‹ L'art de la lectureChapitre 13 sur 29 · LA LECTURE COMME MOYEN DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

LA LECTURE COMME MOYEN DE CRITIQUE

M. Sainte-Beuve, après une longue conversation où je lui avais exposé mes idées sur ce sujet, me dit un jour : « A ce compte, un habiU lecteur serait un habile critique. — Sans nul doute, et vous dites même plus vrai que vous ne le croyez. En quoi en effet consiste le talent du lecteur? A rendre les beautés des œuvres qu'il interprète ; pour les rendre, il faut nécessairement les comprendre. Mais voici qui va vous étonner 1 C'est son travail pour les rendre qui leô lui fait mieux comprendre; la lecture à haute voix nous donne une puissance d'analyse que la lecture muette ne connaîtra jamais. »

M. Sainte-Beuve me demanda quelques exem-

l'art de la LECTÏJRlî. 89

pies. Je lui citai le beau discours académique de Racine sur Corneille.

Ce discours est célèbre parmi les lettrés. Il renferme surtout un passage merveilleux : c'est la comparaison entre le Théâtre -Français avant Corneille et après lui. J'avais souvent lu tout bas et admiré ce passage; mais un jour, en essayant de le lire tout haut, je fus arrêté par une difficulté d'exécution qui me surprit et me fit réfléchir. La seconde partie me parut lourde et presque impossible à rendre. Il me semblait être attelé au coche de la Fontaine. Cette partie, en effet, a dix-sept lignes, et ces dix-sept lignes ne forment qu'une seule phrase! Une phrase sans un seul moment d'arrêt. Pas de points ! Pas de deux points! Pas même de point et virgule! Rien que des virgules, avec des entrelacements d'incidences qui se succèdent et renaissent à chaque repli de la phrase, la prolongent au moment où vous la croyez finie, et vous obligent ainsi à la suivre, tout haletant, dans ses interminables sinuosités. J'arrivai au bout du morceau, essoufflé, mais pensif. Pourquoi donc, me demandai-je. Racine a-t-il écrit une si longue

phrase et si laborieusement ordonnée? Par instinct, mon œil se reporte vers la première partie du morceau. Qu'est-ce que je vois? Un contraste complet! Sept phrases en neuf lignes! des points d'exclamation partout ! Pas un seul verbe ! Un style haché, disjoint! Tout en fragments, en tronçons! Je pousse un cri de joie, j'avais vu clair ! Voulant exprimer les deux états du théâtre. Racine avait fait plus que les raconter, il les avait peints. Pour figurer ce qu'il appelle lui-même le chaos du poëme dramatique, il emploie un style violent, abrupt, sans art, sans transition! Pour rendre par une image sensible le théâtre tel que Corneille Tavait créé, il imagine une longue période où tout s'snchaîne et se soutient, où tout est harmonie et unité, pareille enfin, dans sa laborieuse ordonnance, aux tragédies de l'auteur de Rodogune et de Polyeucte, qui se plaît, on le sait, dans la combinaison savante des situations et des caractères.

Une fois ce fil en main, je repris le morceau, et je le lus de nouveau. Qu'on le lise aussi, et qu'on juge!

« En quel état se trouvait la scène française

lorsque Corneille commença à travailler! Que] désordre! Quelle irrégularité! Nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre. Les auteurs, aussi ignorants que les spectateurs, la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance, point de mœurs, point de caractères; la diction encore plus vicieuse que Taction, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisaient le principal ornement; en un mot, toutes les règles de Tart, celles mêmes de l'honnêteté et de la bienséance partout violées.

« Dans cette enfance, ou pour mieux dire, dans ce chaos du poëme dramatique parmi nous. Corneille, après avoir quelque temps cherché le bon chemin et lutté, si je l'ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle, enfin, inspiré d'un génie extraordinaire et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est canable, accorda heureusement la vraisemblance et le merveilleux, et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avait de rivaux, dont la plupart, désespé-

rant de l'atteindre et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix, se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lui, et essayèrent en vain, par leurs discours et par leurs frivoles critiques, de rabaisser un mérite qu'ils ne pouvaient égaler. »

L'épreuve me semble décisive, la démonstration irréfutable. Il est évident que, lu tout haut, ce morceau change d'aspect. Il s'éclaire d'un nouveau jour. La pensée de l'auteur y apparaît visible! Ajouterai-je que cette lecture offre une difficulté qui est une leçon? Je ne sais rien en effet de plus malaisé et par consécjuent de plus utile que de conduire jusqu'au bout cette terrible période de dix-sept lignes, sans se reposer une seule fois pendant la roule, sans paraître fatigué, en faisant toujours sentir par les inflexions que la phrase n'est pas finie, de façon enfin à la laisser se dérouler dans toute son ampleur et dans toute sa souplesse majestueuse. Mes études de lecteur me furent fort utiles ce jour-là, et je rendis deux fois grâces à cet art, qui après m'avoir fait comprendre ce beau morceau, me permit de le rendre.

Je lui ai dû une joie plus profonde encore. 11 m'a fait faire un pas de plus dans la compréhension du génie de nos deux plus grands prosateurs, Bossuet et Pascal,

Pascal.

94 l'art de la lectupe.

Page 1