justesse, de bon sens, et parfois d'esprit; mais qu'importe, si on n'en a pas entendu la moitié.
— On ne m'a pas entendu ! Mais dès le début j'ai parlé si haut et si fort....
— Que tu peux même dire que tu as crié ! Aussi, au bout d'un quart heure, ta voix s'esl éraillée.
— C'est vrai !
— Attends, je n'ai pas fini. Après avoir parlé trop haut, tu as parlé trop vite.
— Oh! trop vite, dit-il en se défendant, pert-
êlre un peu à la fin, parce que j'ai voulu abréger.
— Précisément, et tu as fait exactement le contraire.... tu as allongé. Rien, au théâtre, ne fait paraître une scène longue comme de la débiter trop vite. Le spectateur est très-fin, il devine, à la précipitation de votre débit, que vous sentez là quelque longueur : non prévenu, il ne s'en fût peut-être pas aperçu ; vous l'avertissez, l'impatience le gagne.
— C'est encore vrai ! s'écria de nouveau mon ami, j'ai senti à la fin mon auditoire m'échapper; mais quel remède à ce mal?
— Rien de plus simple. Prends un orofesscur de lecture.
— Tu en connais un?
— Admirable I
— Lequel ?
— M. Samson.
— M. Samson, l'acteur?
— Oui.
— Je ne peux pas prendre des leçons J'uu acteur,
— Pourquoi?
— Songe donc! un homme politique! un homme d'Etat! Tous les petits journaux se moqueraient de moi si cela se savait.
~ Tu as raison ! le monde est si bête qu'on te raillerait d'apprendre ton métier. Mais sois tranquille, on ne le saura pas.
— Tu me garderas le secret?
— Et M. Samson aussi, je te le jure.... » Ainsi fut fait. M. Samson lui posa, lui assouplit, lui fortifia la voix; il lui fit lire des pages de Bossuet, de Massillon, de Bourdaloue; il lui apprit à commencer ses discours un peu lentement et un peu bas; rien ne commande le silence comme de parler bas; on se tait pour pouvoir vous entendre, et il en résulte qu'on vous écoute. Ces sages leçons portèrent leurs fruits. Six mois après, mon ami était ministre. Je ne dis pas grand ministre, non! mais ministre.... d'affaires, ministre qui va à son ministère, ministre qui lit tout ce qu'il signe. Il représenta dans le cabinet ce qu'on appelle l'élément sérieux. Je vous engage a profiter de son exemple. Quelqu'un de vous sera-t-il ministre? Je ne sais; mais quelques-uns seront forcés, comme professeurs, de
parler une ou deux heures par jour; plusieurs se présenteront comme candidats dans les réunions politiques. Il se dépense beaucoup de paroles dans ces réunions... Préparez-vous! Armez-vous.' Rappelez-vous qu'on* n'est maître du public que quand on est maître de soi ; qu'on n'est maître de soi que quand on est maître de sa voix, et prenez un maître de lecture ! Je me trompe, prenezen deux. Qui veut savoir sérieusement une chose doit toujours adjoindre à son professeur un répétiteur, et ce répétiteur, c'est lui-même! Unissez l'observation personnelle à la leçon ! Écoutez les voix comme on regarde les physionomies! Recherchez les accents vrais comme on recherche les âmes sincères ! Surtout, étudiez les enfants! Ici se présente un fait bien singulier.
Les enfants sont d'admirables maîtres de diction. Quelle vérité! Quelle justesse d'intonations; La souplesse de leurs organes se prêtant à toutes leurs mobilités de sensations, ils arrivent à des audaces d'inflexions que les plus habiles comédiens n'imagineraient pas! Avez-vous jamais écouté une enfant racontant quelque secret qu'elle a surpris, quelque scène mystérieuse à laquelle
elle a assisté, comme Louison du Malade imaginaire? Y\\q imitera toutes les voix! Elle reproduira tous les tons!... Vous croirez voir les personnages, les entendre!... Eh bien, immédiatement après, sans transition, demandez à cette môme enfant de vous lire cette même scène dans Molière, ou quelques vers de Joas dans Athalie, et elle commencera sur ce ton de complainte, ce ton niais et monotone qui est propre aux enfants qui lisent:
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
Ces grands professeurs de lecture ne savent pas lire. Je peux citer à Tappui de ce curieux phénomène un fait qui jette beaucoup de jour sur la question qui nous occupe.
J'avais écrit, dans une pièce de théâtre, Louite de Lignerolles, un rôle de petite fille. Ce rôle fut confié à une enfant de dix ans, pleine d'intelligence et de grâce. Le jour de la répétition générale, ma petite actrice fit merveille, et un specta-
leur, placé devant moi à Torcheslre, s'écria en l'applaudissant: « Quelle vérité! quelle naïveté! comme on voit bien qu'on ne lui a pas appris cela! »
Or, depuis un mois, je ne faisais pas autre chose que de lui souffler ce rôle, intonation à intonation. Ce rôle était-il donc au-dessus de son âge? Nullement. J'avais même emprunté à ma petite actrice, que je voyais souvent, quelquesunes de ces expressions originales que les enfants créent d'instinct. Mais , dès que ces expressions entrèrent dans son rôle, dès qu'elle se mit à les lire, tout son naturel disparut. Ce qu'elle avait dit à merveille quand elle parlait pour son propre compte, elle l'exprimait froidement et à contre-sens dès qu'elle parlait au nom d'une autre, et il me fallut beaucoup de temps et d'en"orts pour l'amener à être ce qu'elle était, pour lui réapprendre ce qu'elle m'avait appris.
On le voit, la lecture est si bien un art, qu'il faut l'enseigner même à ceux qui nous le montrent.
J'arrive au point le plus intéressant de notre étude; la lecture considérée comme moyen d'appréciation lilléraire.
88 lVrt de la lecture.